LE BAL DES ARTISTES
8 mars.
Vous souvient- il du bal des artistes d'autrefois? C'était tellement lugubre, on savait si bien d'avance qu'on allait s'y ennuyer à l'excès, que l'annonce seule
de cette fête de bienfaisance était devenue une sorte d'épouvantail. Quand les affiches vertes de l'Opéra- Comique apparaissaient sur nos murs, le boulevard prenait un aspect sombre et de nombreuses familles quittaient Paris à la hâte. Cela n'empêchait pas quelques milliers d'imbéciles en habit noir d'aller à ce bal où ils rencontraient régulièrement, en fait d'artistes, de malheureuses figurantes des Délassements. ,
L'an dernier, plusieurs charmantes femmes s'étam dit qu'il ne dépendait que d'elles, en somme, de donner à la fête tout l'éclat qui lui faisait si absolûmes défaut, se sont dévouées, ont tenté auprès de leurs camarades des démarches couronnées de succès, et sont parvenues à réunir dans les toges de l'Opéra la majeure partie des jolies actrices de Paris — dont beaucoup en costume. Le succès fut si imprévu et si grand qu'il devait naturellement avoir sur le bal de cette année une influence décisive. Malheureusement, l'Opéra n'était plus là et l'Opéra-Comique a été trop petit pour la foule énorme qui Ta envahi.
Depuis huit jours, il était impossible de serrer le bout des doigts d'une actrice sans être assailli aussitôt par cette proposition :
— Vous allez me prendre uq billet pour le bal des artistes?
— Mais, ma chère amie, j'en ai un.
— C'est cela... vous en prenez aux autres, et à moi, vous me refusez !
— Non pas... donnez-m'en un second; je trouverai à le placer.
— Bravo t En voici deux. Pendant que vous serez en train, vous en placerez aussi bien deux qu'un.
Je connais plus d'un gandin qui aurait pu se donner la satisfaction de monter une petite agence de billets de bal dans le voisinage de l'Opéra-Gomique.
C'est une bien grosse satisfaction d'avoir vendu pour quelques louis de billets de plus que telle ou telle camarade. J'ignore du reste qui est arrivée première dans cette course et il est probable que je l'ignorerai toujours.
J'arrive au bal vers une heure. A ce moment, les loges sont encore dégarnies, le flot des habits noirs déferle le long de l'orchestre, qui joue une valse. Il n'y a pas de danseurs. De nombreux huissiers à chaîne, pressés les uns contre les autres, se tiennent au milieu de la salle. On dirait la valse des huissiers. Par-ci parlà quelques choryphées des Variétés et des Bouffes. Au milieu du balcon, une inconnue se signale par un décolletage exagéré.
— Monsieur, me dit un grotesque bonhomme que je connais à peine, il me paraît clair que votre sacerdoce vous mettant quotidiennement en relation avec des femmes de théâtre, vous pourrez me nommer les célébrités qui ne manqueront pas de se donner rendezvous ici. Ainsi cette personne qui ne craint pas d'étaler sa gorge, fort belle du reste... (il me montre V inconnue du balcon) qui donc est-ce ?
Moi, furieux :
— C'est Mu« Lia Félix !
— La créatrice de Jeanne d'Arc! On ne le dirait
vraiment pas. Après cela l'optique de la scène nous ei pose à des illusions si grandes !
Le coup d'oeil change rapidement. Les dames coq mencent à arriver. L'une des premières loges qui i remplit à gauche est occupée par Mlles Beaugrand d Blanche Montaubry, de l'Opéra, l'esprit et la grâce. Ces dames ont de simples toilettes de bal — comme! convient à des danseuses sérieuses. — De temps en temps, sous prétexte de s'éventer, M"e Beaugrand a l'air de danser le pas de l'éventail.
Autre loge — en face :
MllM Zélie Reynold et Miette, du Palais-RoyaL L'une en diablesse de carnaval, l'autre (nom oblige) en boulangère. Parfois, une jolie arabe, aux yeux noirs pleins de flamme, laisse voir sa gracieuse silhouette au fond de la loge : c'est MUe Linda, non moins du Palais- Royal.
Tout à côté, deux pensionnaires d'un théâtre voisin : Mlles Croizette et Lloyd, de la Comédie-Française.
Très-sérieuses, celles-là. Croizette en blanc, Lloyd en noir. La duchesse dans son salon, la femme du pré» fet à sa réception n'ont pas plus de retenue ni plus d'élégance. La porte de la loge ne s'ouvre que pour Delaunay, ou pour Maubant, ou pour quelque autre sociétaire des Français.
Ces dames ne dansent pas.
Ah! mais non.
La foule augmente. On ne circule plus. Que je plains les malheureux qui n'ont pas de loge !
MARS. . g5
— Si nous répandions le bruit qu'on va faire une quête? me dit un confrère.
Quelques critiques influents se promènent au foyer. Est-ce à leur présence qu'il faut attribuer le grand froid par lequel s'est distinguée toute la première partie de la fête ? C'est plutôt, je crois, à la difficulté de se mouvoir. Impossible de danser. Les messieurs passent leur temps à regarder les dames et les dames à se laisser regarder par les messieurs.
Cependant des cavaliers de bonne volonté finissent par obtenir un peu de place. On peut apercevoir quelques couples valsants : MUeDaram — en mandarine, je crois — avec une perruque., .filasse, valse — singulière coïncidence ! — avec M. Léon Achard , le charmant M. Alphonse du Gymnase.
