LA PETITE HAINE
Le titre était piquant et il résumait d'une façon suffisante la comédie qui s'est jouée autour de la naissance de cette pièce.
On sait que M. Bertrand, furieux de voir l'opérette de la Renaissance passer avant celle des Variétés, alors qu'il avait mis tout en œuvre pour arriver au résultat contraire, s'était, dans les derniers jours de cette semaine, mis en tête de passer ce soir, samedi, coûte que coûte.
Alors, 1$ fièvre — une fièvre ardente — s'est emparée de tout le personnel du théâtre.
On a enlevé subitement de l'affiche la Périchole qui du reste, roucoulait son dernier soupir.
L'orchestration du troisième acte n'était pas faite, il manquait des couplets. M. Bertrand ne s'en est pas effrayé :
— Qu'on charge Marius Boulard de l'orchestration, Rousseau fera les couplets, Chavannes finira de brosser les décors. Tout le monde sur le pont et en avant !
NOVEMBRE. 4û5
Heureusement, le directeur des Variétés nfa pas été
forcé d'avoir recours à ces expédients. Les couplets
sont arrivés à temps, la musique s'est complétée à la
dernière heure et les répétitions ont pu aller leur
train.
Mais des lettres aigres-douces avaient été échangées.
Au moment où le rideau venait de* se lever sur la pre-
mièrekie Giroflé-Girojla, Lecocq reçut ces mots :
« Mon cher ami, je vous préviens que je joue les Prés-Saint-Gervais samedi — même sans votre musique. »
Bertrand.
. Et Lecocq répliqua ainsi :
« Mon cher ami, allez-y et je vous souhaite un succès — de très-grand cœur. »
Lecocq.
Sarcjou, le plus méticuleux des auteurs dramatiques, voulait de son côté, quelques relâches supplémentaires.
— Il y en a eu huit pour les Merveilleuses, disaitil, et j'étais seul. Cette fois, comme noussommes trois, il en faudrait vingt-quatre !
Pensez donc que M. Sardou n'a l'habitude de donner son bon à jouer que lorsque rien ne cloche plus dans sa pièce.
— Voilà, dit-il parfois au directeur, à droite une figurante qui a un bonnet à rubans verts, à côté d'une figurante qui porte des rubans rouges ; ça ne peut pas
aller ainsi et nous ne jouerons pas encore demain! Puis il s'applique à régler les gestes des chœurs et leurs jeux de physionomie.
— Ici l'étonnement ; ici la terreur ; ici la joie ! Si, par malheur, les choristes ne se montrent pas à
la hauteur de la situation :
— Rien ne marche, s'écrie de nouveau Sardou, il me faut une répétition de plus !
M. Bertrand, cette fois, a pris le parti de se passer de M. Sardou. D'autre part, il n'a pas fait la paix avec M. Lecocq et les Prés Saint-Gervais ont été présentés au public en l'absence de deux de ses auteurs — sur trois.
La salle est fort animée. Comme j'y retrouve, à peu de chose près, les personnages que je vous ai nommés tous ces jours derniers, je ne la détaillerai pas.
On s'entretient naturellement du dissentiment qui s'est élevé entre les auteurs et la direction.
— Vous ne savez pas, raconte un ami de la maison, que, depuis ce matin, Bertrand a fait chercher Taillade partout. Il voulait lui offrir une loge de face pour ce soir. Le public l'aurait pris pour Sardou et l'honneur eût été satisfait.
Mais ce petit tour, renouvelé du Courrier de Lyon, n'a pas réussi : on n'a pas trouvé Taillade.
Pan, pan, pan l
Voilà Boulard à l'orchestre. Attention !
Ceux qui ont assisté à la répétition générale s'attendaient à ne trouver, en fait d'ouverture, que trois mesures, un prélude, moins que rien. Cette ouverture
manquait en effet hier, et, à moins d'avoir été composée par la baguette d'une fée, il semblait impossible qu'elle existât ce soir à huit heures et demie.
Eh ! bien, le miracle a été accompli et l'ouverture existe. Mais voici dans quelles conditions elle a été écrite par Lecocq. Hier soir le maestro, fatigué par tant de tribulations, venait de se mettre au lit lorsque l'on sonna bruyamment à sa porte.
C'était un de ses amis qui sortait de la répétition.
— Vous savez, décidément on joue demain. Vite, levez-vous, et faites votre ouverture.
— Jamais, cria Lecocq, et il enfonça avec colère sa tête dans son oreiller.
