‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 39 sur 126 · LA LETTRE ROUGE · texte numérisé non relu

LA LETTRE ROUGE

10 avril.

Pour tout homme superficiel la première de la Lettre rouge, le nouveau drame de l'Ambigu, n'offrait rien de particulièrement intéressant et devait ressembler comme deux gouttes d'eau à celles des drames nom-

breux qui se succèdent à si brefs intervalles sur œ théâtre.

Mais à rhomme qui a l'habitude d'observer, l'œuvre nouvelle ouvrait tout un monde de réflexions profondes qu'un Balzac seul serait capable de mettre dignement en lumière.

En effet, l'un des auteurs de la pièce est M. Marc Fournier et le directeur est M. Billion.

Billion et Marc Fournier! quel contraste entre ces deux noms.

Celui-ci grand, généreux, prodigue, dont le règne •glorieux à la Porte-Saint-Martin a étonné et étonne encore les maîtres les plus fastueux de la mise en scène ; celui-là, économe jusqu'au sublime et poussant jusqu'à ses limites les plus extrêmes l'art de diminuer la figuration et de simplifier les costumes ; l'un amoureux de la lumière, du bruit et des fêtes, l'autre de l'obscurité, de la solitude et du silence : tous deux hommes de génie, l'un à force de jeter l'argent par les fenêtres, l'autre à force de faire le contraire.

Par quel jeu étonnant des circonstances ces deux mortels, si diamétralement opposés l'un à l'autre, se sont-ils rencontrés, le premier ayant fait un drame, et l'autre s'offrant à le lui jouer?

On comprend que les répétitions de la Lettre rouge ont donné lieu à des scènes piquantes entre MM. Marc Fournier et Billion.

Pour le premier acte, par exemple, l'ancien directeur de la Porte-Saint-Martîn voulait un jardin tout plein de plantes tropicales, quelque chose qui appre-

nait immédiatement au public que l'action se passe dans l'Amérique du Sud. Mais M. Billion s'est rappelé qu'il avait, dans ses magasins, un jardin d'une maison de campagne des environs de Paris et il a sorti ce jardin-là, en y ajoutant une toile de ,fond représentant la mer.

Aussi, à peine le rideau avait-il eu le temps de se lever, qu'on s'était écrié :

— Tiens, Asnières !

Pour le deuxième acte, M. Marc Fournier voulait un salon somptueux : fauteuils en vieille tapisserie, tentures et dorures.

Mais Billion lui a répondu :

— Nous avons justement une jolie étude de notaire avec une bonne chaise en cuir... cela fera joliment l'affairé !

— Au cinquième tableau, continuait M. Fournier, nous aurons le port de Boston avec quelques navires en rade... un paysage chaud... illuminé par un soleil éclatant...

Et Billion a répondu :

— - Bravo ! je vous donnerai le décor du dernier acte des Crochets du Père Martin qui représente le port du Havre.

— Par exemple, insistait Fournier, il nous faut un commencement d'émeute, une lutte entre les jacobites et les orangistes, quelque chose d'imposant et de bien réglé, avec beaucoup de coups de fusil !

— Des coups de fusil... vous en voulez? Je vous en octroie deux. . . pas plus. . . Cela fait peur aux femmes

et cela fait pleurer les enfants... Croyez -moi, n'en abusons pas !

Et ainsi jusqu'à la fin.

Le drame nouveau est surtout basé sur la loi des puritains de la vieille Angleterre (Charles II régnante). qui condamne à mort les femmes adultères.

Quand, au troisième tableau, on a vu MIIe Périga, vêtue de blanc, comme une pénitente, attachée à un poteau et exposée sur la place publique aux clameurs de la foule, quelqu'un s'est écrié assez drôlement :

— Quel exemple pour Dumas fils !

Simple question :

Pourquoi distribue-t-on, à l'Ambigu, des contremarques sur lesquelles on lit l'adresse d'une maison de nouveautés accompagnée de ces mots bien audacieux quand il s'agit de sorties :

On rend l'argent?

La pièce finie, les noms des auteurs jetés au public, Marc Fournier faisait irruption dans le cabinet directorial.

— Maintenant, dit-il, faites coller partout de grandes affiches ! Mettez-en à profusion sur tous les murs, sur toutes les colonnes.

— Merci du conseil, répondit Billion.

Et il s'en fut, en personne, dans l'intérieur des monuments que vous savez, coller des petites affiches manuscrites.

Seulement — miracle des miracles ! — il avait fait la dépense d'encre rouge pour le titre du drame.

' — Comme cela, murmurait-il, Fournier n'aura rien à me reprocher. J'ai bien fait les choses !

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