— Pardon, cher monsieur, me dit mon gêneur de tout à l'heure, vous avez bien voulu me montrer Mlle Lia Félix, dites-moi donc, je vous prie, quelle est cette dame en costume Pompadour rose et bleu, au visage aigrelet, au nez pointu, et dont les deux petits yeux me paraissent lutter difficilement avec l'éclat des bougies ?
(// nie montre Af"e Gouvion du Palais-Royal). Moi, furieux :
— C'est M- Théo î
A ce moment, il se produit dans la salle comme un frémissement.
Mademoiselle Pierson vient de prendre place dans une loge de face. Blanche comme son nom, la sympathique artiste est habillée avec une adorable simplicité.
Une couronne de lilas dans ses beaux cheveux blonds, quelques rares diamants ; ce n'est pas la toilette, mais la femme dont rentrée a fait sensation. C'est elle qui a partagé avec «madame Judic le succès de la soirée.
. Cette dernière, entourée d'une véritable cour, n'est guère arrivée avant deux heures dans son avant-scène. Au sortir de sa représentation des Bouffes, il lui a fallu le temps d'endosser l'adorable costume que Grévin lui a dessiné tout exprès pour le bal des artistes et que je vais essayer de vous décrire.
C'est une arlequine de fantaisie.
Figurez-vous, sur une première jupe de soie vert lumière, une seconde jupe de velours noir beaucoup plus courte. Sur ces deux jupes, une tunique à tablier fendue des deux côtés, tunique chatoyante, composée de losanges orange et ponceau coupés par des ganses de soie noire. Un corsage décolleté en carré devant et derrière, à basquine noire, et tout en losanges, comme la tunique. Ajoutez à cela des bas de soie noire brodés aux coins de toutes les nuances du costume, des souliers de chevreau noir à talons rouges et à boucles d'or, des gants de chevreau noir boutonnés jusqu'au coude et un merveilleux chapeau de feutre gris mou surmonté de deux plumes de coq ponceau — le cou et la tête enveloppés d'une gaze de soie noire transparente — et vous aurez une faible idée de ce coquet et spirituel travestissement, qui méritait bien tous les murmures admiratifs qu'il a provoqués.
Il me reste encore beaucoup d'autres actrices à citer. Mesdames Guyon et Naptal Arnault d'abord, graves et
tristes (elles n'étaient pas là pour s'amuser!); madame Marie Laurent, très-remarquable en fermière de mélodrame ; Dica Petit dans son magnifique costume de fiancée de Libres! — tout ce qui reste de la pièce de Gondinet, hélas I — ; mademoiselle Priola en robe d'opéra-comique d'une entière blancheur, avec des marguerites dans les cheveux — m'aime-t-il? passionnément! — ; la petite Lodi, en Romaine, et la grande Bianca, en Parisienne; madame Hamon en robe bleue garnie de dentelles blanches ; Reichemberg en blanc naturellement — on est ingénue, que diantre! — ; Deveria, avec couronne de lierre, guirlandes de lierre, garnitures de lierre : je meurs où je m'attache; Grandville en charmante toilette : robe de gaze de Chambéry, toute garnie de jais blanc; Jeanne Bernhardt avec mademoiselle Mélita; Clairette- Guillot; de Géraudon en mariée (encore ?) ; Clotilde Collas en manola, Valérie, Marie Grandet, Chapuy, l'illustre Boule-de-gomme elle-même en vanneuse, pas du tout vannée; mademoiselle Klein des Variétés — ne pas confondre avec le Klein des Fraises au Champagne; Régina Blondeau de Y Oncle Sam, en toilette de flirtation; les sœurs Dorliaen Russes retour de Russie ; Delphine de Lizy en aimée ; plus un lot de rosières d'ici, de jolies parfumeuses, de merveilleuses et de gommeuses.
Dans une loge — la loge infernale ! — MM. Ortéga, Georges Petit, Henri Cartier, Brinquant, Pondevesse et autres membres du Sporting.
Rencontré un peu partout : MM. Adolphe de Roth-
schild, Ashton Blount, Sarcey, Jollivet, de Rougé, le docteur Fauvel, etc., etc, etc.
Vers trois heures du matin, les danses prennent des proportions formidables. Tout le monde s'en mêle. La critique met bas les armes en faisant vis-à-vis à ses justiciables.
Deux valseurs se rencontrent — sans s'en apercevoir du reste — sur les pieds de mademoiselle Rose Marie.
Un jeune homme imberbe invite madame Judic pour la première polka.
— Vous me remettez bien, n'est-ce pas, madame? lui demande ledit jeune homme.
— Oui, monsieur, je vous remets... aux calendes grecques !
A quatre heures, la retraite s'opérant en bon ordre, je rencontre mon bourgeois — le gêneur — donnant le bras à une grosse, une très-grosse femme.
Il la conduit jusqu'à une voiture. C'est à peine si la portière du fiacre est assez large pour la laisser entrer.
Il salue, le fiacre s'éloigne, puis, me reconnaissant :
— Celle-là, me dit-il, je la connais, — c'est une des étoiles de la rampe... C'est mademoiselle Sarah Bernardt.
9 mars.
Triste soirée ! Dans tous les foyers, une lettre encadrée* de noir est collée sur là glace, annonçant la mort de mademoiselle Desclée.
C'était prévu, on s'y attendait, mais c'est néanmoins avec un serrement de cœur qu'on a appris la fatale nouvelle. La pauvre grande artiste ne comptait que des amis et des admirateurs dans le monde dramatique. On s'étonnerait beaucoup de ne pas voir le Gymnase faire relâche demain, jour de l'enterrement de l'actrice qui a valu à ce théâtre tant de grands succès.