LES BIBELOTS AU BOIS DORMANT
ou LA BELLE DU DIABLE
4 avril.
Depuis trois jours et trois nuits, M. Hostein a une voiture à l'heure. Les nécessités d'une double direction et le désir fort compréhensible de ne pas perdre les recettes de Pâques, l'ayant forcé à donner le même soir la première de la Belle au bois dormant au Châtelet,
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et celle des Bibelots du Diable à la Renaissance, Il en est résulté une série non interrompue de doubles courses, de doubles répétitions, et de doubles tracas à ébranler les têtes les plus solides et à troubler les intelligences les plus vastes.
Aussi, ce soir, à sept heures et demie très-précises, a-t-on pu voir un petit homme, ressemblant beaucoup à Berthelier dans le Brésilien, se hissant difficilement
dans un fiacre et disant au cocher d'une voix éteinte :
— Au Châtelet !
A huit heures, le même petit homme, ressemblant de plus en plus au Brésilien et à Berthelier, regrimpait plus difficilement encore dans le même fiacre en murmurant :
— A la Renaissance !
Le Châtelet Ta revu à huit heures et demie, la Renaissance à neuf heures moins le quart et ainsi de suite.
Le petit homme — vous l'avez deviné — c'était M. Hostein; le fiacre, celui qui le promène de la Seine à la porte Saint- Denis depuis trois jours et trois nuits.
Vous plaît-il de le suivre dans ses courses désordonnées, et d'amalgamer comme lui la Belle du Diable avec les Bibelots au bois dormant?
Est-ce parce que l'Opéra a dû pendant un moment venir au Châtelet ? M. Hostein avait-il en prévision de ce déplacement fait des frais énormes? Toujours est-il que rien n'est plus beau à l'œil que la vaste salle du Châtelet à l'heure qu'il est.
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L'immense vaisseau éclatant de dorures, inondé des rayons qui sourdent du plafond lumineux, est de plus éclairé par des lampes à profusion. Il y en a deux qui encadrent chaque loge. Les baignoires agrandies, rendues plus luxueuses, plus confortables, sont également décorées et illuminées. Le velours des appuis est tout frais, bref, tout cela a un air de fête, de luxe, de bon goût qui fait plaisir à voir.
Dans un corridor, un groupe d'auteurs, de journalistes et de directeurs, s'extasient sur ces merveilles.
— Mauvais, tout cela, dit en hochant la tête le fastueux M. Billion. Parlez-ipoi de l'Ambigu. On est si mal assis , et on y voit si peu clair, qu'on est forcé d'écouter la pièce !
Le tableau est digne du cadre. Rarement une chambrée aussi belle et aussi complète , aussi parée et aussi élégante ne s'est trouvée réunie. Et pourtant le Châtelet est coutumier des belles premières ! Beaucoup de jolies femmes, beaucoup de jolies toilettes et surtout un assortiment complet de chapeaux à guirlandes de roses, à bouquets de fleurs des champs, de formes nouvelles et d'aspects charmants. Ce sont les modes du printemps qui font leur apparition.
La salle de la Renaissance est moins bien garnie. Les habitués des premières n'y ont guère envoyé que des doublures; voilà ce que c'est de courir deux premières à la fois.
Charmante en diablotin, Paola ! Ses jolis" yeux au
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regard vague et indécis, n'ont jamais brillé d'un éclat plus lumineux que sous les cornes dorées et endiamantées qui ornent sa tête mutine.
M. Cantin, son ancien directeur qui, du haut du balcon du Châtelet, l'applaudissait vigoureusement, murmurait à demi-voix :
— Fort bien, bravo, mais ira-t-elle jusqu'à la fin? S'il lui prenait fantaisie de filer et de nous planter là. Je la connais, elle en est capable.
A la fin, n'y tenant plus, il s'accroche à Hostein, qui, épuisé, s'essuyant le front, traverse en courant un couloir.
— Mon ami, lui dit-il, je ne suis pas tranquille. Veillez sur Paola, elle cligne l'œil gauche, et c'est mauvais signe. Avant cinq minutes elle aura décampé.
Et Hostein d'une voix mourante :
— Calmez-vous, elle est gardée à vue. Il y a un municipal à la porte de sa loge, un autre sous sa toilette, et en bas, chez le concierge, le reste de l'escadron. Si elle leur échappe elle sera maligne.
Toc, toc! — Qu'est-c'qu'est là?
C'est mossieu Polichinelle!
Polichinelle, c'est Montrouge, Montrouge c'est Polichinelle. Le menton en avant, le menton de Polichinelle, le bout du nez comiquement penché vers la terre, le nez de Polichinelle, c'est Polichinelle partout,
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Polichinelle toujours, Polichinelle à la ville, Polichinelle sur la scène.
Phénomène bizarre ! A mesure que la voix devient plus voilée, la gaieté du jovial acteur devient plus communicative. Moins on l'entend et plus onprend du plaisir à l'écouter. Le jour où il ne parlera plus du tout, on se tordra.
A côté de Montrouge , les Bibelots de la Renaissance possèdent Silly.
