LA JEUNESSE DE LOUI9 XJV
14 mars.
Si le directeur de l'Odéon n'avait pas cédé à une série d'intimidations anonymes, la première de la Jeunesse de Louis XIV aurait eu lieu un jour plus tôt. Mais depuis que les journaux avaient annoncé cette représentation pour le vendredi i3, M. Duquesnel a reçu une quantité incroyable de lettres, les unes suppliantes, les autres menaçantes, dans lesquelles on l'adjurait ou le sommait de ne pas s'exposer à la fatale influence d'une date aussi néfaste.
Voici un échantillon, au hasard, de ces étranges missives :
« Monsieur, j'ai une loge pour la première de Louis XIV, et certainement je me verrai forcée de la renvoyer si vous fixez la date de cette représentation au vendredi i3 courant. Beaucoup de mes amis sont dans mon cas. Et ne croyez pas que nous nous déferons de nos coupons pour vous; nous déposerons nos places dans une agence du boulevard qui vous procurera un vilain public, encore moins intelligent que nous. Si vous saviez, monsieur! je me suis mariée un treize î Il n'y a vraiment pas de chiffre plus néfaste. Vous êtes averti par upe amiel »
M. Duquesnel a fini par céder, et il a reculé sa première à ce soir.
Dans la grande avant-scène de gauche, le prince* et la princesse de Saxe-Cobourg-Gotha.
Dans une petite baignoire de côté bien sombre et donnant sur le parterre — qui n'est pas un parterre de fleurs — Alexandre Dumas et Mme Dumas avec Madeleine Lemaire, dont le charmant talent de peintre a été remarqué à l'Exposition de Tannée dernière et nous ménage une surprise au Salon prochain ; un peu plus loin, madame Victoria Lafbntaine suivant d'un œil anxieux son mari, à peine remis de l'attaque de goutte qui Ta cloué pendant huit jours au lit. Aux baignoires aussi, séparés par une simple cloison, le nouveau directeur de X Officiel et l'ancien, Daudet et Kaempffen.
Quand il s'agit d'une pièce comme celle de Dumas, dans laquelle la mise en scène et les costumes jouent un rôle si important, le spectacle des coulisses est non moins intéressant que celui de la salle.
Je me fais donc ouvrir la porte de communication, pendant qu'on dresse le ravissant décor du deuxième acte.
Une animation extrême règne derrière le rideau. Si la salle de l'Odéon est immense, la scène n'a que peu ou pas de profondeur, et — ce qui est bien pis — peu ou pas de coulisses.
La Jeunesse de Louis XI V exige un personnel de trente-cinq artistes et d'environ quatre-vingts figurants. Oh mettre tout ce monde?
Dans l'escalier qui donne sur la rue Rotrou, on a établi un foyer pour les figurants à quatre pattes : je veux parler de la magnifique meute de chiens qui figure à l'acte de la chasse.
Ils sont là, trente beaux chiens d'attaque, accouplés deux par deux. Il en est, dans le nombre, d'une beauté remarquable: le couple de griffons anglais, notamment, chasseurs de sangliers, et qui vaut plus de deux mille francs.
Un peu plus haut, dans un coin, voici Pof% le grand lévrier du roi, prêté à l'Odéon par mon ami Gaston Vassy. Pof , en sa qualité d'artiste en représentation, a sa loge à lui et son petit négrillon pour le servir et le conduire. On le brosse, on le bouchonne, on le maquille, pour un rien on le friserait.
Le brave chien est très-calme ; pas la moindre émotion. Ses débuts sur une scène classique semblent le laisser froid.
Combien d'artistes en ce monde Ne pourraient pas en dire autant!
Je parcours au galop les loges des acteurs. Dans chacune d'elles, sur la table de toilette, je trouve le portrait du personnage que l'artiste est chargé de représemer. C'est une innovation fort ingénieuse, que M. Thomas, le dessinateur des costumes, avait déjà mise en pratique à la Gaîté pour Jeanne d'Arc.
Il y a, à rOdéon, une troupe composée d'hommes très-chercheurs et très-érudits. Il y a parmi eux jusqu'à deux avocats : Georges Richard, l'auteur de Nos Enfants, et Valbel, de son vrai nom Belval, le beau mousquetaire Bouchavannes ; sans compter M. Duquesnel, qui cumule les deux doctorats, et a été jadis l'un des plus brillants élèves de l'École de droit.
Aussi, depuis qu'il est question de la Jeunesse de Louis XIV, a-t-on cherché, compulsé, et têtes, costumes et décors sont d'une remarquable vérité historique.
Au foyer, c'est un scintillement de broderies d'or et d'argent, de velours et de satin. J'y trouve Porel, Molière à trente-six ans, copié sur un portrait de Mignard; Lafontaine en Mazarin : physionomie superbe et costume d'une exactitude irréprochable. Ce n'est pas le tailleur du théâtre, mais celui des cardinaux qui l'a confectionné. Rien n'y manque, ni la calotte, ni la barrette, ni le rochet, qui est en superbe point d'Angleterre.
Lafontaine porte au doigt un solitaire énorme et d'une grande valeur. Ce diamant, qui brille magnifiquement sur ses gants rouges, il l'appelle :
— Mon régent!
lOÔ LES SOIRÉES PARISIENNES.
Louis XIV (Masset) n'a que deux costumes, mais ils sont splendides. L'un est en velours bleu, brodé d'or sur toutes les coutures; l'autre est l'habit de chasse traditionnel que portait le roi le jotir où il alla faire enregistrer ks édits au Parlement, botté, éperonné,k fouet en main, disant ces seuls mots : « Je veux!» L'habit est de drap rouge à revers bleus, brodé d'or mat et brillant.
Le duc d'Anjou, c'est mademoiselle Antonine, charmante dans son pourpoint en étoffe vénitienne brochée d'argent et brodée d'or, avec le manteau rouge eo velours frappé, le chapeau crânement planté sur ses boucles blondes, les boucles du duc d'Anjou, ce mignon en retard, qui s'est trompé d'un siècle.
La gracieuse et excellente comédienne est un ravissant petit prince à rendre fous de la royauté légitime les républicains les plus exaltés.
Pendant toute la soirée, on s'est livré à un petit travail de patience.
On a essayé de reconnaître ce qui est, dans la pièce, de Dumas père et ce qui est de Dumas fils.
Ceux qui voudront savoir à quoi s'en tenir n'auront qu'à s'y prendre d'une façon bien simple : acheter la pièce telle qu'elle a été éditée et la comparer avec celle qu'on joue.
L'affiche ne porte naturellement que le nom d'Alexaûdre Dumas.
Le directeur de l'Odéon avait pourtant proposé une combinaison excellente pour annoncer au public que le fils avait revu Fœuvre de son père :