‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 70 sur 74 · LA BELLE POULE · texte numérisé non relu

LA BELLE POULE

3o décembre.

La soirée appartient à Hortense Schneider. La Belle Poule, c'est Hortense Schneider. Les Folies- Dramatiques sont à Hortense Schneider. Cantin est Tesclave d'Hortense Schneider. Tout est à Hortens® Schneider. Les clubmen de Torchestre, les élégantes des avant-scènes sont des amis, des amies, des fanatiques d'Hortense Schneider. C'est pour Hortense Schneider que MM. Hector Crémieux et Albert de Saint-Albin ont fait leur pièce. C'est pour Hortense Schneider qu'Hervé a fait sa musique.

Il a été question, un instant, de remplacer les cariatides du théâtre des Folies- Dramatiques et de leur donner les traits d'Hortense Schneider. Mais M. Cantin a pensé que cela coûterait trop cher.

Que nous voici loin des timides débuts d'Hortense I

Elle arrivait de Toulouse, oîi Ofifenbach, qui a découvert plus d'étoiles que M. Leverrier, Tavait trouvée.

C'était aux Bouffes des Cham s-Élysées,et la petite pièce par laquelle elle se faufila sur la scène parisienne était signée, pour le poème, d'un pseudonyme qui cachait M. Ludovic Halévy. La musique était de deux amis, deux hommes du monde : le comte d'Osmond et J ules Costé. Cela s'appelait la Pleine eau.

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L'avenir était alors pour elle autant dans les avantscènes que sur la scène. Les deux ont contribué depuis à lui faire une célébrité.

Voyez-la au bois, marchant le long du lac, tenue en laisse par Tun de ses petits chiens, — - des amours de petits chiens !

Si le rhythme de la marche est gracieux, la tête n'a rien qui arrête le regard. Mais sur la scène, quelle transfiguration I L'œil gris, petit et atone, s'illumine ; on dirait que tous les feux de la rampe s'y reflètent. La bouche a des coquetteries et des avances au public qui sont autant de provocations ; il y a des mots qu'elle lance comme on donnerait un baiser. La narine s'agite, s'enfle, se dilate et frémit avec des impatiences voluptueuses qui traduisent tout ce que la bouche ne peut pas dire.

Le geste a une originalité singulière. S'il s'encanaille, ce n'est jamais pour longtemps : de canaille il devient élégant. Original en effet, comme le serait un gentleman qui, en sortant des Folies, aurait la fantaisie d'aller boire un bock au grand café Parisien avant d'entrer souper au Grand-Seize.

Depuis six semaines qu'on répète la Belle Poule^ mademoiselle Schneider a fait augmenter le nombre des cheveux blancs sur la tête de M. Cantin.

Le malheureux directeur des Folies -Dramatiques, habitué à des pensionnaires moins exigeantes, cherchait vainement le moyen de concilier son désir de satisfaire les moindres caprices de sa diva avec la parcimonie de son administration.

D'abord Schneider voulut que sa loge fût de plainpied avec la scène.

— C'est impossible^ répondit M. Cantin.

— Comment, impossible ?

— Toutes les loges d'artistes se trouvent un étage au-dessous de la scène ou un étage au-dessus.

— De sorte qu'il faut descendre ou monter?.... Ne comptez pas là-dessus. Tout est rompu, mon directeur.

— Mais je ne puis pourtant pas faire recofistruire mon théâtre. Il n'y a, de plain-pied avec la scène, que mon cabinet. i

— Je prends votre cabinet.

Rien à répliquer. Mademoiselle Schneider prit le cabinet. On trouva fort heureusement, au bourde quelques jours, le moyen de lui installer une loge, à côté du cabinet directorial. Mais il fallut démolir plu sieurs cloisons .

Pour son costume de polonaise, au second acte> mademoiselle Schneider voulut choisir elle-même son velours.

