‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 37 sur 126 · CONCERTS SPIRITUELS · texte numérisé non relu

CONCERTS SPIRITUELS

3 avril.

Vendredi-Saint, saint Relâche, jour béni du comédien, du régisseur, du souffleur, du machiniste, jour de flânerie, jour de paresse, jour où tous les théâtres sont égaux devant les recettes, où les Parisiennes n'ont rien à envier à Orphée aux Enfers, que je te chérirais s'il n'y avait pas de concerts spirituels ! Mais il y a des concerts spirituels ! Au lieu de rester chez moi, les pieds dans mes pantoufles, me moquant de la pluie et de la boue, avec la Tentation de saint Antoine, non découpée, et représentant, à elle seule, toutes les mortifications, il faut prendre la lorgnette luotidienne, et aller où va le public, l'infatigable pu- Hic!

Sous le règne du grand roi Louis XIV, les théâtres disaient relâche pendant toute la semaine sainte. Hé- Ite! que ces temps sont loin. Les immortels principes >nt modifié les choses, et avec le ciel ont ménagé des iccommodements. Un seul jour, le Vendredi-Saint,

est respecté de par la loi, et encore se trouve-t-il de entrepreneurs de spectacles qui, ne voulant pas perdn le bénéfice d'une recette assurée , ont pris le parti d< laisser leurs portes entr'ouvertes en confectionnant l la hâte un programme de musique sacrée.

Il faut dire que, cette année , lesdits entrepreneur* n'ont pas été nombreux. Plusieurs avaient annoncé des concerts spirituels qui, au dernier moment, ont été obligés, par ordre, à faire relâche.

Du reste, il est difficile de faire au Concert Pasdeloup une concurrence fructueuse. C'est maintenant une tradition d^aller, le Vendredi-Saint, entendre de la musique sacrée au Cirque. C'est entré dans les mœurs de carême — comme la morue. Aussi les billets font-ils prime; une queue sans fin se profile autour du Cirque, on se bouscule pour entrer, on s'injurie, on se bat, c'est de la rage, de la frénésie, du délire ; voir Pasdeloup et mourir ! i

Celui qui n'a pas assisté au concert du Cirque ne peut se figurer ce que c'est que la foule. Dans unei salle de théâtre, si pleine qu'elle soit, il y a des coinSj qui échappent au regard ; ici on voit tout le monde e^ ces interminables rangées de têtes commençant au parquet pour finir tout près du plafond vous impressionnent étrangement. Impossible de reconnaître quij que ce soit, par exemple. Je n'ai même pas essayé. |

Silence ! voici le maître qui monte à son pupitre. 1 salue : un salut circulaire et qui s'adresse à la fois! toutes les places, puis il se tourne brusquement, pan court de la main droite la partition ouverte devan

lui, cherche de la main gauche son mouchoir dans la poche de son habit, caressa son bâton d'ivoire de chef d'orchestre, en frappe son pupitre de quelques petits coups secs, regarde sévèrement ses violoncelles et ses basses, cligne de l'œil aux cuivres, sourit aux violons, puis se tourne vers les chœurs d'un air majestueux, se penche de nouveau sur sa partition, lève son bâton, en fouette l'air d'un mouvement saccadé et, enveloppant à la fois du regard tous ses exécutants, un œil à droite, un autre à gauche, donne le signal de l'attaque.

L'orchestre des concerts populaires s'est surpassé ce soir.

Il a exécuté la symphonie avec chœurs de Beethoven avec un ensemble admirable. On a beaucoup applaudi aussi l'Andante religioso de Mendelssohn et le Larghetto de Mozart.

Mlle Fidès Devriès et M. Gailhard de l'Opéra, ainsi que deux lauréats du Conservatoire, MUe Armand t et M. Vergnet s'étaient chargés des soli.

M. Gailhard a eu un très-grand succès dans le Pro peccatis du Stabat de Rossini ; quant à Mlle Fidès Devriès, ce n'est pas un succès qu'elle a obtenu, mais un triomphe.

Je l'ai tenue au bout de ma lorgnette pendant que Von jouait l'Adagio de la symphonie de Beethoven, cet adagio amoureux, si plein de tendresse et de passion, qui remuerait les cœurs les plus fermés aux beautés musicales. De loin, elle paraissait impassible, dans sa robe de velours noir, garnie de jais, et sa jolie tête, un peu pâle, émergeant d'une fraise en tulle

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noir, trahissait à peine l'émotion qu'elle ressentait.] Mais cette émotion était grande et elle n'a pas échappé à ma lorgnette.

Les] harmonies du grand symphoniste la berçaient doucement; elle fermait les yeux à demi, puis les ouvrait brusquement, cherchant je ne sais quoi audevant d'elle. Ses narines se dilataient; un long frémissement contractait les coins de ses lèvres; puis sa tête s'inclinait machinalement, suivant le rhythme, et à chaque instant je m'attendais à voir sa bouche s'ouvrir et pousser, malgré elle, un cri d'admiration.

Voilà une vraie musicienne, trop éprise de son art pour s'en séparer à jamais. Du reste les bravos et les applaudissements enthousiastes qui Pont accueillie ce soir, suffiraient pour lui faire regretter éternellement ce public auquel elle va dire adieu !

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