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LE CHEMIN DE DAMAS

19 novembre.

Ah! si la direction du Vaudeville pouvait donc, elle aussi, trouver son chemin de Damas et comprendre, une bonne fois, que ce qu'elle aurait encore de mieux à faire ce serait de passer la main !

Comme tous les joueurs malheureux, elle s'obstine à tenter la chance.

— Sera-t-elle plus heureuse cette fois ?

— Elle a, dans son jeu, un fameux atout : Théodore Barrière.

Voilà ce qu'on se disait en arrivant. Et jamais partie n'a été entamée devant une galerie plus nombreuse.

Barrière est un des rares auteurs qui assistent à leurs premières dans la salle.

Il est vrai qu'il reste presque constamment caché au fond d'une baignoire et qu'on le voit à peine.

Cependant je le rencontre, traversant un couloir au pas de course et entraînant son ami Duquesnel.

Le malheureux directeur de l'Odéon est en .habit, ce qui n'empêche pas Barrière de le pousser dehors — et notez qu'il pleut à torrents !

C'est que Barrière, dont les nerfs sont célèbres, est, le soir de ses premières, plus nerveux encore que de coutume.

Et, il faut croire que c'est contagieux : tout le monde est nerveux aux premières de Barrière.

On discute nerveusement dans les couloirs, on flirte nerveusement dans les avant-scènes.

Au lendemain d'une pièce nouvelle de l'auteur des Parisiens, la consommation du bromure de potassium est doublée à Paris.

Au balcon, deux personnes attirent mon attention. L'une est Mme Porcher, la veuve de l'ancien chef de claque qui le premier a organisé . à la porte des théâtres le commerce des billets d'auteurs. Sa présence me vaut une anecdote que me raconte mon voisin de stalle :

C'était à la première représentation de je ne sais plus quelle pièce. Tout marchait à merveille, les moin-

dres effets étaient soigneusement soulignés par la claque, et le succès semblait se dessiner, quand, tout à coup, il s'opéra un changement incompréhensible. Les claqueurs avaient cessé d'applaudir ; les mots sur lesquels on comptait le plus tombaient dans le vide, bref, la soirée s'acheva au milieu d'un froid désespérant. Furieux, le directeur fit venir son chef de claque, et l'accabla de reproches.

— Oh ! monsieur ! lui répondit celui-ci, il ne faut pas nl'en vouloir. J'ai fait tout ce que j'ai pu. Seulement, au second acte, j'ai vu M. Porcher entrer dans la salle, et cela m'a ôté tous mes moyens.

La présence d'un confrère aussi éminent avait jeté le pauvre homme dans un trouble pareil à celui qu'éprouverait une prima<lona de province en apprenant qu'elle va chanter devant la Patti !

La seconde personne est un restaurateur voisin qui, à ce que l'on affirme, possède une part d'action dans le théâtre. Cette révélation me donne la clef d'un mystère que je n'avais pu approfondir jusqu'à présent.

Depuis longtemps que le Vaudeville a cessé d'attirer la foule, on n'en voyait pas moins aux loges et aux fauteuils quelques messieurs en habit noir, dont la tenue élégante tranchait étrangement avec les rares spectateurs venus à force de billets de faveur. C'était tout simplement le restaurateur en question qui, sitôt leur service terminé, envoyait ses garçons faire nombre dans le théâtre dont il est un peu actionnaire.

Quel est le nuage qui obscurcit le front d'Arsène Houssaye ?

(Pardon, c'est ainsi qu'on parle dans la pièce).

Arsène Houssaye est dans l'avant-scène de droite et il me paraît triste.

Le héros du Chemin de Damas, le marquis de Parisiane, doit pourtant lui rappeler un héros à lui, celui des Grandes Dames, le fameux Octave de Parisis.

C'est peut-être cela qui l'assombrit ?

Il évoque son idéal à lui, son Don Juan à lui, son Parisis enfin, et ses yeux s'arrêtent sur l'habit de M. Deschamps !

M. Deschamps s'est fait la tête de Roger; Au second acte, au moment où les femmes, enveloppées de voiles blancs, l'entourent, tout le monde s'est figuré qu'il allait chanter la Dame Blanche.

Et Parade ?

Pourquoi cet habit bleu à boutons d'or?

On en porte donc encore? Je ne crois pas.

— C'est un vieil habit de chez Franconi ! a dit quelqu'un.

Le fait est qu'il m'a rappelé celui de M. Loyal.

La robe en brocart jaune de Jane Essler est jolie, mais sa garniture de feuillage couleur chocolat me l'a un peu gâtée. On a envie de s'écrier :

— Le meilleur chocolat est la garniture Essler ! Quant à M11* Massin, c'est un fouillis de tulle, de

soie, de jais, de perles, de cheveux blonds, de yeux bleus, de sourires et de bijoux ; on ne sait plus où commence la femme, ni où finit la toilette.

M'est- il permis de dire quelques mots pour défendre certaine partie de mon public des premières qu'on a bien vivement malmenée ce soir?

Je veux parler des jeunes gens, gommeux élégants, crevés en habit noir, qui, venus pour applaudir Barrière (un peu aussi pour les cocottes de la salle, je IV voue) ont entendu débiter sur leur compte de bien sévères discours.

Ah! certes, ils ont leurs défauts, ces chevaliers à la boutonnière fleurie; de grands défauts, je le veux bien. Mais le commandant Parade n'est-il pas allé un peu loin en leur reprochant, au nom de la patrie, d'avoir manqué de tout — même de courage? Il m'a suffi de lorgner autour de moi pour en être convaincu.

Ces jeunes gens, qui aiment tant la musique facile, les femmes faciles, les soupers « au Grand-Seize » (c'est dans la pièce), les courses et le baccarat, ont, au moment du danger, fait leur devoir en hommes. Il en est plus d'un parmi eux qui porte sur l'habit un ruban rouge bien gagné, — ce qui ne l'empêche pas d'aimer les gardénias. A chaque chose son temps. Ils s'amusent aujourd'hui, ils se battraient demain et ils marcheraient au feu, bravement, sans forfanterie, en sifflotant un air de la Jolie Parfumeuse, — tout le monde n'aime pas la Marseillaise.

Surpris deux mots à la sortie.

— C'est drôle, dit MUe Caroline ***, on appelle cela le chemin de Damas et cela se passe tout le temps à Arcachon !

NOVEMBRE. 4l5

— Le Vaudeville, s'écrie Walter, ferait mieux de prendre le chemin de Dumas !

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