MARS. II
a bien essayé de proposer à Labiche de la faire avec lui. Mais Labiche, le soir de ses premières, est habitué à se promener, à entrer dans le théâtre, à en sortir, à y rentrer, enfin à ne pas rester en place. Il a refusé net. De là le désespoir de Duru.
La salle du Gymnase offre l'aspect sévère d'une salle de carême. Beaucoup de femmes maigres. Tous les critiques à leur poste, naturellement. Aux fauteuils, Chivot suit avec un intérêt facile à comprendre la pièce de son collaborateur ordinaire. Les dames sont admises, depuis quelque temps, à l'orchestre du Gymnase, mais vraiment elles n'abusent pas de la permission. Une à l'extrême droite, une autre à l'extrême gauche, et c'est tout.
MUe Àngelo, la mariée « trop belle * de la comédie, porte trois toilettes : une bleue, une blanche et une rouge. Cela forme un tout tricolore des plus gracieux.
On a un peu critiqué la toilette en faille et satin rouge, j*avouë que je l'ai trouvée d'une hardiesse charmante.
L'un des auteurs de la pièce, Eugène Labiche, est un de nos plus riches auteurs dramatiques, et on m'a raconté ce soir la façon dont le père du spirituel écrivain a fait sa fortune.
L'homme d'esprit qui collabora à Madame est trop belle est un parisien pur sang ; son père était épicier, rue des Lombards, en 181 5. L'Empereur était alors à l'île d'Elbe.
Un matin de cette année-là, le père de Labiche dit à sa femme :
— J'ai fait un singulier rêve cette nuit !
— Lequel?
— J'ai rêvé que l'Empereur était revenu et s'était réinstallé aux Tuileries.
— Eh bien, qu'y a-t-il de si surprenant à cela?
— Il y a que si je mets ce rêve à profit ma fortune est faite.
— Comment ?
— C'est tout simple, l'Empereur étant de retour, le système continental est rétabli, le sucre, qui est à bon marché maintenant, redevient excessivement cher, et celui qui en aura gagnera de l'or.
Et sur ce présage, l'épicier n'écoutant rien, ni observations, ni prières de sa femme, acheta tout le sucre qui se trouva à sa portée, une partie au comptant, la plus grande partie à crédit.
Il en inonda son magasin. C'était de la frénésie. Et il attendit.
Un mois après qu'il eut épuisé le marché, — autant qu'il l'avait pu du moins, — l'empereur débarquait à Cannes, a volait de clocher en clocher jusques aux tours de Notre-Dame, » le sucre redevenait hors de prix, et l'heureux père de Labiche revendait à neuf francs la livre ce qui lui en avait coûté deux.
mars. 121
3i mars.
Les Parisiennes aux Bouffes-Parisiens. Des Parisiennes dans la salle. — Exemples : Judic qui est de Semur (Côte-d'Or), et Hortense Schneider qui est de Bordeaux, — qu'est-ce que vous voulez de plus parisien ?
C'est aussi une Parisienne pur sang que cette jolie brune aux yeux veloutés qui occupe la baignoire n0.... Cherchez!
Elle appartient à cette catégorie de femmes mariées, séparées de leurs époux, qui vivent sur la lisière des deux mondes, dans cette position indéfinie et indéfinissable, qui n'est plus le monde tout entier, et qui n'est pas non plus le demi-monde. Elles ont un pied rue de Varennes et l'autre boulevard Malesherbes. Et comme à chose nouvelle il faut une appellation nouvelle, on les a baptisées du sobriquet générique de demi-castor.
C'est court, mais expressif, et cela dit tout.
Donc, le « demi-castor » en question est charmant. On ne peut lui reprocher peut-être qu'un peu d'affectation aristocratique. Elle est née de parents nobles, mais pauvres, et, sous prétexte que son quatrisaïeul est monté dans les carrosses du roi, elle regarde avec pitié ceux qui, modestes, vont en omnibus.
Elle a été du dernier bien avec un jeune et charmant écrivain, qui compte autant d'amis que de spectateurs, et autant de victimes que de lectrices.
L'autre soir, elle se promenait avec lui, sur le boulevard, s'arrêtant, par-ci par-là, aux vitrines des. bijoutiers.
Passe Paulin Ménier qui échange avec le cavalier de notre héroïne un bonjour amicaL
— Ça va bien, vieux ?
— Pas mal, et toi ?
Alors la dame en question, en pinçant les lèvres :
— Qui c'est, ce monsieur ?
Lui, étonné : — Mais c'est Paulin Ménier.
Elle dédaigneuse, avec une moue aristocratique :
— Qui ça Paulin Ménier ?