Très-réussi, son costume de paysanne du premier acte :
Cotillon rayé jaune et noir, tablier cramoisi, corsage grenat à lacet cramoisi, chemise en toile écrue, chapeau de paille commune relevé sur le devant avec pouff cramoisi, perruque filasse, sabots à bricoles, bas bleus.
Avec ses yeux en boules de loto, son buste légèrement courbé, ses bras en balancier et son gros rire bête, elle me rappelle Lassouche : C'est mademoiselle Lassouche.
On voit M. Hostein parcourant fiévreusement les couloirs du Châtelet. Il semble avoir repris un peu de forces. Quand il rencontre un ami, il lui dit de sa voix qui n'est plus qu'un souffle :
— Eh bien, vous amusez-vous ici?
L'ami : Heu !
— On s'amuse tout autant à la Renaissance... Allez-y donc un peu !
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Ce moyen de combler les vides de son petit théâtre au détriment du grand, lui réussira- t-il ? Dieu le veuille !
Les trucs des Bibelots commencent à rater. Est-ce que les talismans, à force d'avoir servi, auraient perdu leur toute-puissance ?
— Je voudrais déjà être ,chez M. de Vertucboux? s'écrie Florine, l'ingénue de la pièce, jouée par une" petite débutante qui répond au doux nom de Blanche Miroir et qui débarque tout fraîchement de Lorient (port de mer).
Mais on n'a pas entendu la réplique et la cabane refuse obstinément de se transformer en château. Les acteurs restent en scène, attendant le changement. M. Hostein — heureusement — n'a pas la force de s'arracher les cheveux et s'envole vers le Châtelet où les trucs marchent comme sur des roulettes, pour cette excellente raison qu'il n'y en a pas.
Les beaux bras de Mme Mélanie Reboux y ont eu leur succès. Sait-on que cette charmante cantatrice est une sportwoman des plus passionnées? Chaque dimanche, aux courses du Bois ou à Chantilly, on la voit au premier rang des tribunes, pointant son programme, calculant, inscrivant ses paris sur un mignon petit book suspendu à sa ceinture,. Elle s'y entend admirablement du reste! Nul ne sait mieux qu'elle piquer un cheval à trente contre un dans un champ de vingt concurrents. Elle calcule supérieurement les poids et il ne
faudrait pas la défier de faire un handicap presque aussi bien que les malins.
La course est pour elle une émotion fébrile. Debout sur son gradin, la jumelle collée aux yeux, le cœur palpitant, elle fouille anxieusement le peloton confus et emmêlé des chevaux qui courent là-bas derrière le tombeau russe ou à la descente des écuries.
Puis quand le vainqueur passe le poteau, ce sont des exclamations de joie et des battements de mains insensés. Tenez, je parie que ce soir, tout en chantant les mélodies de Littolff, la Belle au bois dormant se disait tout le temps : Qui est-ce qui gagnera demain le prix du Cadran? Boïard ou Flageolet?
Et, à la Renaissance, les trucs des Bibelots rataient toujours !
Le petit Toby avale une pilule en disant : — A moi Florine! Et Florine reste dans les coulisses.
Montrouge est grimpé sur un rocher qui doit disparaître dans les dessous et le poser doucement à terre.
— Ah! s'écrie-t-il, je descends, quel bonheur! Mais le rocher ne bouge pas, et le public trépigne.
Décidément, on aurait pu retarder la représentation de quelques jours.
A onze heures, on baisse le rideau sans que nous sachions au juste pourquoi. A onze heures trois minutes, le rideau se relève; ce qui ne s explique pas davantage.
La pauvre Marie Grandet ne marche plus qu'en
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tremblant. On devine qu'elle a peur de voir une trappe s'ouvrir sous ses pieds ou un décor lui tomber sur la tête.
Dans une loge voisine, une dame, amie du directeur, ou des auteurs, ou des administrateurs, mais amie de quelqu'un de la maison à coup sûr, chagrine de voir les machinistes ainsi jouer de malheur, dit avec un accent navré à sa compagne :
— Ah! ma chère... chaque fois qu'ils vont souhaiter quelque chose, je meurs de frayeur t
A quatre heures du matin, par les rues désertes, sous l'œil protecteur des sergents de ville ébahis, un fiacre, toujours le même, circule lentement. Il va de la Renaissance au Ghâtelet, et du Châtelet à la Renaissance. Le cocher s'est endormi, le voyageur ronfle, le cheval marche en dormant.
De temps en temps; du fond de la voiture, partent des mots entrecoupés :
— Bibelots! Cogniard! Trucs! Littolff!
C'est le fiacre fantôme.
8 avril.
Enfin ! Le voilà donc arrivé, ce jour qui semblait devoir n'arriver jamais! C'est bien fini, bien irrévo-
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cable, il n'y a plus à y revenir : les Folies ont joué ce soir, pour la dernière fois, la Fille de madame Angot. Après quatre cent onze représentations consécutives, Topérette de Lecocq s'est décidée, non sans peine, à quitter l'affiche. Pour la dernière fois, on a chanté :
Pas bégueule, Forte en gueule !
