L'ASSEMBLÉE DU VAUDEVILLE
Le début à la tribune dramatique de M. Gustave Flaubert avait naturellement excité une grande curiosité.
L'aimable questeur du Vaudeville, M. Gaudemar. était, depuis huit jours, assailli de demandes de places.
Se basant, — - je ne fais ici aucune allusion à l'honorable questeur de l'Assemblée de Versailles — se basant sur sa feuille de location, le malheureux dut éconduire la plupart des quémandeurs de billets, sans pourtant mécontenter trop de monde.- Problème ardu, tjue les plus difficiles n'arrivent pas toujours à résoudre!
La salle se remplit lentement, et elle est loin d'être tout à fait garnie aux débuts de la séance.
Ce n'est évidemment pas pour entendre la lecture du procès-verbal par M. Emile Bergerat qu'on est venu.
Vers neuf heures seulement, messieurs les représentants.... de la presse, des finances, des lettres et des arts viennent occuper leurs bancs.
En attendant que la parole lui soit donnée, on cause beaucoup du débutant.
On me raconte, entre autres anecdotes, que l'auteur de Madame Bovary fut, en sortant du collège, grand admirateur de Hugo.
Un soir qu'on jouait Hernani, à 'Rouen, toute la famille Flaubert se trouvait placée dans une loge de balcon, tandis que Gustave était seul à l'orchestre. Une cabale s'était formée qui siffla vertement le premier acte du drame.
MARS. IOI
Le rideau tombe, les siffleurs se taisent, et M. Flaubert, de sa loge de balcon, fait à son fils un signe de tête qui voulait dire :
— Que penses-tu de cela ?
Le jeune homme, peu maître de lui, oubliant complètement où il était, répondit à haute voix, et de sa place d'orchestre, *cria à son père :
— Tous ceux qui sifflent sont des crétins ! On en a parlé pendant longtemps à Rouen. Flaubert est resté l'un des fervents de Hugo. Il va
le voir souvent. L'autre jour, il se plaignit au maître des nombreuses mutilations opérées parla censure sur son Candidat, et Hugo, pour le consoler, lui cita un trait étonnant de censeur :
Sur le manuscrit A'Hernani, il avait ainsi décrit le décor du cinquième acte :
Le théâtre représente Saragosse, la ville aux cent clochers.
Et la censure avait renvoyé le manuscrit avec cette annotation au crayon rouge :
La vue de Saragosse est autorisée, mais pas celle des clochers.
Pourquoi? Quelle fut la raison de cette suppression? — On ne le sut jamais.
Toujours est-il que, pour le peintre du décor, la
ville aux cent clochers devint une ville sans clocher!
Les trois coups qui remplacent, à l'Assemblée du
Vaudeville, la sonnette du président, nous avertissent
que l'honorable M. Flaubert va monter à la tribune.
Un grand silence se fait.
Ce n'est qu'à partir de ce moment que la séance est vraiment ouverte.
Comme on savait que l'honorable M. Flaubert allait toucher à des questions excessivement brûlantes, on s'attendait à des interruptions furieuses, à des injures à gauche, à des exclamations à droite, et même à entendre de nombreuses voix réclamant la clôture.
Mais les amateurs de séances orageuses ont été déçus, et la soirée n'a pas été bien agitée.
J'aurais voulu vous dire le résultat du vote, citer les votants pour et . les votants contre, mais, — à l'heure pourtant assez avancée où j'écris — On n'a pas fini de dépouiller le scrutin.