‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 35 sur 126 · MADAME EST TROP BELLE · texte numérisé non relu

MADAME EST TROP BELLE

3o mars.

Duru sans Chivot! Voilà qui étonne bien des gens. Une seule chose pourrait les étonner autant : ce serait Chivot sans Duru. Comment Chivot a-rt-il abandonné Duru, et pourquoi Duru s'est-il séparé de Chivot? Telle est la question que chacun se pose.

Et d'abord, rétablissons les faits : Chivot et Duru ne sont point séparés., Duru aime Chivot non moins que Chivot aime Duru. S'il arrive que Duru travaille sans Chivot, la chose s'explique facilement : après le siège, Chivot tomba assez sérieusement malade. Peutêtre même se crut-il plus sérieusement malade qu'il ne Tétait réellement. Toujours est-il qu'il prit la résolution de renoncer au théâtre. Peindre la désolation de Duru serait difficile. En attendant que son inséparable fût rétabli, et pour occuper le temps, il jeta quelques notes sur le papier. Puis ces notes prirent plus de consistance ; ce furent bientôt des scènes, et enfin des actes. Au bout de quelques mois, le Palais- Royal affichait les Deux noces de Boisjoli de Duru seul. Succès. Naturellement la direction commande une nouvelle pièce à Duru. Mais la nostalgie de la collaboration commence à se faire sentir. Et Chivot est toujours sous sa tente ! Duru se jette alors dans les bras de Labiche, avec qui il écrit : Doit-on le dire? Mais Chivot s'est rétabli. Duru lui revient et fait avec lui

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les Braconniers pour Offenbach. Voilà donc l'association qui va recommencer. Mais Labiche est toujours là. Arrive une commande pour le Gymnase. Décemment, Duru ne peut se séparer de Labiche et il s'attelle à Madame est trop belle, jusqu'au moment oH Chivot reviendra à son tour.

Situation toute nouvelle au théâtre : deux ménages — et où les « scènes » ne manqueront pas. Duru qui fait représenter les Deux noces de Boisjoli trouverait peut-être là un nouveau sujet de pièce : les Deux noces de Duru !

Au reste, Duru ne s'est pas. encore déshabitué de son fidèle collaborateur. Ce soir, je l'ai rencontré, inquiet, fébrile, agité, voici pourquoi.

Depuis qu'ils travaillent ensemble, ces deux Pylades du Vaudeville avaient contracté une habitude. Chaque fois qu'ils donnaient une pièce nouvelle,, le soir fatal, pour tromper mutuellement leurs angoisses, ils se retiraient pendant la représentation dans un café proche du théâtre, et là ils faisaient une partie de billard !

Partie épique, inénarrable ! Les billes dansaient des sarabandes folles devant leurs yeux troublés, ils faisaient des accrocs énormes au tapis, la sueur perlait en grosses gouttes sur leurs fronts blêmes. N'importe, ils jouaient, ils jouaient toujours, faisant des efforts surhumains pour compter leurs points, et manquant de touche neuf fois sur dix.

Duru s'était fait à cette partie de billard qui n'a jamais été terminée et ne le sera certainement jamais. Il

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