Lui, impatienté : — C'est un architecte de mes amis !
Depuis quelque temps, on voit apparaître aux premières des minois inconnus, se détachant sur le fond sombre des baignoires, ou se cachant dans une avantscène derrière l'immense éventail qui leur sert de store.
— D'où viennent-ils, quels sonuils ?
Ce sont des demoiselles qui débutent, des cocottes en voie de lancement, des petites provinciales qu'on est en train de façonner parisiennes.
Miranda les appelait assez pittoresquement ce soir :
— Les nouvelles couches galantes !
Les deux costumes à succès de Mme Judic : L1 Auvergnate. Robe drap vert, taille courte. Tablier soie noire, très-large. Châle paysanne. Grand col en toile bise, tuyauté. Doubles manches écrues, en laine tricotée. Bas de la même étoffe. Bonnet écru. Grand chapeau de paille à l'auvergnate. Grands souliers en veau. Parapluie rouge. Perruque rouge.
Le Pifferaro* Culotte toile jaune. Gilet rouge à utons d'acier. Veste brune, boutons d'acier. Grand inteau avec double collet, ceinture rouge. Sandales
peau de chamois soutenues par des lanières de tr. Bas de laine noire formant guêtres recouvertes
chiffons écrus. Perruque noire ondulée. Grand tpeau rond. * \
Après le deuxième acte, où Judic, en Auvergnate, t parvenue à se faire applaudir, un admirateur pas* Miné du talent de la diva lui envoie un bouquet malifique, accompagné de ce quatrain :
Vous nous désopilez la rate Grâce à votre joyeux éclat, Et pour applaudir l'Auvergnate" J'avais les mains d'un Auvergnat.
Cette fin d'acte a été égayée par une faute de mise i scène comme on n'est pas habitué à en voir aux
ouffes.
Mlle Blanche de Velours a des amoureux cachés *ns toutes les chambres de son très-vaste hôtel; à -rtain moment, tous doivent apparaître à la fois, torreur! les amants de Blanche, les gommeux de ette gommeuse, ont des chapeaux mous et des palerts jaunes ! Une demoiselle de Ménilmontant ne se ramènerait pas aux bras de ces gens-là. On a ri d'a- °rd, on s'est fâché ensuite.
Autre cheveu, comme on dit en argot de coulisses.
Edouard Georges, ex-consul de je ne sais quelle prin- Jpauté fantastique, entre dans le salon de Blanche
revêtu d'un dç ces immenses overcoats si à la mode outre-Manche, et qui cache son costume en entier. C'est un effet qu'il a trouvé aux dernières répétitions. Jadis il apparaissait la poitrine chamarrée de décorations, et MUe Rose-Marie devait s'écrier : Mon Dieu, en a-t-il de la ferblanterie !
On négligea aujourd'hui au raccord de couper cette réplique, comptant sur l'intelligence bien connue de la susdite Rose-Marie. De sorte que, sitôt cette grande artiste en scène, elle s'avance vers Edouard Georges emmitouflé jusqu'aux yeux dans son par-dessus et :
— Mon Dieu, s'écrie-t-elle, en a-t-il de la ferblanterie ! *
La salle éclate.
Enchantée de son succès, Rose-Marie répète sa | phrase.
— Mon Dieu, en a-t-il de la ferblanterie ! On s'est tordu. C'était du délire !
— Regardez donc, là-haut dans cette loge.... c'est cela. ... la pauvre F. . . Est-elle assez vieille !
— Cela n'empêche pas, mon cher, le petit X... d'être son amant.
— Il a donc ramassé les morceaux ?
Pendant un entr'acte une altercation assez vive a eu , lieu entre un habit noir de l'orchestre et un musicien. Voici le motif de la querelle. Durant les trente-sept
représentations de la Branche cassée, le spectateur, un assidu des Bouffes, se plaçait chaque soir derrière le trombone et s'écriait :
— Sapristi! voilà un la qui est faux !
Le trombone avait tout supporté. Mais ce soir encore, alors qu'il exécutait la partition nouvelle, il entendit son Cabrion murmurer à son oreille :
— Sapristi ! voilà un la qui est faux !
C'était trop. Le trombone crut à un parti pris, sortit des gonds et se fâcha tout'rou^e. L'affaire n'a pas eu de suites, le spectateur taquin ayant donné à entendre que cette fois son observation était dirigée contre la petite flûte.
Après la débâcle.
Chœur de sortie, ou Vasseur consolé par lui-même:
Encor une qui n' l'aura pas, La timbale, La timbale!
cAVUIL.