REPRESENTATION DE RETRAITE DE RHOZEVIL
(44 ans de service.)
5 mars.
Depuis huit jours, d'immenses affiches jaunes couvrant tous les murs de Paris et annonçant, pour ce soir, au Vaudeville, la représentation de retraite de M. Rhozevil, après quarante-quatre ans de service, avaient le don de m'intriguer singulièrement. Ce n'était pas
la composition du spectacle qui excitait ma curiosité, elle était celle de toutes les représentations extraordinaires, et on y retrouvait l'éternelle Partie de Piquet avec la Drôle de Soirée et l'air inévitable de la Dame blanche. Mais je* me demandais quel pouvait bien être ce Rhozevil, cet artiste aux quarante-quatre ans de service, qui prodiguait ainsi les grandes affiches jaunes pour faire savoir au public qu'il se retirait du théâtre.
Rhozevil! Ce nom me trottinait dans le cerveau. Qu'est-ce que Rhozevil? D'où vient Rhozevil ? A vezvous vu Rhozevil ?
Le grand jour de la représentation étant enfin venu, pensant que mes lecteurs avaient le droit de savoir ce que j'avais le tort d'ignorer, je me suis, de grand matin, mis en quête. Et voici le récit fidèle de mes démarches.
Je commence naturellement par faire un tour de boulevard. C'est l'heure de la demi-tasse. Je flâne du côté des acteurs, j'en rencontre de vieux, de ridés, de « blanchis sous le harnois, » comme dirait M. Prudhomme.
Je m'adresse à eux, sans avoir l'air d'attacher une grande importance au renseignement que je leur demande.
— Qu'est-ce donc que Rhozevil?
Et tous, les plus vieux surtout, me répondent à peu près ainsi :
— Homme remarquable! Quarante-quatre ans de service! Mais je ne l'ai pas connu... il n'est pas de mon temps!
L'un d'eux pourtant me donne un renseignement précieux. Il a eu des relations avec le petit-fils d'un homme qui avait assisté aux débuts de Rhozevil! Cet homme était-il encore de ce monde? Peut-être. Muni de quelques indications vagues, je héle un cocher — un vieux bonhomme de cocher, qui me regarde avec bienveillance, et qui caresse de son fouet un malheureux cheval blanc aussi vieux que lui. — En route! Au bout d'une heure, j'arrive à savoir que le vieillard qui a vu débuter Rhozevil est toujours en vie. Il n'y a qu'à Paris que des phénomènes de ce genre peuvent rester ignorés. Le vieillard, m'apprend-on, se trouve aux Petits-Ménages. N'importe! Marchons, cocher. A Issy!
Le cocher fait la mque, le cheval — qui a l'air d'avoir compris — se met à boiter, mais j'arrive et on me conduit à mon vieillard.
Justement, il est là, dans un coin de la cour, qui se chauffe au soleil. Je vais droit au but :
— On me dit, monsieur, que vous avez vu débuter Rhozevil? •
Il me regarde, se met à rire et ne répond pas. J'insiste :
— Rhozevil! vous savez bien, Rhozevil? 11 y a trèslongtemps !
Et lui, riant toujours, me dit :
— Bon nanan, ça, bon nanan! à gaga! à gaga!
Cette réponse me mettant immédiatement au courant de la fâcheuse situation du vieillard qui a vu débuter Rhozevil, je m'éloigne à regret et je retourne au
boulevard. Mon cocher devient de plus en plus maussade; quant au cheval, rien ne prouve que la fin de la journée le trouvera debout.
Je laisse mon équipage à la porte de Brébant. Là du moins, en dînant, je puis avoir quelques renseignements.
Hélas! j'ai beau interroger les garçons (on sait que les garçons de Brébant sont très-versés en ces sortes de matières), ils ne connaissent pas Rhozevil, ils n ont jamais vu Rhozevil, ils ignoraient l'existence deRhozevil jusqu'à l'apparition des fameuses affiches jaunes. Ce qu'il y a de plus terrible, c'est que dans cette représentation de retraite tout le monde joue — excepté Rhozevil !
Après dîner, je vais au Vaudeville. Mon cheval blanc a Pair de se porter mieux. J'en suis ravi, il commence à m'intéresser. Les artistes qui prêtent leur concours au bénéficiaire, me dis-je, pourront certainement me donner quelques détails.
Eh bien! non. Ils savent que Rhozevil est attaché à l'administration du Vaudeville, mais ils ne sont pas du tout au courant de sa carrière dramatique (44 ans de service). On leur a demandé de jouer, ils jouent — et voilà tout,
— Il me semble pourtant que Ravel est d'âge à savoir ?
— Oui, mais il n'est pas encore arrivé !
— Et Lesueur?
— Il est parti.
Désespéré, je me fais conduire chez moi.
— Eh bien ! bourgeois, me dit mon bonhomme de cocheren comptant sa monnaie, vous pouvez vous vanter de m'en avoir fait faire... des courses. Mais je vois ce que c'est... vous devez être journaliste... sans doute que vous cherchez après l'assassin de la rue Blondel ?
— Ah? ouiche, c'est bien d'un assassin qu'il s'agit, m'écriai -je machinalement, Rhozevil... qui me dira ce que c'est que Rhozevil ?
Mon cocher sourit, son œil s'illumine :
— Rhozevil! dit-il, mais je l'ai vu jouer, monsieur. J'ai été second violon au Gymnase, moi, monsieur, tel que vous me voyez. Rhozevil ! C'était un amoureux, monsieur. Même qu'il a joué le Gamin de Paris avec Bouffé. Pas mauvais du tout, mais un peu froid. Rhozevil! Je crois bien — je le vois encore... Ah! ce bon Rhozevil ! Ancien second violon, monsieur ! je. n'en suis pas plus fier pour ça ! Huë.. . eh ! hue donc !
Et stupéfait, abasourdi, j'ai regardé le vieux cheval s'éloigner, traînant son vieux cocher, l'ancien second violon du Gymnase, le seul homme du Paris actuel qui ait vu jouer Rhozevil !