On en fit venir une cinquantaine de pièces ^u théâtre. La «c belle poule » les examina, puis s*écria:

— Je ne veux rien de tout cela. . .

M. Cantin se sentit trembler.

— Cependant, murmura-t-il d'une voix faible, il me semble que cinquante pièces. . .

— Il ne vous semble rien du tout. Je veux du velours cardinal. ..

— Cardinal I

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— Oui, cardinal. .. ou tout est rompu, mon directeur!

M. Cantin se retourna vers les auteurs. Il paraissait suppliant.

Les auteurs furent impitoyables.

— Estimez-vous heureux, répondirent-ils, de ce qu'elle ne vous demande pas du velours-pape I

Huit Jours après, on renvoya cinquante autres pièces de velours.

Le velours cardinal ne s'y trouvait pas.

— Mais enfin^ s'écria le directeur, expliquez-moi au moins ce que c'est que votre velours-cardinal ?

— C'est du velours rouge, du velours couleur de vin de Bordeaux.

Et M . Cantin de répliquer spirituellement :

— Du vin de Bordeaux I de quelle année?

Mais je n'en finirais pas si je voulais raconter toutes les anecdotes qui ont signalé la prise de possession du théâtre des Folies-Dramatiques par l'ex -grande duchesse.

Inutile de dire que la salle des Folies-Dramatiques était beaucoup plus brillante ce soir que de coutume. Le nom de mademoiselle Schneider sur l'affiche avait suffi pour y attirer les ultra-élégants, le dessus du panier des grands cercles, beaucoup d'artistes et une quantité respectable de belles... cocottes.

Dans une avant-scène de droite se trouve M. Philippart. .

Mademoiselle Schneider se montre dans les trois actes de l'opérette soùs différents costumes. Le premier ;

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costume de paysanne^ jupon de laine rouge avec jupe de dessus en toile écrue, le chapeau de paille crânement campé sur un foulard rouge. Cela ressemble un peu au costume que portait Judic dans la Rosière d'Ici. Le second : autre paysanne, jupon rayé bleu et blanc avec jupe bleue et corsage blanc et bleu. Le troisième : costume de Polonaise. Polonaise de fantaisie, gris et rouge. Cest à ce costume-là qu'a servi le fameux velours-cardinal. Diamants partout; de bien beaux dia* mants. Le quatrième : costume de petite fille en mousseline blanche, ceinture rose et de longues tresses de cheveux avec des rubans roses au bout. Le cinquième : costume de mariée. Beaucoup de fleurs d'oranger ; on n'a pas reculé devant la dépense.

Autour d'elle gravitent :

Madame Prelly. Jolie à ravir dans son costume de chasse gris et rouge, avec les grandes bottes vernies et le chapeau sur l'oreille ; jolie encore sous la robe brochée écrue et bleue et la perruque poudrée de la princesse d'opéra ; jolie toujours en fleuriste coquette qui a le droit de vendre ses fleurs un bon prix.

Max Simon. Un jeune ténor qui a débuté aux Folies, dans les Cent Vierges. Porte au second acte un costume d'Espagnol en satin cerise avec agréments verts dessinés par Worms.

Madame Toudouze que vous connaissez et Milher que vous connaissez encore mieux. Lucco, qui imite si bien le chant du coq dans son premier air, qu'on ne l'appelle plus que Luccoq.

Puis enfin — cela peut compter parmi les curiosités

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de la soirée — dans Tintroduction du second acte^ quatre soubrettes qui ont toutes les quatre chanté à tour de rôle la Clairttte de Isl Fille de Madame Angot^ l'une cent quarante fois, l'autre cent quatre-vingt-dix fois et ainsi de suite. Ce sont mesdemoiselles Duver* ney, Dezoder, Gréty et Perrin, On a intitulé leur morceau : le morceau des Clairettes réunies.

Observation de la fin :

C'est Lecocq qui aurait dû faire la musique de la Belle Poule.

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