‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 68 sur 74 · LA PETITE MARIÉE · texte numérisé non relu

LA PETITE MARIÉE

3i décembre.

Le hasard a voulu que la première opérette nouvelle jouée par M. Victor Koning, le nouveau directeur de la Renaissance, fût une opérette de Lecocq.

Aussi Clairville assiste-t-il à la représentation, ainsi que Siraudin et mademoiselle Desclauzas. Sans compter que le titre même de la pièce — la Petite Mariée ^— rappelle Tune des créatrices de la Fille de Madame Angot : la petite (Paola) Marié.

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Voilà bien des coïncidences heureuses.

La nouvelle pièce des trois auteurs de Giroflé-Gi' rofla est montée avec un luxe inusité dans les opé< rettes : trois décors neufs et un nombre incalculable de costumes tous plus riches les uns que les autres.

Les décors sont de M . Cornil qui tout dernièrement avait fait pour la Gaîté ceux de l'Observatoire, de la Forge et du Canon, ainsi que le joli tableau des pommiers. Le premier représente une cour d'auberge dans un village italien ; de chaque côté^ les bâtiments de Tauberge, avec leurs fenêtres aux bannes bariolées, au fond un petit pavillon tout orné de fleurs, avec une porte cochère ouvrant sur une route ensoleillée où se détachent^ en amphithéâtre, des maisonnettes italiennes d'un aspect des plus pittoresques.

Le second acte, les jardins du palais, reproduit à peu près exactement le parc de la viUa Borghèse avec ses bassins, ses jets d'eau, ses statues et ses escaliers de marbre. Quant au troisième, la vérandah avec terrasse donnant sur la campagne, il est également d'un joli effet.

Les costumes ont été dessinés par Gré vin, qui en a dirigé lui-même l'exécution avec un soin méticuleux. L'action de la Petite Mariée se passe à l'époque de la Renaissance — une politesse des auteurs pour le théâtre qui devait représenter leur pièce. Mais vous comprenez bien que la Renaissance de Grévin n'est pas la Renaissance de tout le monde. Le dessinateur a donné un libre essor à son imagination. Il a mélangé au degré de sa fantaisie le François I*' et le Louis

XIII, est arrivé à composer ainsi un ensemble véritablement original.

Chacun de ses costumes mériterait une mention spéciale. Je me bornerai à signaler les postillons de l'introduction ainsi que l'hôtelière, les petits pages blancs du second acte et les hallebardiers du troisième — une véritable armée qui défile tambours en tête et où se détachent un tambour-major et une cantinière absolument réussis.

Vauthier, Puget, Dailly et Caliste sont magnifiquement habillés. Quant à Alphonsine, son costume d'entrée, une amazone avec le large chapeau à plume, fait involontairement penser à la grande Mademoiselle tirant le canon de la Bastille.

Les deux costumes de mademoiselle Granîer font le plus grand honneur à la costumière^ madame Gervais.

Le premier est une toilette vénitienne : jupe de des* sous en faille rose avec dessus de damas brodé or et blanc. Les manches à bouillons. Le tout orné de nœuds et de ferrets. Comme coiffure une ferronnière et un diadème de perles et de rubis.

2° Costume Louis XIII grande fantaisie en faille blanche doublée de bleu et galonnée d'or. Toque blanche à créneaux avec plumes bleues.

Je n'ai pas à refaire le portrait de mademoiselle Granier, bien charmante sous ces deux costumes. Telle elle était l'année dernière, lorsque son rôle de Girofle en fit du jour au lendemain une des enfants gâtées des Parisiens, telle nous la retrouvons aujour-

d'hui. Tout au plus un léger embonpoint qui ne la dépare pas, — au contraire, — indique-t-il que la fillette est devenue jeune fille et compte à présent parmi les grandes personnes. Mais c'est toujours la même mine à la fois espiègle et naïve.

On m'a raconté qu'à l'une des dernières répétitions, la pauvre petite a eu une déception cruelle. Les auteurs, dans leur troisième acte, avaient imaginé de lui faire faire une lecture en latin. Elle lisait du Salluste — excusez du peu I

Elle s'était donné bien du mal pour parvenir à caser ces mots hétéroclites dans sa petite tête, mais enfin, elle y était parvenue. Elle déclamait un passage de la guerre de Jugurtha avec tout Taplomb et toute la science d'un vieux professeur du Collège de France.

C'était charmant, mais cela faisait longueur. La scène fut impitoyablement coupée pour ne pas retarder le dénouement.

Pendant un quart d'heure au moins — ce qui est un siècle pour la petite Granier, — elle s'en montra inconsolable.

— Hélas ! disait-elle avec de vraies larmes dans ses jolis yeux, comment vais-je faire? Je n^aurai plus de succès, maintenant que j'ai perdu mon latin I

Depuis qu'Alphonsine s'est révélée comme contralto au théâtre de la Rénaissance, elle ne s'est pas contentée du talent naturel que la nature lui avait donné. Elle a voulu connaître les secrets d'un art si nouveau pour elle et elle s'est mise à piocher le piano avec une ardeur infatigable.

DéiCEMBRE 1875 349

Bientôt les doubles et les triples croches n'ont plus eu de mystères pour eUe. Elle sut ce qu'était un silence, un soupir, un double bémol et elle se fit promptement auprès de ses camarades une réputation musicale des plus distinguées.

Aussi Lecocq, dans son nouvel ouvrage, a-t-il écrit pour elle une véritable partie de chant.

L'excellente Alphonsine ne se tenait pas de joie lorsqu'après la lecture de la pièce on remit entre ses mains un rôle volumineux, un rôle de cantatrice. Toute joyeuse elle revint précipitamment chez elle, et, courant à son piano, elle se mit à déchiffrer les airs, les duos et les morceaux d'ensemble. Une valse surtout la charma, une valse entraînante dont la mélodie douce plaisait particulièrement à son oreille. Elle la joua et la rejoua si souvent que le lendemain une voisine la voyant sortir ne put s'empêcher de lui dire :

— Dieu, madame, quelle valse délicieuse vous avez jouée hier I Comme elle est mélancolique et sentimentale I . . .

— N'est-ce pas ? répondit Alphonsine, qu'elle est délicieuse, cette valse !

Et elle courut à son théâtre, toute fière d'avoir si bien rendu la pensée de Lecocq.

En arrivant, elle voulut surprendre le maestro et, se mettant au piano, elle fredonna la valse devant lui.

— Qu'est-ce que vous chantez donc là? s'écria Lecocq avec inquiétude.

— Mais votre valse I . ..

— Ça, ma valse. .. à deux temps ! Jamais !... Elle

est à trois temps, ce qui change joliment les choses! Et il joua, à son tour, la valse-boufFe du premier acte, qui de rêveuse et sentimentale était devenue ainsi gaie et excentrique.

— Oh I la musique ! s'écria Alphonsine^ avec l'intonation qu'on lui connaît, la musique ! moi qui croyais la savoir, je ne la saurai donc jamais !

Bien que le sujet de la Petite mariée ne soit pas absolument emprunté au répertoire de Berquin, il a été traité d'une main assez légère pour que la censure n'ait pas même demandé dans le manuscrit la suppression d'une seule virgule.

C'est au point qu'après la répétition générale, les auteurs ont coupé d'eux-mêmes quelques mots en s'écriant :

— Non I décidément, ces censeurs vont trop loin !

tA JEUNESSE DES MOtJSQtJETAIRËS-^LES t^LÂNEURS

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