SAMUEL LE RENEGAT
24 février.
Il est un directeur qui renouvelle son affiche toutes les semaines, ou au moins tous les quinze jours, avec une régularité des plus louables. C'est M. Dupontavisse, l'impressario de Beaumarchais.
Ce théâtre Beaumarchais, qui eut jadis son moment de splendeur, est maintenant réduit à l'état de théâtre de quartier. Les ébénistes du faubourg Saint-Antoine y viennent passer la soirée en famille, et y apportent avec eux une odeur toute particulière d'acajou et de palissandre. On ne peut pas dire que ce public-là manque de vernis. A l'entrée, mes yeux s'arrêtent sur une pancarte où je lis cet avis : « En payant 25 centimes, on entre de suite, sans faire queue. »
Naturellement, je ne suis pas de ceux qui reculeraient devant 25 centimes pour jouir d'une faveur si précieuse, et voulant bien faire les choses, à la grande stupéfaction de la buraliste que tant de luxe paraît étonner, je m'offre à moi tout seul une avant-scène.
C'est, du reste, la seule qui soit occupée.
J'examine la salle. Le parterre, les stalles et une grande partie des fauteuils d'orchestre sont garnis de
FÉVRIER. 6l
spectatrices en bonnets. Le paradis grouille de petits moutards — l'aîné a quatorze ans — qui, pour leurs cinq sous^, viennent se procurer les joies de Yespectaque . Dans les loges trônent quelques petits boutiquiers du Marais. Tout ce monde-là paraît s'intéresser vivement au drame qui se déroule et dont je vais essayer de vous donner une idée.
Mais d'abord, les trémolos y jouant un rôle trèsimportant, permettez-moi de vous présenter les musiciens : quatre hommes,., et un chef d'orchestre. Ce n'est guère, mais enfin, la direction a su tirer parti de ces forces relativement faibles. Les « virtuoses» sont savamment espacés, quelques tabourets comblent les vides. Le chef se démène, joue du violon aux passages de force et parvient à donner le change. J'ai cru un moment qu'ils étaient dix. D'autant plus que le gaz, sagement ménagé, laisse la salle dans une obscurité propice aux illusions.
Le drame qu'on joue porte ce titre affriolant : Samuel le Renégat. Il embrasse — à lui tout seul ï — dix-huit siècles, vingt-deux de moins que les Pyramides.
Quand j'entre dans ma loge, le prologue touche à sa fin. Des hommes d'armes bardés de fer et de jeunes lévites vêtus de blanc semblent indiquer que la scène se passe en l'an 70 après Jésus-Christ, au moment de la prise de Jérusalem.
Déjà Pun des personnages du drame vient de succomber : il est étendu par terre, mort. J'ai à peine le temps de m'asseoir, de sortir ma lorgnette de son étui,
quand une femme échevelée fait irruption 'sur la scène, prononce quelques paroles bien senties devant le cadavre du premier plan, brandit un poignard et se tue. Cela fait deux morts. Alors un grand sec que je n'ai pas reconnu et qui répond probablement au nom de Titus — à moins que ce ne soit Ananias ou tout simplement Ruffius — (signe distinctif : il porte une gaufre blanche sur la poitrine), un grand sec lève les bras au ciel et tombe sur le corps de la femme qui vient de se percer la poitrine. Est-il mort aussi ? Je ne vous le dirai pas, car la toile baisse au moment où apparaît l'ange Gabriel qui accable de ses malédictions un malheureux juif, Samuel, cause unique de tout le mal.
Sous prétexte que ce pauvre Samuel est maudit dans toute sa génération, les auteurs du drame, pendant l'entr'acte qui sépare le prologue de la pièce, ont sauté par-dessus plusieurs centaines d'années.
Le prologue se passait en 70, le premier acte du drame se passe en 1240. Soit 1 170 ans après!
Il en résulte une certaine confusion pour les spectateurs routiniers et naïfs qui ont l'habitude de retrouver dans une pièce les enfants des personnages morts au prologue.
En 1 240 donc, l'action se transporte à Toulouse. Les lévites du commencement sont maintenant des chevaliers. Ils ne rappellent que par leurs costumes — évidemment sortis du Temple — les prêtres de Jérusalem.