Pour la dernière fois, les échos de la rue de Bondy ont répété :
Quand on conspire, Quand sans frayeur On peut se dire Conspirateur !
Avouez qu'il commençait à être temps. La troupe de M. Cantin arrivait tout droit à l'abrutissement.
Et même, ce n'est pas sans une certaine crainte que le trop malheureux directeur s'apprête à lancer sa pièce nouvelle.
— Mon Dieu f se dit-il depuis quelques jours, mes artistes sont tellement habitués aux motifs de Lecocq? qu'ils les chantent maintenant malgré eux et machinalement. Pourvu qu'à la première de la Belle Bourbonnaise, ils ne se mettent pas à entonner le chœur des conspirateurs au lieu d'un air de Cœdès.
Le fait est qu'il y a là un danger sérieux.
J'entre un instant dans la salle : elle est absolument comble. On s'aperçoit bien que Fopéreitte inépuisable ne meurt qu'à regret. La recette a dépassé 3, 600 fr.
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A dix heures et demie, Cantin n'a pas paru au théâtre : cette absence un pareil jour a quelque chose de tout à fait étonnant. Mais on m'en donne l'explication.'
Les auteurs de la future Bourbonnaise ayant vu dans la journée beaucoup de monde aux abords du bureau de location, ont. établi autour du directeur une sorte de cordon sanitaire, l'empêchant de communiquer avec qui que ce fût. Puis ils l'ont entraîné à dîner et l'ont retenu au milieu des vins les plus fins, afin qu'il ne connût pas le chiffre de la recette.
Sans cela , il eût été capable d'afficher encore la Fille Angotl
Pendant ce temps, savez-vous où était la presse, la grande et la petite critique, depuis les graves feuilletonistes du lundi, jusqu'aux chroniqueurs badins au jour le jour? Boulevard des Italiens, au premier, audessus de l'en tre-sol, chez Robert- Houdin fils et Brunnet, qui offraient à MM. les journalistes la primeur d'une expérience nouvelle. Pas de bébés, pas le moindre collégien, tous hommes sérieux : Edouard Fournier, Paul Foucher, de Biéville, M. et Mme Jules Claretie , Laforêt, le directeur des Variétés avec son régisseur et son administrateur, Brébant et son fidèle 5iraudin, une vraie chambrée de première représentation enfin.
Au moment où j'arrive à ma stalle, un amour de petit serin jaune vient nicher dans la barbe de mon confrère Boyer, puis on allume une casserole pleine de pétrole sous le nez de M. de Biéville — attention charmante, en vérité, pour le critique du Siècle.
M» fa I I ■ Il — — »— — — I" ■■■!■■■■■■ ■■■■ ... ■*
Le prestidigitateur Brunnet est d'une rare adresse — chacun sait ça. Il a la parole facile et élégante, et exécute ses tours avec une simplicité et une bonhomie tout à fait remarquables. On est généralement porté à voir un compère dans toute personne qui prête son concours au physicien ; mais ce soir tout le monde se connaît dans la salle, et quand M. Brunnet s adressant à M. Paul Foucher, lui dit :
— Vous donnez votre parole d'honneur, monsieur, que vous n'êtes pas mon compère?
Cette apostrophe est accueillie par un long éclat de rire.
Du reste, l'épisode Foucher a été l'une des gaietés de la soirée. Le correspondant de Y Indépendance belge est terriblement myope ; or quand M. Brunnet lui demandait :
— Combien ai-je compté de cartes, monsieur, suivez-moi bien, s'il vous plaît?
Foucher répondait deux quand il y en avait trois et trois quand il y en avait deux.
Le grand attrait de la séance c'était naturellement le truc inédit : la malle des Indes. C'est un des tours les plus étonnants qu'il nous ait été donné de voir. t
On apporte un tapis qu'on étend sur la scène de façon à rendre toute communication avec le dessous du théâtre impossible. Sur ce tapis on pose une malle qu'on ferme à clef et qu'on ficelle à quadruple tour, avec des nœuds solides et compliqués. La malle une fois ficelée, on la couvre d'une housse fermée par plusieurs courroies à boucles. On passe de nouveau quel-
ques tours de cordes sur la housse et on scelle les deux nœuds de dessus d'un cachet emprunté à l'un des spectateurs.
Cela fait, on voit paraître un Indfen, un grand gaillard, au teint bronzé, auquel le prestidigitateur ordonne d'entrer dans la malle sans briser le cachet, sans enlever les housses, sans défaire les cordes. Un baldaquin, descendant du plafond, dérobe un instant à nos regards l'Indien et la malle. Au bout de trois minutes le baldaquin se relève; on brise le cachet après l'avoir examiné, on enlève les housses, on défait les nœuds, on ouvre la malle et on en sort l'Indien qui, pour compliquer encore l'expérience, s'est glissé dans un sac fermé d'en haut. C'est vraiment fort surprenant.
En sortant, les plus sceptiques d'entre nous croyaient à la magie. On m'aurait dit à ce moment qu'on venait de voir une mèche folle s'agiter sur le front de Siraudin et d'entendre Mirarida doué tout à coup d'un accent alsacien, que cela ne m'eût pas étonné le moins du monde.