DE PARIS
23 décembre.
La Porte Saint-Martin vient de remiser son éléphant, et au Tour du Monde a succédé la Jeunesse des Mousquetaires. II ne faut pas confondre la Jeunesse des Mousquetaires avec les Mousquetaires ou
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Vingt ans après. Le drame dont la reprise a eu lieu ce soir, n'a pas été représenté depuis douze ans. A la dernière reprise, le rôle de Milady fut joué par Suzanne Lagier et celui de madame Bonnassieux par madame Doche qui l'apprit en vingt-quatre heures.
La première représentation eut lieu, le 17 février 1849, au Théâtre-Historique. Mélingue joua d'Artagnan, Clarence Athos et Laferrière Buckingham. J'ai parcouru, à ce propos, quelques feuilletons de l'époque. Le seul curieux est celui de M. Auguste Vacquerie, dans V Evénement,
M. Vacquerie y constate que les « locataires à perpétuité des avant- scènes, madame Doche, mademoiselle Plunkett, mademoiselle Judith, mademoiselle Duverger et mademoiselle Maria Volet n'avaient pas pu avoir des loges et étaient en stalles comme de simples bourgeoises. »
On y trouve des phrases étranges dans le genre de celle-ci :
(( Une ode est un aigle; un mélodrame est un bossu. »
Puis ce compliment inouï à Tadresse de lacteur qui représentait Louis XIII :
a Pierron a joué Louis XIII en républicain ! »
Pour surveiller les répétitions de la Jeunesse des Mousquetaires^ M. Auguste Maquet est revenu tout exprès d'Hyères oti l'avait envoyé la faculté. Je ne sais si M. Maquet était souffrant en quittant Paris, mais en ce cas la cure des répétitions vaut bien celle du soleil, car je Tai vu tout à l'heure dans les coulisses de
la Porte-Saint-Martin, jeune, bien portant, veillant à tout, heureux d'entendre les applaudissements arriver jusqu'à lui et prêt à mettre en scène demain, si les directeurs le lui demandent, la suite des Mousque^ taires et les suites de la suite.
La distribution du drame se distingue par deux particularités assez, curieuses .
Dumaine a pris Técrasante succession de Mélingue dans le rôle de d'Artagnan.
Mais se figure-t-on un d'Artagnan gros ? Non, n'est-ce pas ?
Aussi Dumaine n'a-t-il reculé devant rien pour se faire maigrir.
Et il y est parvenu.
Il a fait de longues courses, couvert de plusieurs pardessus ; il a renoncé à boire du vin ; il a provoqué pendant plusieurs mois, tous les jours^ et par tous les moyens, des transpirations abondantes ; il a ajouté au système Bentinck celui qu'emploient les jockeys à Chantilly ; enfin, sans avoir atteint la maigreur classique du personnage, il a pu se débarrasser d'un embonpoint excessif qui l'eût considérablement gêné.
L'autre particularité, c'est de voir mademoiselle Dica-Petit dans Milady.
Mademoiselle Dica-Petit n'a joué jusqu'à présent que les jeunes filles persécutées, les femmes malheureuses et sympathiques, les pauvres victimes, les innocentes opprimées, que le paradis couvre de ses sympathies, et qui font verser des larmes au parterre. Elle a toujours représenté le dévouement, la faiblesse, la
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vertu. Elle s'était habituée aux regards douloureux, aux longues tirades entrecoupées de sanglots, aux évanouissements et aux cris de détresse.
Et voilà que, tout à coup, on la charge d'un rôle odieux. La persécutée devient persécutrice, l'innocente devient criminelle^ tous les vices sont incarnés dans sa personne.
Uactrice a longtemps hésité avant d'accepter ce rôle. Mais M. Maquet Ta tant et si bien priée qu'elle a fini par se résigner.
Pour la consoler, MM. Ritt et Larochelle lui ont fait faire des costumes superbes. Je signalerai surtout celui en velours bleu sur satin bleu avec chapeau en feutre gris : la copie exacte du costume de femme de VAccouchée de Stevens.
Les directeurs de la Porte-Saint-Martin ont royalement fait les choses. Les décors sont tous fort jolis. Malheureusement, le chef machiniste n'a pas toujours été à la hauteur de sa mission, et il a fallu baisser le rideau pour exécuter les changements à vue. Je viens de citer les costumes de mademoiselle Dica-Petit; mademoiselle Patry aussi, en Anne d'Autriche, en porte un d'une grande richesse. 11 est tout entier en damas rose garni de guipures blanches.
Par exemple, les seuls costumes inexacts de la pièce, ce sont les costumes gris et écarlates des mousquetaires. Mais ce sont les costumes de la création.
M. Ritt me racontait, à ce propos, une anecdote amusante.
Quand la Dame blanche fut montée à l'Opéra-
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Comique, la direction de ce théâtre se trouva dans une situation assez précaire. On prit de bric et de broc tout ce qu'il y avait de costumes dans le magasin, costumes Louis XIII, costumes Louis XIV, costumes Louis XV, écossais modernes, et on habilla les personnages au hasard, tant bien que mal, sans se soucier de la couleur, ni de Tensemble, ni de rien.
Le public ne s'en aperçut même pas, et, tels qu'ils étaient, les personnages de la Dame blanche devenaient populaires.
Cependant, lorsque Nestor Roqueplan prit la direction de rOpéra-Comique, il se dit, en directeur-artiste qu'il était, qu'il fallait faire cesser ce carnaval, et, pour remonter la Dame blanche^ il fit refaire tous les costumes.
Scribe a indiqué dans son livret que la scène se passe en Ecosse, en lySg. Il fit donc faire des recherches minutieuses et habilla tout son monde comme s'habillaient les Ecossais en 1759.
Le soir de la première, ce fut un fou-rire et la reprise ne fit pas un sou.
— Ce n'est plus la Dame blanche ! dit-on partout et sur tous les tons.
Aussi M. Ritt s'est-il bien gardé de donner à ses mousquetaires le costume historique qui leur convenait.
On n'aurait jamais consenti, m'a-t-il dit, à les prendre pour des mousquetaires!
Ce soir également, M. Gastellano a transporté ses
Muscadins du Théâtre- Historique au théâtre d'en face : le Châtelet. Je suis persuadé que le drame de M. Claretie va se lancer de nouveau pour un nombre respectable de représentations. M. Castellano vient donc d'inventer un système inédit de direction.
Il ne reprend pas ses pièces, il les déménage !
En même temps, la direction du Théâtre-des-Arts nous conviait à assister à la première représentation des Flâneurs de PariSj vaudeville en quatre actes, de MM. Eugène Grange et Emile Abraham.
La pièce est fort gaie, gentiment montée et gentiment Jouée.
Les auteurs ont imaginé un type fort plaisant, celui de l'employé Parasol, le seul piocheur de ces quatre actes.
Mademoiselle Gabrielle Rose joue un rôle de diable et d'un beau diable rose qui marie, à la fin de la pièce, Jobinet et la gracieuse mademoiselle Louise Magnier, qu^on appelle familièrement dans les coulisses la petite Loulou. A elles deux, elles sont la grâce de la pièce, elles sont le sourire d'une intrigue dont Parasol est le grotesque comparse. On a beaucoup souri, on a beaucoup ri; et si tous les flâneurs de Paris vont voir leurs confrères du Théâtre-des-Arts, c'est le caissier qui ne flânera pas I