Un de Fontenac, qui, sou6 prétexte d'être gouverneur de Toulouse, dit : « Vous êtes de ceusse qu'on
aime ! Des ormoires ! Et des meneuscrits! » est misérablement assassiné par le pire des forbans. Naturellement, c'est le juif Zaccharie qu'on accuse de sa mort, qu'on entraîne et qu'on exécute. « Pourquoi donc ma race est-elle maudite? » s'écrie-t-il. Et on le mène au supplice. En ajoutant le cadavre de Zaccharie et celui de Fontenac aux deux du prologue, cela donne jusqu'à présent le total respectable de quatre cadavres. Il est vrai que nous ne sommes qu'au premier acte.
* Entre ce premier acte et le second, il ne s'écoule que 110 ans. Une bagatelle. Nous voici à Alger, chez Rustang-Pacha. Un trône appuyé contre la toile de fond qui représente la mer donne à cette cour africaine un aspect des plus pittoresques.
Les chevaliers de tout à l'heure sont devenus des guerriers algériens. Je suppose du reste qu'ils joignent à l'emploi de figurants celui de machinistes, car ils ont le pantalon bleu passé dans leurs bottes, ce qui, ajouté à la veste rouge et au turban traditionnel, les rend absolument comiques.
Le juif de rigueur (il y a un juif par acte), s'appelle cette fois Jacob. Il est esclave de Rustang-Pacha. On amène une nouvelle odalisque pour la consommation personnelle du tyran.
— Encore une martyre immolée aux caprices du sérail ! murmure Jacob.
Il se retourne. Horreur! L'odalisque n'est autre que sa propre fille. *
— Plutôt la mort ! hurle le bonhomme.
— Notre race est maudite ! dit la petite.
— Elle est maudite ! ajoute le vieux.
Et il enfonce un couteau dans le sein de son enfant. Rustang-Pacha, la trouvant mauvaise, le fait décapiter. Cela fait six cadavres. Aux galeries, un bébé de six à huit mois, touché par cette persécution opiniâtre et cette avalanche de morts, fait entendre des cris stridents.
— Donne-lui donc à manger, à ton gosse! crie un gandin de l'orchestre.
Deux cent trente ans après — c'est-à-dire au troisième acte — les machinistes pour tout faire se sont
transformés en échevins de la ville d'Anvers. Ils se
bornent à crever les yeux au juif Simon, horloger de son état, et qui vient de leur fabriquer un carillon merveilleux qu'on essaie vainement d'imiter dans les coulisses en agitant quelques colliers de chien insuffisamment munis de grelots.
Le misérable Simon, aux yeux crevés, s'écrie, avec des larmes dans la voix :
— Oh ! ma mère, tu me l'avais bien dit que ma race était maudite !
Ce cri de douleur donne à l'ange Gabriel l'occasion de reparaître et de lui prédire que la race en question n'en a plus que pour quelques centaines d'années à être malheureuse.
La dernière partie de la pièce est trop compliquée pour être racontée.
On y tue, on y empoisonne, jusqu'au moment où un juif arrive de Jérusalem, tout exprès pour nous apprendre qu'une grande nation vient de proclamer les
Droits de l'homme, ce qui fera cesser, à coup sûr, les malheurs de la race judaïque.
— Et quelle est cette nation? demande-t-on en chœur.
— C'est la France !
Le parterre applaudit, les galeries se pâment. Deux chiens, sans doute attirés par le bruit, s'égarent sur la scène. En voyant qu'il y a du monde dans la salle, ils rentrent dans les coulisses.
L'apothéose de la fin nous montre l'ange Gabriel pardonnant aux Juifs, et tout le monde s'en va content.
Pour moi, ce drame qui escamote si bien les siècles pendant les entr'actes me rappelle l'anecdote de ce paysan qui, pour la première fois de sa vie, était venu au théâtre à Paris.
Le premier acte terminé, il sort et voit sur l'affiche : Deuxième acte : Trois mois après.
— Pardon, monsieur, dit-il au contrôleur, je voudrais bien rentrer dans mon argent. Je suis forcé de repartir demain matin, et vous comprenez qu'il me serait impossible de voir la suite de votre pièce !
