‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 41 sur 126 · LE COUSIN PONS · texte numérisé non relu

LE COUSIN PONS

14 avril.

Les péripéties par lesquelles a passé le Cousin Pons avant d'arriver aux honneurs de la rampe sont inénarrables, et faites pour glacer de terreur tous les aspirants dramatiques présents et à venir.

Qu'ils lisent et qu'ils frémissent !

Il y a bientôt dix ans, que M. Delaunay, admirateur enthousiaste du grand Balzac, prit la détermination de faire un drame du Cousin Pons.

L'écrire fut chose vite faite. Il s'agit ensuite de le caser dans un théâtre. M. Delaunay avait déjà fait jouer de petits actes au Vaudeville et au Gymnase, il porta sa pièce à ce dernier théâtre. Elle y fut refusée à l'unanimité. Il passa les ponts et s'en fut l'offrir à l'Odéon. M. de La Rounat la lut, et trouvant le drame à son goût le reçut avec empressement. M. Delaunay se réjouissait d'un aussi bon résultat et attendait patiemment le jour de la première représentation. Hélas ! sur ces entrefaites, M. de La Rounat vendit son théâtre à M. de Chilly, lequel se montra assez froid pour l'œuvre reçue. Froissé, l'auteur retira sa pièce, qu'il garda plusieurs années dans ses cartons.

Pendant ce temps, M. Larochelle, avec les Inutiles et les Sceptiques, avait fait de Cluny un théâtre à la mode. M. Delaunay courut le voir. M. Lafochelle lui répondit : Je verrai, j'examinerai, etc.; et il examina

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si longtemps que M. Delaunay avait fini par oublier qu'il était auteur dramatique, lorsque M. Weinschenck, son ami intime, se décida à acheter le théâtre Cluny à M. Roger. Dès qu'il fut officiellement directeur, la première chose qu'il fit, fut de prendre une voiture, de courir chez M. Delaunay et de lui crier : a Vous savez, je joue votre pièce ! »

Eh jrien, quand cet auteur, au bout de dix ans d'attente, a vu enfin la toile se lever sur son drame, un simple incident de salle a failli tout compromettre.

A côté £Tujie avant-scène, bruyamment occupée par des jeunes gens qui, ayant trop bien dîné sans doute, confondaient le théâtre Cluny avec feu Bobiuo, se trouvent deux petits enfants : une petite fille de sept ans et un petit garçon de cinq. Ils sont seuls tous deux dans leur avant-scène. D'abord ils écputent assez serieusement, puis le petit garçon commence à s'ennuyer ferme, ^lors, en enfant mal élevé, il imagine, pour se désennuyer, de tirer la langue aux fauteuils d'prchestre. L'orchestre rit.

Cela l'encourage et, tout en mapgeant les franges d'or du rideau d'avant-scène, il fait à Auguste Vitu un pied de nez des plus irrespectueux. |ïn vajn^ la petite sœur, plus sérieuse, veut-elle lui imposer silence, le bambin saisit un petit banc et s'apprête à le jeter sup le crâne du monsieur qui pccupe le strapontin d'audessous. Cris dans la salle ; « A la porte ! à la porte ! » Toute ijne partie du balcorç et des lpges? np vpyant pas les enfant^ et ignorant ce qui se passe, croit à ijne ça-

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baie et veut imposer silence aux tapageurs. Bref, on n'entend rien du premier acte.

Aussitôt le rideau baissé, on s'informe.

— Comment ces enfants sont-ils là, tout seuls?

On m'explique au contrôle que l'avant-scène a été louée dans la journée et que, le soir, avant le commencement du spectacle, une bonne est venue conduire les deux enfants dans la loge, puis les a laissés là !

Devant la porte du théâtre, M. Touroude s'émeut avec raison de cet incident. Comment ! voilà un gamin de cinq ans qui empêche d'entendre tout un acte I Et comme il gesticule, un sergent de ville s'avance vers lui :

— OU cela se passe-t-il, s'il vous plaît, monsieur ? . -— Dans la salle l

— En ce cas, je vous prie de ne pas tant crier dans la rue.

Enfin, au deuxième acte, on détache un contrôleur dans la terrible avant-scène avec mission de surveiller le gamin. Celui-ci, qui croit que c'est le commissaire, se tient coi et finit par s'endormir en s'appuyant la tête sur ses deux poings fermés.

i5 avril.

MUe Fidès-Devriès faisait, ce soir, ses adieux au public dans ce rôle si touchant et si poétique d'Ophélie, qui restera, avec la Marguerite dp Faust, sa meilleure

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création. On l'a plus applaudie que jamais et, au quatrième acte, on lui a fait une véritable ovation. C'est la dernière. Ophélie se marie. Shakespeare n'avait pas prévu ce dénoûment.

On a beaucoup imprimé, depuis quelque temps, que Mlle Fidès-Devriès ne pouvait pas ne pas nous revenir un jour ou l'autre. Malgré une lettre formelle dans laquelle la jeune cantatrice déclarait qu'elle quittait le théâtre pour toujours, on se plaisait à espérer le contraire; on citait des exemples illustres et on disait, avec raison, qu'on ne renonce pas aussi facilement aux enivrements du succès.

Je crois, quant à moi, la retraite de MUe Devriès définitive.

Très-amoureuse de son art, musicienne dans Pâme, née, pour ainsi dire, entre deux portants — sa mère la mit au monde en venant de chanter le Prophète, c'est pour cela qu'on l'a appelée Fidès — • la jeune hollandaise, quoique élevée dans un monde purement artistique, a toujours eu le théâtre en horreur. Le plaisir qu'elle éprouvait en interprétant nos grands maîtres, l'immense satisfaction que lui causaient ses triomphes, tout cela ne compensait pas à ses yeux l'ennui invincible qu'elle éprouvait au moment d'entrer en scène.

Il est donc plus que probable qu'elle ne regrettera pas les planches. Mariée, on l'entendra sans doute quelquefois dans un concert de bienfaisance, niais ce sera tout. A moins d'événements imprévus, elle ne chantera plus que pour sa famille ou pour ses amis.

— Pourtant , lui disait-on il y a quelques jours ,

quand vous retournerez à l'Opéra, et que vous verrez, de votre loge, ce public qui vous a tant aimée, prodiguer ses applaudissements à quelqu'autre Ophélie, à quelqu'autre Marguerite , cela vous fera quelque chose?

— Certainement, répondit MIle Devriès, cela me fera plaisir !

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