‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 4)Chapitre 8 sur 74 · LES TRENTE MILLIONS DE GLADIATOR · texte numérisé non relu

LES TRENTE MILLIONS DE GLADIATOR

20 janvier.

M. Bertrand est bien heureux ce soir, il joue un vaudeville et, depuis que son théâtre est envahi par l'opérette, jouer le vaudeville est le rêve de M. Bertrand. Pourtant si la pièce nouvelle ne contient pas une note de musique, c'est bien par hasard.

A l'origine, les Trente millions de Gladiator devaient être une opérette dont Offenbach avait promis de faire la musique.

Comme Labiche n'a jamais, que je sache, écrit que des vaudevilles et des comédies, M . Bertrand lui proposa de lui adjoindre Gille pour traiter la partie musicale.

Labiche accepta avec empressement.

Rendez-vous fut pris par les deux hiturs collaborateurs. Ils firent d'abord le scénario de la pièce sans avoir ensemble la moindre discussion. Mais quand il fallut aborder la question des détails, ils se trouvèrent divisés en deux camps différents et contraires. Labiche poussait de toutes ses forces du côté de la comédie.

Gille défendait non moins énergiquement les droits de l'opérette.

— Ici, nous aurons une grande scène d'intrigue, disait le premier.

— Non, répondait Gille, nous ferons une] introduction et des couplets pour Dupuis.

A la fin, Gille se laissa faire une douce violence et les deux auteurs accouchèrent heureusement du vaudeville que l'on représente aujourd'hui.

Restait à annoncer la chose à Offenbach. Ils se rendirent chez le maestro qui attendait impatiemment son opérette et lui remirent le manuscrit.

Offenbach , qui mettrait le code de procédure en musique, déclara lui-même qu'il n'y avait pas dans ces quatre actes prétexte à la moindre double- croche.

Et voilà comment , tout en ayant fait l'affaire, Fauteur à! Orphée aux Enfers s*en est trouvé exclus. Mais il s'en est consolé. — Heureusement, a-t-il dit, j'espère que M. Bertrand voudra bien me confier un autre livret. — Pauvre Offenbach !

La belle et brune Céline Montaland a été engagée spécialement pour créer le rôle de Suzanne de la Bondrée — un nom qui vous fait voir tout de suite que Labiche est chasseur : la bondrée est un oiseau de proie. Inutile, après cela, de vous dire que Suzanne de la Bondrée est un de ces jolis oiseaux de proie aux serres roses, qui se nourrissent principalement de pigeons.

Inutile aussi de vous dire que ce rôle est, pour la nouvelle pensionnaire de M. Bertrand, un prétexte à jolies toilettes.

La pièce a quatre actes ; il y a donc quatre toilettes que je note au fur et à mesure : .

I® Robe faille vert d'eau avec dessus de Valenciennes à double pointe dans le dos, s'attachantsur Tépaule avec un nœud vert d'eau et un bouquet de cerises.

Chapeau Gladiator vert d'eau, avec un bouquet de cerises.

20 Robe noire garnie de dentelles et de broderies de paille.

3** Robe couleur capucine. Le côté droit de la jupe forme trois gilets brodés de capucines et garni de franges ; de ces gilets s'échappent deux écharpes couleur paille brodées de capucines, qui finissent dans un double froncé derrière la jupe.

Le chapeau garni de plumes et de capucines.

4" Robe de satin blanc brodée de jais et garnie de tulle.

Ètes-vous satisfaites, ô mes lectrices ?

Un mot de couloir — entre petites camarades naturellement.

-^ Céline était bien la femme du rôle.

— Pourquoi?

— Dame 1 pour jouer dans une pièce qui s^appelle Les Trente millions de Gladiator^ il fallait une actrice opulente*

Dupuis et Berthelier, qui n'ont jamais tenu une carte de leur vie, ont eu]aux répétitions un mal énorme pour faire une partie d'écarté véritable.

Aujourd'hui, ils sont passés maîtres à cet exercice.

— Moi, s'écriait hier Dupuis, je sais assez pour tricher l

Une remarque à faire, c'est que les titres de pièces où il y a de Targent portent généralement bonheur. Ils ont un je ne sais quoi qui attire invinciblement Foeil du public et qui excite sa convoitise. Aussi Gille paraît-il avoir pour ces sortes.de titres une affection toute particulière. Déjà, il y quelques années, il avait donné, à Déjazet, Cent mille francs et ma fille. Mais depuis, il s'est écoulé du temps et les cent mille francs ont fait des petits. Aujourd'hui, Gille ne chiffre plus que par millions.

Ce que c'est pourtant que l'ordre et l'économie !

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