;le florentin.
25 février.
Ce matin, dès mon réveil, je me suis précipité sur le courrier des théâtres du Figaro pour voir si la pre-
mière tant attendue du Florentin y était enfin annoncée. Elle Pétait. Malgré cela, en descendant, j'ai consulté les colonnes Morris : c'était bien le Florentin qui s'étalait en toutes lettres sur les affiches de l'Opéra- Comique. Doutant encore, j'ai couru rue Farart :
— C'est décidément pour ce soir? dis- je à la buraliste.
— Oui, monsieur... pour ce soir sans faute.
Eh bien, en dépit de toutes ces affirmations, j'ai eu peur, en arrivant au théâtre, de voir le régisseur venir annoncer qu'une indisposition subite, un contre-temps quelconque, obligeait la direction à retarder encore une fois la représentation.
Pensez donc que M. Lenepreu attend depuis six ans le moment bienheureux oii l'orchestre de l'Opéra- Comique entamera devant le public ordinaire des solennités musicales les premières mesures de son œuvre!
Le Florentin , en effet, est frère de la Coupe du roi de Thulé. Comme l'opéra de Diaz, il est né du concours que le gouvernement impérial décréta en 1868. Des soixante partitions faites sur le poème de M. de Saint- Georges, celle de M. Lenepveu parut la plus digne. Une fois cette décision rendue, le compositeur pouvait se croire près d'atteindre son but. Mais la guerre survint, puis la Commune, on ne pensa plus du tout au Florentin. Pendant trois ans, on promit à M. Lenepveu de le mettre en répétition. Mais les jours s'écoulèrent, les mois, les années, la Dame blanche succédait au Domino noir, et le Pré-aux- Clercs à la Dame blanche, le Florentin attendait toujours son heure.
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Or l'Opéra-Comique, jusqu'à ces jours derniers, avait à sa tête deux directeurs qui s'aimaient d'un amour tendre. De Leuven était l'Oreste de du Locle et du Locle, le Pylade de de Leuven. Les frères siamois eux-mêmes ne furent pas plus unis qu'eux. Et voyez la coïncidence bizarre : c'est juste au moment où Chang et Eng viennent de rendre leurs deux âmes que les inséparables de la rue Favarrsesont décidés à couper la membrane directoriale qui les unissait l'un à l'autre.
Ayant cette opération, chaque fois que M. Lenepveu s'en fut demander à M. du Locle des nouvelles de son opéra, celui-ci ne manquait jamais de lui répondre :
— Allez voir de Leuven î
Le compositeur [s'empressait alors de suivre ce bon conseil", et M. de Leuven le Recevait en disant :
— Allez voir du Locle î
De de Leuven en du Locle et de du Locle en de Leuven, le Florentin annoncé, remis, distribué, retardé, tournait à l'état légendaire.
Je connais des courriéristes de théâtre qui, régulièrement tous les huit jours, consacraient une vingtaine de lignes à la représentation toujours prochaine de cet opéra-comique. Aujourd'hui que ce sujet va leur faire défaut, je me demande ce que ces malheureux courriéristes vont devenir.
On comprend l'émotion que M. Lenepveu a dû ressentir ce soir, en voyant, après une attente si longue, le rideau se lever sur le premier acte de son œuvre.
C'est évidemment pour le familiariser avec cette sensation aiguë que M. du Locle avait invité, samedi dernier, dans l'après-midi, toute la presse et une foule d'amis à la répétition générale qui s'est donnée devant une salle pleine.
Du reste, franchement, au bout de six ans d'antichambre, les auteurs avaient bien droit à deux premières au lieu d'une.
Est-ce l'énervement produit par ces retards accumulés qui a rendu à M. de Saint-Georges les impressions de la vingtième année, alors qu'il débutait dans la carrière dramatique, dont il est aujourd'hui un des vétérans?
Toujours est-il qu'on pouvait le voir ce soir, rôdant dans la rue Favart et dans la rue Saint-Marc, inquiet, l'oreille aux écoutes, essayant de surprendre les impressions des personnes qui sortaient de la salle. On eût dit un auteur ayant besoin d'un succès pour commencer sa réputation.
