‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 123 sur 126 · LA HAINE · texte numérisé non relu

LA HAINE

3 décembre.

Enfin!

Le Message à Versailles, La Haine à la Gaîté, c'est trop d'émotions pour une seule journée.

Est-ce le gouvernement qui a attendu M. Sardou ou M. Sardou qui a attendu le gouvernement ? Je n'essayerai pas d'approfondir une si grave question. Ce qu'on m'affirme d'une façon certaine, c'est que désormais, lorsqu'un directeur proposera une affaire à Victorien Sardou, il y mettra une condition, une seule, mais essentielle : Quand la pièce sera assez mûre pour pouvoir être répétée généralement, M. Sardou se fâchera avec la direction ; du papier timbré sera échangé afin de maintenir auteur et directeur dans leurs dispositions hostiles.

De cette façon, M. Sardou ne mettant plus les pieds aux répétitions générales, on sera sûr de ne faire que deux ou trois relâches au plus, ainsi que cela s'est pratiqué, de tout temps, pour les pièces les plus compliquées des auteurs les plus difficiles.

M. Bertrand a déjà essayé de ce système pour les

Prés-Saint-Gervais, et il s'en est bien trouvé. Si M. Offenbach n'a pas suivi l'exemple du directeur des Variétés, c'est qu'il s'est armé — pour la circonstance — d'une patience évangélique et qu'il n'a pas été fâché, en outre, de prouver que tout le monde ne peut pas se payer du Sardou.

Il est vrai qu'au dernier moment de graves indispositions ont contribué à tous ces retards, mais l'auteur n'est-il pas un fpeii cause de ces indispositions-là ?

On commence, assez exactement, à 8 heures moins dix. Dès les premières mesure* de l'ouverture, on sent qu'on est loin des quadrilles d'Orphée aux Et\fers. La Gatté (est le seul théâtre de drame où l'on puisse encore écouter une ouverture. J'ai cru, Un instant, qu'on allait nous jouer un opéra.

La toile se lève. Premier décor.

Auteurs : MM. Rubé et Chapron. .

Un carrefour de la rue Camollia à Sienne.

Les figurants disent — irrespectueusement ;

La rue Camollia-Félix !

Le soleil couchant éclaire le carrefour de ses demie* res lueurs, rouges comme du sang» A droite, le palais des Saracenij sous lequel passe une voûte fermée par une herse. Au fond de la scelle, une autre voûte donne accès dans la rue Camollia. L'aspect général est sinistre. On sent que ce carrefour est propice aux embuscades. C'est là évidemment que nous devons faire la connaissance du premier cadavre. Car — s'il faut s'en rapporter aux indiscrets — on n'Aura jamais vu, dans

aiicune pièce du monde, autant de cadavres que dans la pièce de la Gaîté.

On ajoute même que M. Offenbach> qui) comme chacun sait* ne regarde pas à la dépense, aurait voulu faire un coup declat et engager Mlle Croisette pour jouer le cadavre du premier plan»

Malheureusement, M. Perrina refusé.

Les deux tableaux du second acte sont de Cambon. Le premier représente l'intérieur de l'HôteWe- Ville avec vue à vol d'oiseau de la ville de Sienne.

Le second nous montre le portail de la cathédrale de Sienne * scrupuleusement historique , aux couleurs blanches et noires, celles des Guelfes et des Gibelins.

C'est la première fois qu'on représente, au théâtre, un monument vu de face. Généralement, la perspective veut que les monuments soient représentés de profil. Sardou en a décidé autrement et il n'a pas eu tort, car lorsque les trois portes de la cathédrale s'ouvrent toutes grandes et qu'on voit l'intérieur de l'édifice avec ses cierges allumés et son clergé étincelant d'or et de pierreries, l'effet est immense.

Comme la cathédrale de Sienne n'était pas terminée à l'époque où se passe le drame, des échafaudages sont peints sur la toile, et cela avec tant de vérité, que les machinistes s'y sont trompés quand ils ont vu le décor pour la première fois et ont cru que ces échafaudages avaient été oubliés par mégarde.

Une scène de la répétition qui se rapporte à ce tableau.

Les veuves sont rangées d'un côté de la scène, les orphelins de l'autre.

Quand il s'agit d'entrer dans l'église, la manœuvre s'exécute mal et Sardou interrompt la répétition.

— Recommençons ! s'écrie-t-il, que tout le monde rentre dans les coulisses.

On obéit rapidement, mais deux petites filles de quatre ans au plus restent au beau milieu de la scène.

— Qu'est-ce que vous faites là? leur crie Sardou. Les petites sont un peu interdites, cependant l'une

d'elles répond :

— Môssieu... nous font les orphelins et nous cherchons nos mères !

Autre détail gai au milieu de toutes ces noirceurs. Au premier tableau, Marie Laurent s'écrie :

— Dieu clément ! Dieu juste !

Et à qui s'adresse-t-ellô ?

A Clément Just.

Troisième acte. Deux tableaux de Chéret.

Le premier : un camp dans un cloître près de 1 eglise Saint-Christophe.