Alors, l'ami lui parla raison, lui dit qu'après tout, il agissait contre ses propres intérêts, que plus tard il regretterait cette funeste détermination, etc., etc. Bref, il donna de si bonnes raisons que Lecocq quitta son lit, s'habilla, fit rallumer son feu et se mit à la besogne.
Pendant toute la nuit, il écrivit, ne s'arrêtant un moment que pour boire de grandes tasses de café et pour envoyer au copiste les feuillets encore humides de sa musique.
Lorsque parut la pâle aurore, Lecocq était brisé de fatigue, mais son ouverture était faite.
Charmant le décor du premier acte, et rudement bien planté. C'est une rue de Paris — quelle rue? — Je sais que cela se passe dans le quartier Saint-Michel, voilà tout. Elle va se perdant, à droite, dans la coulisse. Au fond la grande porte-cochère d'un collège; à droite la boutique de Friquette, la marchande de fleurs
— Friquette, Clairette, cela se ressemble — c'est toujours Paola Marié; à gauche la boutique du bonnetier Nicolle avec son petit balcon en fer forgé et son enseigne bariolée. L'ensemble est mouvementé et gai. Les marchandes de quatre saisons, la laitière, les bouquetières vont, viennent, crient; les collégiens jouent à saute-mouton ; on entend, par les fenêtres ouvertes des maisons, des enfants qui piaillent: c'est un tableau de Paris qui pourrait être signé Mercier.
M,le Abadie, la jolie petite fille qu'on voit dans ce premier acte, arrive tout droit — du théâtre Montmartre.
Elle y jouait Clairette dans la Fille de M™ Angot. C'est Lecocq qui l'a découverte.
Unegrandepréoccupation des fauteuils d'orchestres, les soirs de première aux Variétés, c'est de savoirquelle tête s'est faite Baron?
Il y a plusieurs de ces messieurs qui imitent cet excellent acteur dans la perfection ; aussi les intéresset-il plus que les autres.
Les personnes qui ont assisté aux répétitions sont poursuivies par cette demande :
— Baron est-il drôle ?
Si Baron est drôle, tout va bien.
A propos d'imitations, saviez-vous que Lecocq — s'il ne gagnait pas tant d'argent avec ses partitions — pourrait amasser une honnête fortune en acceptant un rôle dans une revue de fin d'année, à l'acte des théâtres? Il possède en ce genre un talent aussi remarquable que peu connu,
Il a tient » surtout Dupuisdans la perfection.
Le jour où il a lu aux artistes des Variétés la musique de son premier acte, il a chanté les couplets d'entrée du sergent Larose avec les intonations et les gargarismes vocaux qui lui sont particuliers, de façon à provoquer un fou-rire général. Dupuis lui-même s'y est laissé prendre.
— Comme j'ai bien chanté ! s'est-il écrié.
Pas heureux les costumes de Paola Marié. Le second -surtout vise trop à l'effet. Puis, sa coiffure lui va mal. Soignez cela; Mademoiselle. Les jolis visages, que diantre, c'est comme un capital : il faut les faire valoir !
On souligne une réplique de Mme Peschard.
Son précepteur — Christian — lui dit :
— Quand je dis l'amour, je m'entends... je parle de l'amour des hommes !
A quoi le gentil petit prince de Conti répond :
— Oh ! bien, non.
Le second décor vaut le premier. Il représente le cabaret du Moulin-Rose auxprés Saint-Gervais. Toute la scène est couverte d'un tapis gazonné. A droite et à gauche des bouquets de fleurs artificielles. Une concurrence à Faust, quoi !
Il m'a paru intéressant de savoir comment les auteurs des Prés Saint-Gervais avaient passé leur soirée. Gille seul était au théâtre. Les deux autres s'étaient juré entre eux de ne pas y mettre les pieds.
Sardou a loyalement tenu sa parole. Seulement, on m'affirme que, tout en s'abstenant d'entrer dans la
maison, il n'a pu résister au désir de rôder aux alentours. Pendant chaque entr acte, on Ta aperçu sur le boulevard, se dissimulant de son mieux, mais guettant la figure des fumeurs de cigarettes et à l'affût des moindres mots qui sortaient de leur bouche.
Quant à Lecocq, moins nerveux et plus philosophe, il s'est arrangé de façon à rester tranquillement dans son petit appartement de la rue Rossini. Là, en pantoufles et en robe de chambre il a fait, pour se distraire, un bésigue en famille. Mais, malgré son sang froid apparent, les cartes tremblaient un peu dans sa main, car il ne pouvait s'empêcher de penser que pendant ce temps il jouait une autre partie, d'un enjeu beaucoup plus considérable.