L'auteur si souvent applaudi de tant de pièces réussies, le collaborateur heureux de Scribe, attendant avec toute la fièvre d'un jeune homme les résultats de cette soirée, m'a rappelé un acteur à cheveux blancs dont j'eus dernièrement l'occasion de dire du bien.
Le brave homme vint me remercier chaudement et me dit en me serrant la main avec effusion :
— Ah ! monsieur, que je suis donc heureux... Vous venez d'assurer mon avenir !
Le Florentin, issu d'un concours, a pour sujet un concours — concours de peinture, il est vrai.
Le tableau couronné en présence de tous les peintres de Florence, le chef-d'œuvre que Laurent-le-Magnifique proclame l'une des gloires de son règne ne pouvait pas être confié à un simple brosseur de décors.
Aussi M. Lenepveu, qui est un grand ami de M. Carolus Duran, a-t-il été demander à ce dernier de lui faire une toile qui fût à la hauteur de la situation.
Le peintre est venu très-obligeamment en aide au musicien.
Ce qui fait que le public se divisait ce soir en deux catégories.
Les uns étaient venus pour la pièce, les autres pour le tableau.
Les critiques d'art se mêlaient aux critiques musicaux.
On entendait parler de Bonnat et de Delibes, et des bouts de conversation comme ceux-ci :
— Comment trouvez-vous cette académie?
— C'est d'un rhy thme charmant !
— Aimez-vous le livret de Saint-Georges?
— Vous voulez dire le livret du Salon. Mademoiselle Priola — une Gretchen de Florence
— a reçu, avant d'entrer en scène, son bouquet ordinaire.
C'est ainsi, depuis deux ans, toutes les fois qu'elle joue.
Le bouquet, sorti des mains de la grande faiseuse, peut valoir une dizaine de louis — au moins.
yO LES SOIREES PARISIENNES.
. Détail curieux : quand les artistes de rOpéra-Comique ont fait en province la tournée de V Ombre, mademoiselle Priola voyait arriver son bouquet, au moment de la représentation, dans toutes les villes où elle a passé.
Ce bouquet la suivait — comme son ombre.
Cest à la fin du deuxième acte que les peintres de la salle ont pu admirer le tableau de Carolus Dur an.
Tel qu'il est ce tableau, il m'a paru charmant.
Sur l'azur du ciel, — un azur qui rappelle un peu l'enfant voué au bleu du dernier Salon — Hébé, debout sur un aigle, verse le nectar. Elle est nue jusqu'à la ceinture ; une draperie rose cache l'autre moitié du corps. La tête est délicieuse et le buste aux grâces naissantes et encore indécises, représente bien la frêle beauté de la déesse qui personnifiait la Jeunesse.
A vrai dire, ce tableau n'a rien de Florentin. C'est du bon Carolus Duran, et voilà tout. Mais je crois que c'est là ce que le peintre a voulu faire. Une fois les représentations du Florentin finies, la toile redeviendra la propriété de son auteur. La scène de l'Opéra- Comique vaut bien, en somme, la vitrine de Goupil.
J'ai entendu, dans les couloirs, un critique sévère, mais injuste, formuler ainsi son jugement :
— Cette toile a un défaut capital... Ses couleurs sont trop éclatantes ! Cela n'a rien de commun avec la peinture delà Renaissance. Quediantre? unartistequi aurait voulu se donner la peine de faire un pastiche nous aurait montré un sujet à demi effacé sur une toile mangée par les vers l
Mais, critique, mon ami, vous oubliez un détail important.
Quand on découvre l'Hébé du Florentin, elle vient d'être peinte; c'est pour cela qu'elle a l'air si jeune.
L'héroïne de la pièce s'appelle Paola.
Comme dans tout bon opéra-comique, elle finit par épouser son amoureux.
A ce moment, j'entends M, Cantin, qui cherche partout sa trop fugitive pensionnaire des Folies, s'écrier du haut du balcon :
— Eh bien ! mais... la voilà... Paola Mariée!
26 février.
Les Variétés ont repris ce soir un petit acte du répertoire de l'ancien Athénée — celui d'avant la guerre — le Vengeur de M. Legouix. L'opérette est trèsamusante et la musique fort réussie. Léonce y pousse l'excentricité jusqu'à ses limites les plus extrêmes.
