LA LOGE ÛE THÉO
5 janvier.
Ce soir, étant à la Renaissance, où La Jolie Parfumeuse est en train de faire un chiffre d'affaires consi-
dérable, — il a été question un instant d'inaugurer un nouveau genre de places : les places de lustre, le théâtre commençant à devenir trop petit, — je me suis rappelé la description merveilleuse publiée par le Figaro de la loge qu'on se proposait, il y a quelque temps, d'offrir à la diva Théo.
Ni les cascades de Daubray, ni le jeu amusant de Bonnet, ni Mme Grivot, ni Théo elle-même n'ont pu me retenir dans ma stalle; j'ai voulu à tout prix voir cette loge si vantée et en raconter les enchantements à mes lecteurs.
Rien de bizarre comme la distribution intérieure du théâtre de la Renaissance.
La scène se trouve au troisième étage !
Pour arriver dans la loge de Mm9 Théo, qui est située à l'entresol, c'est donc deux étages qu'il faut descendre.
Je vous fais grâce des corridors tortueux et des escaliers en spirale, et j'arrive tout de suite à l'objet de ma visite :
Un boudoir, mieux qu'un boudoir ; un nid, mieux qu'un nid; un temple !
Les murs tendus de satin bleu et rose, aux plis harmonieux ; par terre, un tapis de haute laine étouffant discrètement le bruit des pas; des fleurs dans de riches vases du Japon ; une délicieuse toilette Ldais XV entièrement encadrée de guipures et de dentelles, sur laquelle des bibelots de prix iOnt jetés au milieu des flacons en cristal ciselé ; des glaces à main en vieil argent, des boîtes à rouge en ivoire ouvragé, de ces
mille accessoires enfin particuliers aux actrices.
Dans un coin, une magnifique glace de Venise avec branches supportant des bougies diaphanes.
Sur la cheminée, une charmante petite garniture en bronze doré avec bas-reliefs en émail : des amours tressant des couronnes de fleurs.
Tout autour de la loge un divan capitonné. Au pied du divan, une splendide peau de tigre royal.
Sur une table, une coupe en vieux Sèvres dans laquelle des cartes de visite sont jetées pêle-mêle.
Partout des lumières que reflètent les glaces et ce parfum enivrant — odor délia feminata — qui vous enivre et vous charme I * Voilà comment je m'imaginais la loge de Théo !
Au lieu de cela qu'ai-je trouvé ?
Une pièce assez vaste — rendons-lui cette justice. Les murs nus. Par terje, du carreau rouge mal dissimulé par une petite carpette en feutre. Comme toilette, la banale toilette chemin de fer en acajou qui vous poursuit impitoyablement dans tous les hôtels meublés.
Les boîtes à maquillage que les exigences de la rampe imposent aux plus jolies, sont posées sur une méchante table en bois peint au pie^ d'une petite glace à cadre de velours ! Une autre petite table, en bois non moins peî&t et garnie d'un morceau de journal en guise de tapis, est près de la cheminée.
Oh ! cette cheminée. Ce que j'y ai trouvé de choses est incroyable.
Du blanc de perles, du sirop de baume de Tolu,
tout ce qu'il faut pour faire de la tisane, une théière, des fioles d'homoeopathie, un flacon d'eau de mélisse des Carmes, un éventail ; je renonce à pousser plus loin Fénumération.
Tout à côté, sur le marbre du foyer, une boîte en bois autrefois blanc, est remplie de charbon de terre. Près de cette boîte une glace, posée à même le carreau, et qu'on n a pas encore accrochée, faute de pattes. Dans un coin, une grande malle que je suppose destinée à servir d'armoire.
Un fauteuil recouvert d'une housse, ce qui permet à Timagination de se donner carrière, puis deux chaises en rotin. Quand il arrive un visiteur de plus qu'à l'ordinaire, on emprunte au matériel du théâtre un de ces tabourets sur lesquels on ne s'asseoit qu'en tremblant.
Accrochés à des patères, dans un désordre piquant, des jupans, un manteau, des fichus.
La coupe aux cartes de visite est remplacée par un tiroir qu'on ouvre en passant le doigt par le trou qu'y a laissé une serrure absente.
Par exemple, les cartes ne manquent pas. Il y en a de toutes sortes, d'armoriées sur bristol et de typographiées à la minute* Tantôt c'est un ami qui envoie ses félicitations, tantôt un collégien qui peint sa flamme. J'en ai vu une qui portait tracées au crayon ces lignes naïves, mais partant d'un cœur fortement épris :
<t Madame, il faut que je vous voie. J'ai besoin de causer ensemble. »
Ne croyez pas cependant que l'impression soit dé-
plaisante. Il y a dans cette loge quelque chose delà grisette, quelque chose de» particulier et d' inanalysable. Il n'est pas jusqu'au rideau de la fenêtre, un rideau de petit damas bleu, qui ne rappelle le châle que Frétillon attachait avec une ficelle le long de ses carreaux.
Du reste, si la loge de Théo est telle que je Tai décrite, ce n'est pas la faute de la charmante artiste.
Au moment où elle s'apprêtait à la meubler à sa fantaisie, un groupe d'habitués des coulisses s'est offert à lui épargner les mille petits ennuis d'une installation.
Après avoir refusé, Théo s'est laissé fléchir.
Alors on a fait mille projets, on a formulé mille propositions, on a dressé la liste de tout ce qu'on entasserait dans ce petit coin pour le rendre digne d'elle, oh a voulu réaliser cette phrase de la Jolie Parfumeuse : « Aux fleurs rares, les serres doréesl » Et on a fini par nommer une commission.
Fâcheuse idée! on sait que, dans ce joli pays de France, le plus sûr moyen d'enterrer définitivement une affaire, c'est de la confier aux soins d'une commission.