LA PETITE MARQUISE
i3 février.
Savez-vous bien que nous avons failli avoir deux premières ce soir? Hier encore l'irrésolution régnait dans le camp des critiques : les Menus Plaisirs et les
Variétés menaçaient d'afficher en même temps. Toute la journée Bertrand a vécu au milieu des transes les plus horribles. Grand Dieu ! n'aurait-il que des banquettes pour spectateurs, et le boulevard de Strasbourg ferait-il le vide dans la salle du boulevard Montmartre! Je renonce à décrire l'épouvantable nuit qu'a passée l'infortuné directeur. Ce matin, dès l'aube, il descendait ses escaliers quatre à quatre et courait aux colonnes Morris. O bonheur! M. Mercklein s'était ravisé. Il s'était dit probablement :
— Non ! Je ne puis pourtant pas jouer un tour pareil à ce pauvre Meilhac !
Et il avait retardé sa pièce nouvelle.
Grâce à ce bon mouvement, nous avons pu écouter, libre de cœur et d'esprit, la Petite Marquise des auteurs de la Grande Duchesse.
Que ce rapprochement ne vous fasse pas croire à une partition d'Offenbach. La seule musique qu'il y ait dans la Petite Marquise est un galop de Marius Boulard, joué dans un entr'acte.
Je retrouve dans la salle, voire même sur la scène, une partie des jolies danseuses qui ont fait, la nuit dernière, la joie du bal masqué donné par le Hunting- Club dans les salons du Grand- Hôtel. On échange entre soupeurs et soupeuses des sourires d'intelligence et des clignements d'yeux significatifs.
Il a été très-brillant et très-gai, ce bal. Les membres du Hunting-Club avaient envoyé des invitations aux plus jolies femmes de Paris, et beaucoup ont répondu à l'appel. Plusieurs costumes charmants : Eline Volter
en aimée — rien des Folies-Bergère, une aimée de fantaisie — Valtesse en folie, un pantin de satin bleu qui a perdu son manche; Bode en soubrette et Grandville en paysanne — un avant-goût de la Petite Marquise; les sœurs Ràmelli, l'une en été et l'autre en hiver; Henriette Drouart, délicieusement costumée en rosière... d'ici; Lavigne en statue du Figaro; Delphine de Lizy en soubrette Louis XV; Nelly d'Harcourt, Marguerite Bosredon, Amélie Latour, Debreux, Rose Marie, Grassin, Louise Mérey, etc. — Toutes celles que j'oublie vont m'en vouloir à mort ; mais quelques petites ennemies de plus ou de moins!...
Dans la ire scène du 2e acte de la Petite Marquise, MUe Grandville, une paysanne des plus appétissantes, applique sur la joue de son seigneur et maître, Max- Dupuis de Boisgommeux, un de ces baisers sonores comme on en donne au village. Comme il est nature, ce baiser ! Et quelle franchise ! On voit qu'il a été ré-
pété avec soin.
Dans les coulisses des Variétés, Ludovic Halévy me raconte une scène bien amusante qu'il a surprise, l'autre jour, au théâtre.
Vers une heure, un caporal de pompiers vient placer son planton de service dans les coulisses.
— Tenez, lui dit-il en lui montrant une chaise, asseyez- vous là et ne bougez pas. Voici une petite ou- ' verture par laquelle vous pouvez- regarder sur la scène.
Et le caporal va s'éloigner, mais tout à coup il se ra- V]se, et, complétant sa consigne :
5û LES SOIRÉES PARISIENNES.
— Ah ! dit-il d'un ton de commandement, quand on fera de la musique vous viendrez me chercher... ça me distraira f
16 février.
M. Billion vient de reprendre un drame de MM. Théodore Barrière et Léon Beauvallet, un succès d'il y a six ans, le Sacrilège, et il a eu l'heureuse idée d'inviter la presse à cette solennité un lundi gras.
Eh bien, — le croirait-on ? — la presse ne s'est pas dérangée. Qu'est-ce qu'il lui faut donc?
Pauvre Ambigu ! Quoi qu'on y fasse pour attirer la foule, la foule rétive n'y vient pas.
Ce soir, par exemple, vous eussiez vainement cherché un visage connu soit à l'orchestre, soit au balcon, soit dans les loges.
Sarcey lui-même, Sarcey qui dénicherait des premières dans les théâtres de banlieue s'il n'y en avait plus ailleurs, Sarcey manquait à la fête. En revanche, il y avait à l'orchestre un monsieur qui lui ressemblait comme on ne ressemble pas à quelqu'un. Si ce monsieur, que je ne connais pas, pouvait assistera une première de l'Ambigu un soir où Sarcey s'y trouverait, cela jetterait dans ces meetings une animation qui leur manque d'ordinaire. A la place de M. Billion, j'y songerais.
J'arrive à l'Ambigu au beau milieu du second acte
FÉVRIER. 5l
du Sacrilège. N'ayant que peu d'instants à y rester, je ne puis naturellement m'intéresser à ce drame que je ne connais pas. Or, rien n'est plus étrange que d'écouter,, dans ces conditions-là, pendant un quart d'heure, les tirades sentimentales d'un jeune premier. Que la pièce soit bonne ou mauvaise, à moins de tomber justement sur une de ces situations épisodiques qui n'ont pas besoin de préparations pour être comprises, elle vous semble insipide. On ne s'explique pas l'intérêt que le public a l'air d'y prendre. Quand, par hasard, vous arrivez pendant la scène du mouchoir, les larmes des spectateurs vous paraissent positivement comiques.
Le rideau tombe et je surprends la réflexion mélancolique d'un violoncelle à cheveux gris, un virtuose qui a évidemment vieilli dans les théâtres à mélodrames.
Le pauvre brave homme contemple d'un œil navré les vides de la salle et soupire :
— Dire que c'est ce soir la première seulement ! Qu'est-ce que ce sera donc à la centième ?