Je ne sais pas si vous aimez Léonce — je connais pas mal de gens qui ne l'aiment pas — % moi, je l'adore. Ce bouffe, d'un comique si étrange et dont l'impassibilité apparente contraste si étonnamment avec les folies de son débit, me fait rire toutes les fois que je le vois — même quand il ne parle pas. Du reste, l'homme n'est pas moins original que l'acteur, il est à la ville ce qu'il est au théâtre ; quand il se promène sur le boulevard, les passants s'arrêtent pour rire à leur aise ; c'est en
y 2 LES SOIREES PARISIENNES.
riant que le garçon de café lui sert son bock, et quand, par extraordinaire, il est malade, le médecin, en lui tâtant le pouls, se tord de rire.
Il n'y a pas au monde d'homme plus timoré et plus facile à impressionner que Léonce. Les années troublées que nous venons de traverser l'ont rendu bien malheureux. Pendant les émeutes du plébiscite, alors qu'on renversait les kiosques devant les Variétés, les camarades s'amusaient à entretenir ses terreurs pendant toute la soirée. Au moindre bruit insolite on lui disait :
— Voilà l'artillerie !
Puis quelques instants après :
— On fait les trois sommations. On va tirer !
Le pauvre Léonce pâlissait, et, quand il sortait du théâtre, il était tout étonné de voir qu'on prenait tranquillement des rafraîchissements à la porte des cafés.
Autre anecdote à l'appui :
Cétait vers la fin de l'Empire. On allait jouer, dans un petit théâtre, une opérette superlativement fantaisiste, telle qu'on les aimait alors. Léonce y créait un des principaux rôles.
• A l'une des dernières répétitions, il trouva une plaisanterie qui fit beaucoup rire : comme il venait d'allumer un cigare, il le mâchonnait pendant quelques secondes, essayait vainement d'en tirer une bouffée de fumée, puis le jetait avec fureur en s'écriant de cette voix toute spéciale qui amuse tant les uns et agace tant les autres :
— Oh ! la régie ! la régie !
Les cigares, à ce moment-là, étaient détestables. Il est vrai qu'ils ne sont pas meilleurs depuis, mais ils sont plus chers.
La plaisanterie fit grand effet, et l'auteur l'en complimenta.
— Ah ! mais, lui répondit Léonce, je dis cela parce que c'est une répétition, seulement vous comprenez que je ne me permettrais pas d'attaquer la régie en public.
— Pourquoi donc pas? Tout le monde en rira.
— Non pas, non pas. La régie c'est l'administration, l'administra tion c'est le gouvernement... Fichtre, pas de bêtises !
L'auteur insista et Léonce finit par céder; seulement il obtint que tout au moins devant la censure, le soir de la répétition générale , il laisserait la régie tranquille.
— Voyez-vous, disait-il, ne donnons pas l'éveil. Le jour de la première^ l'auteur, dès qu'il eut aperçu
Léonce, lui cria :
— La régie, n'oubliez pas la régie !
— C'est convenu.
Seulement, se tournant vers un de ses camarades :
— Je lui dis cela pour m'en débarrasser, fit l'acteur, mais vous comprenez bien que je ne risquerai pas ma liberté pour un mot comme celui-là.
La pièce se joua avec succès. Les deux premiers actes surtout marchèrent fort bien. Au commencement du troisième seulement, il y eut un léger froid. Il se faisait tard, on avait assez ri; bref, le public n'y était
plus. Léonce sentait cela. C'était précisément le moment où il allait allumer son fameux cigare. U comprenait que sa sortie pouvait ramener la bonne humeur dans la salle. Il y eut alors, pendant deux ou trois minutes, une luette terrible dans le cerveau de cet homme. Puis, tout à coup, prenant une grande résolution, il alluma, mâchonna, fuma, et, fermant les yeux, énervé, et par cela même plus sérieusement et plus comiquement furieux, il lança son londrès au loin, en s 'écriant :
' — Oh! la régie ! la régie !
Ce fut un fou rire .
