SEMIRAMIDE
4 mars.
Décidément, il n'y a pas au monde un homme qui sache mieux que M. Strakosch, lancer une étoile. Voyez, par exemple, ce qui se passe pour mademoiselle de Belocca. La charmante cantatrice débute dans IlBarbiere. Un succès fou. Les dilettanti se pâment. Les bravi circulent dans l'air. Voilà donc les beaux soirs de Ventadour revenus. La Patti a enfin trouvé sa rivale. Et un tas d'autres phrases de la même famille. Après une séjje de représentations fructueuses le nom de la Belocca disparaît de l'affiche.
Naturellement le public s'informe.
— Qu'est-elle donc devenue? Que fait-elle? où estelle?
Le lendemain, on apprend par les journaux que mademoiselle Belocca est un peu souffrante. L'éclipsé totale dure un mois, pendant lequel on donne, de la santé de la cantatrice, des bulletins fréquents. Elle va un peu mieux, elle va bien, elle chantera peut-être demain, ellç chante. On la revoit dans un nouveau rôle : la Cenerentola.
— Pauvre jeune fille, se dit-on, à peine remise et la voil^ qui affronte de nouveau les fatigues du théâtre !
Et on l'applaudit avec d'autant plus de sympathie qu'on la plaint davantage.
Après la Cenerentola, nouvelle disparition mysté-
rieuse. De nouveau, le public s'informe. Les journaux annoncent, une fois de plus, que MUe Belocca est malade. Nouveaux bulletins. Puis un nouveau mieux se manifeste et l'étoile de M. Strakosch reparaît au firmament — dans un nouveau rôle naturellement.
Cette fois, c'est Sémiramide.
Chaque fois que quelqu'un parlait à Rossini de cet opéra, on était sûr de le voir changer immédiatement le sujet de la conversation. Sémiramide, en effet, lui rappelait un bien désagréable souvenir. Elle fut jouée pour" la première fois au théâtre de la Fenice, à Venise, pendant le carnaval de 1823 et elle y tomba absolument à plat.
Or, Rossini, suivant l'usage, tenait le piano et dirigeait l'orchestre. Il reçut en pleine poitrine les sifflets, les huées, et jusqu'à des confetti que le public lui jeta dans sa colère. Le cygne de Pesaro n'était pas endurant; furieux, il prit immédiatement la poste, pour Paris, jurant de ne plus écrire une note pour ses ingrats compatriotes. Et il a tenu parole. C'est même cette décision qui nous a valu Guillaume Tell.
Une salle assez brillamment garnie. Quelques toilettes dignes d'éloges et des loges.
A côté de moi, se trouve un monsieur pour qui la musique de Rossini ne paraît pas avoir de mélodies secrètes. La tête renversée dans son fauteuil, les yeux fermés, les mains jointes, la bouche à demi-ouverte, pour mieux boire sans doute la partition du maître, il se réveille tout à coup de sa torpeur pour pousser des petits cris de joie et m'enfoncer, sans façon, les coudes
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dans la poitrine. Voyant que je vais lui adresser de justes observations au sujet de ces accès spasmodiques :
— Ah ! monsieur, s'écrie-t-il, je vous demande mille fois pardon, mais c'est plus fort que moi. C'est si beaul Tout l'Orient est dans cette musique! L'ouverture à elle seule me représente Ninive et Babylone. Écoutez cet accompagnement. C'est le ciel d'un bleu implacable, ce sont les palmiers brûlés par le soleil; cette fugue brillante, et qui s'élève à des hauteurs fantastiques, ce sont les jardins suspendus !
A ce moment l'orchestre éclate furieusement. Mon voisin reprend :
— Cela, monsieur, c'est la tempête, la tourmente épouvantable des pays chauds, c'est la foudre, c'est l'orage, c'est la trombe.
Et pour me débarrasser du gêneur, je lui réponds avec calme : .
— Malheureusement, monsieur, mon parapluie est au vestiaire.
M. Perrin fait défiler peu à peu, devant ses abonnés du mardi, les meilleures pièces du répertoire de la cpmédie.
On reprenait hier le Mari à la campagne, l'une des comédies les plus gaies de Bayard, un grand succès d'il y a trente ans. C'était, pour la majorité des spectateurs, une véritable nouveauté. Aussi entendait-on, dans les couloirs, discuter les qualités et les défauts de ces trois actes comme s'il s'était agi d'une première.
C'est presque toujours le même public que je retrouve maintenant le mardi aux Français, lç vendredi à l'Opéra, le jeudi ou le samedi aux Italiens. Quand je pense que ces dames ont leur soir de réception, qu'elles consacrent en outre une soirée par semaine à aller dans un théâtre quelconque voir la pièce nouvelle, je me demande comment elles s'y prennent pour aller au bal, au concert, aux thés dansants et autres fêtes grandes et petites organisées à leur intention. Prenez la gaillarde la plus robuste du beau pays d'Auvergne, quelque solide paysanne portant au besoin un sac de charbon sur son dos, faites-lui mener pendant deux mois seulement l'existence de ces Parisiennes sveltes et pâles, qu'un souffle semble devoir abattre, et vous verrez qu'elle n'y résistera pas !
Il n'y a pas grand chose à signaler, — au point de vue pittoresque, dans le Mari à la campagne.
Si mademoiselle Lloydn'y jouait une veuve de 1844, je dirais qu'elle a évidemment composé sa toilette au sortir d'une représentation d'Orphée aux Enfers.
Sa robe en^satin blanc relevée d'un côté sur une jupe en satin rose-thé est, en effet, garnie de raisins d'argent, de pampres en argent et de 'feuilles de vigne en argent à rendre jalouses les bacchantes de l'Hymne à Bacchus.
Si Ton avait apporté des coupes de Champagne et si mademoiselle Lloyd s'était mise à chanter YÉvohé, cela n'aurait certainement étonné personne.
Un abonné du mardi me demande comment il se fait que la cheminée du Théâtre-Français soit surmon-
tée d'une vilaine tête en bronze, coiffée du bonnet p&rygien !
Est-ce ainsi que M. Perrin — connu sous tant de rapports avantageux ;— espère être agréable à la clientèle choisie qui se presse chez lui? me dit-il.
Cet abonné se laisse emporter par une indignation injuste.
Oui, il y a un buste de la République sur la cheminée du Théâtre-Français.
Oui, ce buste est coiffé d'un bonnet phrygien — c'est même à cela qu'on voit que c'est un buste de la République.
Mais le buste est vilain ; le bronze dans lequel il est coulé est vilain; le bonnet est vilain.
Il est donc permis de croire que si M. Perrin a donné cette place d'honneur à une si vilaine personnification de la République, c'est pour en dégoûter le plus de monde possible.