LA BELLE BOURBONNAISE
11 avril.
Ce qui prouve que, depuis le succès colossal de la Fille de Madame Angot, une première aux Folies- Dramatiques prend la proportion d'un événement, c'est, qu'il y a quelques jours, un aide de camp de la maréchale Mac-Mahon s'est présenté chez M. Cantin afin de lui demander une loge pour ce soir.
M. Cantin resta d'abord un peu abasourdi, comme un homme qui refuse de croire à l'honneur qu'on veut lui faire, puis une idée lui traversa l'esprit et il se dit :
— Est-ce bien à un aide de camp de la maréchale que j'ai affaire ? Est-il probable, est-il possible que la maréchale veuille assister à une première de mon théâtre? Evidemment non : le monsieur qui me parle emploie tout simplement ce truc pour m'arracher une loge.
Et, sans aucun ménagement, il allait le mettre à la porte. Mais il hésita et il se borna à mettre l'aide de camp... au courant de ses doutes. Celui-ci eut bien vite fourni les preuves de son identité.
— D'ailleurs, dit-il à M. Cantin, je ne comprends pas du tout votre étonnement !...
— Comment? Vous ne comprenez pas!.,, mais c'est un honneur insigne! La maréchale ne va nulle part et elle daignera assister à la première de la Belle Bourbonnaise!...
— Il ne s'agit pas de la maréchale, répondit l'aide de camp en riant, c'est pour moi que je vous la demandé..: cette loge.
M. Cantin, un peu confus/ n'osa plus refuser. Il accorda la loge, mais c'était pour lui une désillusion : déjà il avait entrevu la possibilité d'appeler son théâtre : Théâtre National des Folies-Dramatiques, et d'obtenir pour lui la subvention qu'on à refusée aux Italiens.
Là Bel le Bourbonnaise, opéra-comique de MM. Dubreuil et Chabrillat, sert de début à un jeune et sympathique compositeur : M. Gœdès. Cœdès est souffleur de musique à l'Opéra et les pensionnaires de M. Halanzier , qui l'aiment beaucoup , regrettaient fort de ne pouvoir aller l'applaudir : une répétition de Y Esclave les en empêchait. M. Halanzier a décidé qu'il n'y en aurait pas et une grande partie des artistes de l'Opéra, Villaret, Gailhard, Caron, Berthe, Thibault, etc., étaient ce soir aux Folies.
M. Humbert, le directeur des Fantaisies- Parisiennes de Bruxelles, est arrivé à Paris tout exprès. Il se trouve dans une loge d'avant-scène. M. Humbert est venu voir s'il ne pouvait pas prendre une pièce à Cantin, qui lui prend si bien les siennes. Il paraît que la censure a fait de ses coups.
AVRIL. l47
Elle a commencé par interdire le refrain des couplets : *
Saute, Choiseul! saute, Praslinl Déjà les auteurs avaient songé à remplacer cela par : Saute, Dubreuil ! saute, Cantin I
Mais au dernier moment, la farouche Anastasie s*est laissé fléchir.
Par exemple, il y a un point sur lequel elle a été intraitable : partout oh les auteurs avaient mis : — « Vive le roi! » elle a mis : « Vivat! »
Il me semble pourtant que Louis XV a été roi de France.
C'est historique, cela ! comme disait Dupuis dans les Sonnettes.
Les costumes ont été dessinés par Lucco, le sergent Brindamour de la pièce.
Celui que porte Mlle Desclauzas, au deuxième acte, est joli.
C'est une amazone en velours gris; casaque grise à revers de satin bleu brodé d'argent; gilet en satin blanc; chapeau en feutre gris à bords relevés avec aigrette et plume blanches.
Celui du nègre Zamore est également charmant, et surtout d'une grande exactitude. Il a îté copié sur un tableau du Louvre.
La mise en scène est généralement très-soignée. Il n'y a pas moins de 182 perruques poudrées dans la
pièce. Après ça, les perruques portent bonheur à ,M. Cantin. Voyez plutôt les perruques blondes de Mme Angot !
Pour le deuxième acte, le directeur des Folies, qui a l'excellente habitude de ne pas se ruiner pour les accessoires, a acheté une table en boule qu'il a payée quatre cents francs, sans compter un tapis qu'il a payé neuf cents francs.
— Je ne regrette pas la table, a dit M. Cantin. Quand la pièce aura fini sa carrière, je la reprendrai pour m'en servir chez moi.
Saviez-vous que Milher, le joyeux Milher, fût un ancien agent de change de Lyon?
On me l'a affirmé ce soir ; on a même ajouté qu'il était aussi intelligent agent de change qu'il est aujourd'hui intelligent comédien.
Malheureusement, l'agent de change avait un cœur faible et une bourse accessible à toutes. Il aimait trop les actrices, c'est ce qui l'a perdu, et c'est à cela que nous le devons. Qui sait, si c'était à recommencer, s'il ne recommencerait pas ?
Au dernier acte.
L'acteur qui joue l'amoureux un peu transi de la belle Bourbonnaise entre livide, la cravate" défaite, les yeux mourants, les cheveux hérissés.
Un spectateur du parterre lui crie :
— Ne fais donc pas ta Croizette !