LE MONSIEUR QUI ARRIVE LE PREMIER
i" mars.
Ce soir, une foule de salons s'étant offert la fantaisie de jouer la comédie, il m'a fallu faire de bonne heure ma tournçe habituelle.
Cette infraction à mes habitudes m'a fourni l'occasion d'observer un cas qui, jusqu'à présent, n'avait pas encore été traité :
Celui du monsieur qui arrive le premier au théâtre.
Vous avez remarqué sans doute que si les salles de spectacle se vident généralement avec une rapidité prodigieuse, elles sont au contraire très-longues à se remplir. Je ne parle pas, bien entendu, des petites places où la foule fait irruption avec la fureur de la marée montante : elles appartiennent aux claqueurs, aux titis, enfin aux gens pour lesquels une partie de spectacle n'a de charmes réels que si elle a été précédée d'une ou deux heures de qUeue.
Mais à l'orchestre, au balcon, dans les loges, il se présente cette curiosité psychologique que personne ne
veut se risquer à gagner sa place tant qu'il n'y a pas quelqu'un qui se soit risqué auparavant.
On arrive, on se débarrasse de ses effets entre les mains de l'ouvreuse, puis on jette un coup d'œil dans la salle, sans franchir pourtant le seuil de la porte. On voit des rangées de fauteuils absolument vides, un orchestre sans musiciens, une rampe baissée, un lustre sans éclat; il fait encore froid et humide, et instinctivement, on recule avec horreur en se disant :
— Pas possible !... Je reviendrai tout à l'heure.
Il y a même des personnes qui poussent si loin cette horreur du vide, qu'elles s'en vont — en attendant — faire un tour au dehors, qu'elles allument un cigare, rencontrent un ami, causent des affaires de l'État, et reviennent juste à temps pour s'entendre dire :
— Monsieur, il n'y a plus la moindre place, pas même un strapontin. Si monsieur veut aller au contrôle, on le remboursera.
Il faut bien pourtant qu'une salle se garnisse. Mais voici comment cela se passe en général.
A un moment donné, par toutes les portes- à la fois, on voit surgir des spectateurs. Il y a quelques secondes il n'y avait personne,* maintenant il y a du monde un peu partout.
On dirait qu'on s'est entendu pour se placer en même temps. Il y a, dans les foules, de ces courants électriques qu'on ne s'explique pas, mais qu'il est impossible de nier.
Toutes les règles ont leur exception.
Il arrive quelquefois qu'on voit un monsieur se
lancer bravement au milieu des fauteuils inoccupés. Mais croyez bien que celui-là a, pour accomplir cet acte de courage, des raisons sérieuses.
Supposez, par exemple, que ledit monsieur soit marié ou en puissance de maîtresse. La dame est trèsdifficile et n'admet pas qu'on soit mal placée au théâtre. Pourtant on n'a qu'un simple billet de faveur, sans le moindre numéro. Que faire? Se rendre au théâtre tout seul, immédiatement après le dîner, faire queue au besoin, et, se mettant au-dessus des préjugés, pénétrer dans la salle vide. Là on choisit une stalle aussi bonne que possible, ni trop loin ni trop près de la sortie; on donne son parapluie au vestiaire, afin de se faire bien venir du placeur ; on marque du reste sa place au moyen d'un journal; après quoi on peut aller tranquillement chercher madame, qui, pendant tout ce temps, a donné les derniers soins à sa toilette.
Il y a aussi le provincial. Il vient de dîner au Palais^ Royal avec son épouse, et, ayant consulté les affiches, il voit que les bureaux ouvrent à sept heures et demie.
Il a pris son billet deux jours d'avance; il a son coupon dans la poche, mais n'importe : il met les bouchées doubles, et on a beau lui dire qu'il a le temps, il veut être là à l'heure réglementaire.
Il voit ouvrir les portes et s'installe au milieu du balcon, n'ayant pour toute distraction que la lecture de YEntr'acte.
Parfois on voit un homme se glisser, presque honteusement, aux fauteuils d'orchestre. 11 se place dans un coin, jetant un regard désolé sur la solitude qui
l'environne. Il est nerveux, agacé, regarde sa montre, se lève, se rassied; on l'entend murmurer des paroles incohérentes :
— On ne viendra donc pas ! C'est pourtant pour huit heures! Vous verrez qu'on attendra jusqu'à la dernière minute ! Et alors... va te promener... on n'entendra plus que la bousculade des petits bancs et le grincement des portes.
Cet homme mystérieux est l'auteur du lever de rideau !
Quelquefois l'homme est accompagné de sa famille : une vieille dame, deux enfants et une bonne !
On les installe dans la plus belle avant-scène. Ils savourent le petit acte avec délices. La vieille dame sourit et regarde l'auteur, son fils, avec fierté; les deux enfants ouvrent de grands yeux et rient sans corn* prendre, tandis que la bonne, du fond de la loge, se dresse pour mieux voir.
Malheureusement cette médaille a son revers.
Quand le petit acte est joué, toute la famille est forcée de plier bagages, malgré les larmes des enfants et la désolation de la servante.
Le directeur ne leur avait donné l'avant-scèrie que pour le lever de rideau.