‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 105 sur 126 · LE PARIA · texte numérisé non relu

LE PARIA

i3 novembre.

Le théâtre de l'Opéra- Populaire n'est pas superstitieux.

Il ouvre ses portes un vendredi i3! On m'assure que lorsque la résolution des directeurs fut connue, elle provoqua de la part de presque tous les artistes des protestations qui faillirent aller jusque la révolte. Les femmes surtout étaient terrifiées. Il y eut des pleurs, des cris, presque des attaques de nerfs.

Le public s'est montré moins superstitieux. La date fatidique n'empêche pas la critique et les habitués des premières d'être à leur poste. Néanmoins, certaines figures me paraissent inquiètes. Je remaïque quelques vides dans la salle, et, parmi les personnes placées au milieu des fauteuils d'orchestre, plusieurs lèvent avec inquiétude les yeux vers le plafond lumineux comme pour bien s'assurer qu'il ne se brisera pas sur leurs têtes.

Ce titre d'opéra populaire est évidemment une avance faite à MM. les titis qui ont toujours été si nombreux au théâtre du Châtelet. Mon premier mouvement est d'examiner avec attention le poulailler. Je constate avec joie qu'il est à peu près aussi habité que

par le passé. Evidemment ces messieurs ont tenu à prouver qu'ils étaient artisses et que la perspective d'un grand opéra ne les effrayait pas, au contraire.

NOVEMBRE. 4û3

Seulement, comme la musique adoucit les mœurs, ils sont calmes et peu bruyants. Ce soir ces messieurs ont de la tenue et s'abstiennent de lancer des écorces dérange sur les spectateurs chauves des 'fauteuils ; seulement lorsque Je chef d'orchestre est venu prendre possession de sa chaise curule, ils n'ont pu s'empêcher de manifester leur joie par de petits cris et quelques imitations du coq et du chien.

Pour donner un air de fête à la salle, la direction l'a littéralement jonchée de fleurs et de verdure. Le foyer surtout est orné de plantes rares et exotiques. C'est du reste d'un très-joli effet.

Le ténor, M. Prunet, qui joua jadis le rôle de Faust à l'Opéra, a cela de particulier qu'il cumule la profession d'artiste avec celle de commissionnaire en marchandises.

Le jour, il vend du vin de Bordeaux. Il a du reste un moyen infaillible pour placer son Saint-Emilion : c'est de promettre à ses clients un fauteuil pour venir l'entendre chanter le soir.

Quant à Mme Fursch-Madier, c'est la bru du fameux député radical Madier-Montjau. Est-ce pour, cela qu'elle met tant de rouge ?

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