Le second — l'un des tableaux à sensation de la pièce — représente la place Saint-Christophe — fontaine au milieu — et la façade de l'église. La bataille est finie. Il fait nuit. Le ciel est splendidement étoile et la lune éclaire de ses douces lueurs d'épouvantables entassements de cadavres. Il y a des cadavres partout, sur les marches de l'église, autour de la fontaine, le long des maisons. Chaque pavé sert d'oreiller à un mort ! On ne peut rien imaginer de plus saisissant.

Tous ceux qui, pendant les lugubres jours du siège, ont traversé un champ de bataille, affirmeront qu'ils ont retrouvé ce soir quelque chose du frisson terrifiant d'alors.

Ce sont, en grande partie, des mannequins, qui représentent les cadavres.

A Tune des dernières répétitions, quelle ne fut pas la frayeuf de Lia Féli* quand elle vit l'un des mannequins lever les jambes et les bras.

C'était un machiniste qui, des dessous de la scène, faisait, à l'aide d'une canne, mouvoir les membres en carton (Je la poupée !

— Votre ambassadeur est-il Ici ce soir ? demande-ton à Miranda.

— Certainement.

— Tant mieux. Il y a tant de cadavres sur la scène que je ne suis pas fâché de voir représentée, dans la salle, la morgue espagnole !

Quatrième acte de MM. Lavastre jeune et Despléchin.

La chambre de Cordélia, ruinée par l'incendie. Vitres brisées, tapisseries en lambeaux, corniches en miettes.

Second tableau : Les ruines du Campo. Un ciel bleu, rayonnant, au-dessus de murs écroulés, de moitiés d'arcades, de squelettes d'escaliers.

Pour conjurer la peste menaçante, le clergé de Sienne promène les saintes reliques à travers la ville.

La procession s'avance : vainqueurs et vaincus s'agenouillent sur son passage.

On ne peut rien rêver de plus magnifique que cette procession;

Les arbalétriers blancs et noirs, cdiffés de capuchons roses, précèdent les gonfalonniers en drap d'or, les pages rouges et or, les trompettes jaunes -et mauves, bleus et noirs, et les pénitents porteurs de lanternes, sinistres sous leur cagoule noire. Puis viennent les moines, les diacres, les enfants^ie chœur, Impénitents rouges, les pénitents bleus, les porte-fanions* les chevaliers couverts d'armures, les demoiselles violettes portant les instruments de Sainte-Cécile, les enfants porteurs de croix, les archidiacres portant la châsse, les porteurs de dais, les chanoines3 les évêques. Cest un ruissellement d'or, de pierreries, un éblouissement de mitres, de chasubles et de croix. L'orgue tonne et la procession passe. C'est à la fois imposant et magnifique.

Le ricfeau s'est baissé pour l'avant-dernière fois.

L'émotion causée par la procession s'est un peu calmée, et nous revenons aux anecdotes terrestres,

Celle qu'on me donne trouve tout naturellement sa place ici ; elle concerne Sardou et a été racontée par Déjaeet.

Sardou faisait un court voyage en mer. La mer était mauvaise et le mal au cœur le prit.

« Il était si indisposé, disait Lisette, qu'il perdait à profusion le boire et le manger. »

Debout sur le pont, pâle, inerte, presque inanimé, il ne pensait à rien — une fois n'est pas coutume — et comme le poète des Voix intérieures il entendait la mer sans la voir. Encore, l'entendait-il ?

Tout à coup, un haut-le-corps trop brusque lui fit casser un bocal contenant des poissons rouges.

— Mon Dieu ! suis-je assez malade, murmura-t-il en voyant frétiller les dorades à ses pieds, suis-je assez malade ! Je n'ai pas mangé de poisson et j'en rends ! Et ils sont vivante I Et roUgeS ! Ce que e'est que le mal dé tner !

î>ah, pan ! Le dernier acte/ Décor dé Câttiboh. L'itt^ térieur dé la cathédrale. Uhé merveille ajoutée à taht de merveilles. À gauche, le chemin qui nîêhe âU chœur. Les vitraux du ttiiliêli tamisent ld lumière de la lune et des ombres coloriées dâttsertt le long dés colotlrteé. Les spectateur*, fatigués, me* paraissent tous livides. A côté de mol, une d&îflé emprunte Uti mouchoir à son volslh. Elle dtantpleUré qUè 11 iiert rie peut plus lui servir.

Enfin, c'est fini. On rappelle Ldfohtaittei Lia^Féli*, Marie Laurent, Clément JUst; on acclame Sardou; les premiers rârtgs de l'orchestre applaudissent Offert* bach, qui est dans l'avatit-scèrte ; Un étranger Venu à Paris tout exprès pour Voir Orphée aux Erifefi et qui a payé son fauteuil cinq lottis, ne comprenant pas Un mot de français, déclare qu'on a eu tort de couper les ballets, la pièce étant beaucoup moins gaie maintenant et, devant le square des Arts-et-Métiérs, Un voyou, bousculé par urt autre, l'interpelle ainsi :

— Eh ! va donc, espèce de Guelfe !

Direz-vous encore que le peuple rte profite pas des leçons qu'on lui donhe ?

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