Le lendemain, le directeur reçut une note du ministère, dans laquelle on le pria de supprimer lç trait.
Léonce s'en effraya sérieusement. Le gouvernement a l'œil sur moi, pensa-t-il, qui sait si l'on ne prendra pas contre moi une de ces mesures violentes devant lesquelles ne reculent pas les tyrans. Et il se voyait arrêté, emprisonné, déporté, et il n'alluma plus de cigare sans se dire avec une certaine terreur :
— Si pourtant la régie voulait se venger!... Un empoisonnement lui serait si facile !...
27 février.
Etant allé un instant à la Jolie parfumeuse, j'y ai été témoin d'une petite scène bien divertissante, — une vraie scène de comédie, comme vous allez voir.
Mme Théo venait de chanter sa valse :
Je suis chatouilleuse.
Après le bis de tous les soirs, on lui jeta un charmant bouquet de violettes et de lilas blanc. La diva le prit, respira le parfum des fleurs, puis le posa sur un divan.
Peu après, Daubray vient s'asseoir sur le même divan, et, le bouquet le gênant, il le met par terre, devant la rampe. Puis la pièce continue, on oublie les fleurs et Théo et Daubray rentrent dans les coulisses.
Ici le drame se corse.
Mademoiselle Fonti vient dire ses couplets. On l'applaudit, elle salue et, en se retournant, elle voit le bouquet à ses pieds.
Ravie, elle le ramasse, en saluant avec une émotion des plus vives.
Tout le monde éclate de rire. La pauvre artiste, un peu confuse, mais ne comprenant pas pourquoi on riait tant, emporte ses fleurs dans les coulisses où on lui apprend qu'elles ne lui étaient pas destinées.
Il n'y a pas eu d'attaque de nerfs, mais il s'en est fallu de bien peu.
Après la Renaissance, je suis allé faire un tour à l'Opéra et j'y ai aperçu, se dissimulant dans l'ombre d'une baignoire, un jeune acteur et une jeune actrice tout récemment mariés.
Ils écoutaient et regardaient tout, comme de bons provinciaux qui n'ont jamais franchi le chef-lieu de
leur département. Quand la musique s'animait et devenait amoureuse, ils se jetaient de longs regards qui voulaient dire bien des choses, et la petite main blanche, posée coquettement sur le velours rouge de la loge, se déplaçait un instant pour aller serrer celle de l'heureux mari qui la sollicitait.
Pendant l'entr'acte on m'a conté l'histoire du voyage de noces de ces jeunes mariés.
A l'occasion de leur union, leur directeur avait bien voulu leur accorder un congé : dix jours-, paraît-il. Mais dix jours ce n'est guère. Le moyen de faire pendant ce temps-là le classique voyage en Italie? Il fallait pourtant se distraire.
Vous ne devineriez jamais ce qu'inventèrent nos amoureux. Ils louèrent une chambre confortable au Grand-Hôtel et s'y installèrent dès que la bénédiction nuptiale leur fut donnée. Ils y débarquèrent escortés de plusieurs malles énormes contenant les plus jolies toilettes de madame et toute la garde-robe de monsieur.
Leur premier soin fut de recommander au maître d'hôtel qu'on leur apportât les feuilles spécialement destinées aux étrangers, et contenant l'indication de toutes les curiosités de la capitale. Ils se mirent alors à visiter successivement le Louvre, le Musée de Cluny, les Invalides, les Gobelins, le Panthéon, etc., etc. Monsieur n'eut garde d'aller acheter du tabac à la Civette, madame de rendre visite aux grandes maisons de nouveautés, recommandées aux personnes de passage à Paris.
Ils allèrent à la Fille de madame Angot, qu'ils avaient vu jouer cinq ou six fois chacun.
Ce qui est charmant, c'est qu'au bout de quelques jours ils arrivèrent à se faire illusion à eux-mêmes... Ils crurent réellement qu'ils étaient de nobles étrangers égarés dans la grande cité ; si bien qu'ils ouvrent maintenant à tout propos des yeux démesurés, et que dans la rue, en les regardant passer, bien des gens s'écrient :
— Ceux-là, par exemple, çn voit bien que c'est la première fois qu'ils viennent à Paris !
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