‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 19 sur 126 · SPECTACLES DU MARDI-GRAS · texte numérisé non relu

SPECTACLES DU MARDI-GRAS

17 février.

La grande joie des caissiers! Aujourd'hui l'Ambigu lui-même fait de l'argent. Le Mardi-Gras est pour les directeurs un des jours bénis de Tannée. Quoi qu'on

fasse, quoi qu'on joue, toutes les salles sont pleines, et pleines d'un public qui ne demande qu'à s'amuser.

Dans les coulisses aussi Ton s'amuse. 11 est tel théâtre que je pourrais nommer, où Ton a fait des crêpes. Dans les autres on se promet d'en faire après le spectacle. De loge en loge on se porte des invitations.

Au milieu de cela, comme bien vous pensez, on s'occupe peu de la pièce que l'on joue : mais les spectateurs eux-mêmes ne s'en soucient guère.

Aux Français, il n'y a pas de bon mardi gras sans le Malade imaginaire, suivi de la cérémonie.

J'ai regardé attentivement, ce soir, la mise en scène traditionnelle de cette fantaisie classique et j'en ai rapporté quelques observations curieuses.

Vous savez que le discours franco-latin du prases est précédé de l'entrée solennelle des artistes de la Comédie qui viennent deux par deux s'incliner devant le public.

Or, je me suis amusé à noter tout à l'heure les différentes façons de saluer de messieurs et de mesdames les sociétaires et des simples pensionnaires de la maison de Molière.

Les voici :

mounet-sully. — Salut romantique, les yeux tournés vers le balcon, les lèvres contractées par un sourire plein de tristesse. Antony devait saluer ainsi.

delaunay. — Salut galant. S'adresse de préférence aux dames. Autour de moi on murmure : « Qu'il est donc gentil! » Et qu'il le sait bien!

bressant. — Salut correct et digne, salut d'ambassa-

deur qu'on présente à un souverain. Il ne lui manque que le chapeau à claque et Tépée au côté. . maubant. — Le salut grave d'un homme qui a joué don Diègue. Il faut absolument être doué d'une voix de basse-taille pour avoir le droit de saluer ainsi.

coquelin. — Salue du nez, d'un nez qui vise le plafond tandis que la tête est inclinée vers la terre. Impossible de le voir saluer sans rire.

berton. — Salut mélancolique, salut timide, salut de jeune homme à marier.

thiron. — Salut jovial, plein de franchise et de bonhomie. On le lui rend machinalement : un salut qui en appelle un autre.

joumard. — Salut de pierrot ; le corps reste droit et immobile pendant que la tête se penche sur la poitrine. Ah ! si la gravité du lieu ne lui interdisait pas de mettre du blanc et un serre-tête noir !

got. — Entre le dernier, mais avec pompe. Salue comme il convient à un président qui apprécie toute l'importance de sa mission. Le sourire qui éclaire son visage corrige heureusement ce que sa démarche a de solennel.

Aux dames maintenant.

arnoult plessy. — Majestueuse, imposante, salut de grande dame.

favart. — Se plie en deux et ne se redresse que quand on a fini de l'applaudir. Les spectateurs, de leur côté ne cessent de battre des mains que quand elle s'es t redressée. De cette révérence prolongée résultent des bravos qui n'en finissent plus. Comme cela le public a

l'air d'aimer Mlle Favart plus que ses camarades, et le but est atteint.

sarah bernhardt. — Une légère inclinaison de la tête et c'est tout. A l'air de se dire : « Que cela m'ennuie donc d'avoir été obligée de m'habiller, de prendre une voiture et de venir ici pour si peu! » Son salut, du reste, ne pouvait être que maigre — une planche de salut.

croizette. — Gracieuse, langoureuse, langoureuse surtout ; enveloppe l'orchestre, le balcon, les loges, la salle entière de son beau regard, qui semble chercher quelqu'un. — Un salut qui esttoutun poëme. Jamais je n'ai mieux compris que mademoiselle Croizette fût sociétaire.

reichemberg. — Salut de petite pensionnaire espiègle, un jour de distribution de prix. Tenez-vous droite, mademoiselle î

rousseil. — Salut tragique. Un homme de police parierait qu'elle médite un crime. Ses yeux lancent des éclairs à fatiguer un paratonnerre.

guyon. — Salut de veuve inconsolable, salut de mère qui vient de perdre son enfant. Une douleur profonde ! Madame, je vous présente mes compliments de condoléance...

dinah félix, — Le salut d'une bonne petite soubrette malicieuse de l'ancien temps. Laisse voir les dents, plie les genoux et cligne des yeux.

tholer. — Salut plein d'amabilité. Si elle portait sa main aux lèvres, cela serait parfait.

lloyd. — Salut froid. Une Anglaise dans un salon parisien.

bianca. — Salut timide, jParaît heureuse de se trou-

ver en cette illustre compagnie.

ponsik et édile riquier. — Des saluts qui se ressemblent : saluts de grosses femmes, mais saluts classiques. Elles ont la tradition. Elles en ont tant vu de ces cérémonies.

Pendant ce temps, les directeurs comptaient leurs grasses recettes, mais leur joie n'était pas exempte de tristesse. Ils songeaient vaguement que demain allaient commencer les recettes maigres.

Seul M. Montigny jouissait d'un bonheur sans nuages :

— Monsieur Alphonse! murmurait-il, comme c'est bien une pièce de carême.

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