‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 21 sur 126 · PREMIERE A CLUNY · texte numérisé non relu

PREMIERE A CLUNY

19 février.

Le théâtre Cluny nous conviait ce soir à la première représentation de Y Aveu, drame en quatre actes, de M. Georges Petit. C'est à proprement parler la première pièce que donne M. Weinschenck, le nouveau directeur du troisième Théâtre- Français, carie Crime de Fâverne était un héritage que lui avait légué, en

se retirant, son prédécesseur M. Roger. L'auteur n'en est pas à son début, mais c'est, je crois, la première fois qu'il fait jouer une œuvre de cette importance.

Sarcey, qui cherche un jeune depuis si longtemps, est aux écoutes.

Salle bien garnie d'ailleurs et public des mieux disposés. Les spectateurs de l'autre côté de l'eau sont en majorité; pourtant dans une loge j'aperçois Mlle Vanghell, qui est revenue hier de Saint-Pétersbourg ployant sous le poids des lauriers.

On me raconte, dans un entracte, les diverses péripéties par lesquelles a passé la pièce de M. Georges Petit avant de s'appeler l'Aveu.

Tout d'abord on ne s'était pas inquiété du titre. Pourtant le jour vint où il fallut y songer. On chercha et on ne trouva rien. Deux jours avant la représentation, on ne savait pas encore quel titre on mettrait sur l'affiche.

Alors commença un étrange spectacle. Un étranger ne pouvait plus se hasarder dans le cabinet du secrétaire de Cluny sans que l'excellent M. Baralle l'y enfermât à double tour en s'écriant :

— Vous ne sortirez pas avant de m'avoir trouvé un titre !

Demandait-on des places, Baralle vous racontait la pièce, et on n'obtenait de billets qu'après avoir cherché un titre pendant trois quarts d'heure au moins.

La veille de la -représentation enfin, le directeur — tout à fait désespéré — arrêtait les passants du boulevard Saint-Germain en leur criant :

— Un titre ou la vie !

Un moment il fut dans l'intention d'afficher le drame sans titre et, après la première représentation, de faire voter les spectateurs par assis et levé, afin de savoir quel nom on devait donner à la pièce qu'on venait de voir.

A propos de vote, on me dit aussi que la censure avait cherché noise à M. Georges Petit, parce qu'elle ne voulait pas laisser paraître de députés sur la scène.

On trouvait sans doute que les députés jouent suffisamment la comédie an théâtre de Versailles sans qu'il fût encore besoin de les faire paraître sur le théâtre de Cluny.

20 février.

N'ayant pas revu la Petite Marquise depuis la première représentation, j*étais curieux de savoir comment la comédie de Meilhac et Halévy était accueillie par le public ordinaire. Les spectateurs de la première, tout en étant unanimes à reconnaître la valeur de cette étude si parisienne, manifestaient quelques doutes.

— Il faudra voir cela aux représentations suivantes! disait-on dans les couloirs.

Eh bien! on l'a vu. Le succès s'est pleinement confirmé, et M. Bertrand encaisse en ce moment des recettes sérieuses.

On rit beaucoup et on applaudit de façon à trancher victorieusement la question. Par-ci, par-là, il y a bien quelques soubresauts, quelques petites révoltes intérieures à certains détails un peu risqués. Mais ce ne sont que des éclairs, et Ton se décide bien vite à s'en amuser. Entre nous, je parierais que de toutes les jolies spectatrices qui croient devoir s'effaroucher à certaines répliques, il n'en esmt pas une qui ne prenne réellement goût à cette œuvre pleine d'une saveur inusitée.

Une chose assez intéressante à observer, c'est le déplacement des effets. Certaines finesses, fort appréciées le soir de la première, sont à peine comprises aujourd'hui, tandis que beaucoup de situations, de mots, de jeux de scène ont pris une valeur inattendue.

Pendant que je lorgnais la salle, deux messieurs, à côté de moi, causaient des interprètes de la Petite Marquise.

— Grandville et Bode, disait l'un, sont charmantes toutes deux , et elles réalisent merveilleusement les types qu'elles représentent. Grandville est bien la paysanne telle que Marcellin les croque dans sa Vie parisienne : la servante en tablier de soie, chargée de soigner le linge d'un garçon. On voit qu'elle ne quitte pas souvent le château. Bode, au contraire, est plus rustique : c'est la servante de la ferme, le nez au vent, le rire sur les lèvres, bonne fille autant que belle fille. Et Chaumont, que de nerfs, que de verve, que d'esprit dans cette petite femme pas plus haute qu'une botte !

— C'est à cause de cela, répondit l'autre, qu'on parle tant des bottes Chaumont !

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