COLIN TAMPON
17 avril.
Les premières du Château-d'Eau sont de plus en plus suivies. La grande vogue de Forte en Gueule a fait du théâtre de M. Cogniard un théâtre à la mode qui, malgré sa situation dans un quartier un peu éloigné du centre, parvient à attirer un public élégant.
Ce soir, les artistes dramatiques y sont en majorité. On me montre pourtant, à titre de curiosité, une avant-scène où se trouvent quatre jeunes gens, avec des camélias à la boutonnière de leur habit. Il paraît que cette avant-scène a été ainsi occupée, par les mêmes jeunes gens aux mêmes boutonnières fleuries, pendant les cent représentations de la revue !
Pour qui ces messieurs sont-ils là; car tant d'assiduité doit avoir un but? Est-ce pour la brune Fleur d'Aloès, pour la frétillante Frétillette, ou pour la reine Ajoupa? Je le saurai.
Comme le Fils de la nuit, comme le Naufrage de
la Méduse, comme \^friççdney Colin Tampon a son vaisseau. Un joli brick, ma foi. que les flots balancent furieusement. Non-seulement le brick a un pont praticable, mais on voit ce qui s'y passe à fond de cale. Enfin, quand le navire s'est éloigné, on aperçoit un décor très-réussi de pleine mer avec un charmant effet de lune. On a beaucoup applaudi.
Les journaux avaient annoncé à son de trompe que Colin Tampon servirait de prétexte à l'exhibition de vrais éléphants savants. L'immense scène du Châteaud'Eau semblait créée tout exprès pour les exploits de ces pachydermes. On n'avait pas vu d'éléphants au théâtre depuis 1845. A cette époque, le Cirque Olympique mopta un mimpdrame dans lequel deux de ces animaux jouaient le principal rôle. Il y en avait un grave, réfléchi, solennel^ avec des allures d'hqmme politique ; un autre badin, léger, farceur ? ayant des jeux de trompe tout à fait fantaisistes et faisant de l'œil aux dames des avant-scène.
Le premier éventait les conspirations, combattait lps usurpateurs des Indes? emportait dans sa trompe l'héritier du trône que menaçaient les poigpards fjes assassinSj sauvait l'innocence, enfin, et punissait le crime ; le second débouchait des bouteilles, jonglait avec des couteaux et exécutait la danse des œufs avec la meilleure grâce du monde.
Donc le public attendait l'exhibition promise avec une certaine impatience.
Hélas! la déception a été grande.
Les vrais éléphants ne sont pas venus, et il a fajlu,
au dernier moment, les remplacer par un éléphant en carton-pâte.
Alors on s'est heurté contre une autre difficulté.
Il a fallu trouver des comparses sachant remplir ce rôle.
N'est pas éléphant qui veut.
Ce a'e§t rien que d'entrer dans la carapace de ranimai, mais il y a une façon de marcher, de faire mouvpir la tête, les oreilles et la trompe^ qui nécessite des études sérieuses.
Or, M. Cogniard avait bien trouvé les jambes de devant, mais il lui ét^it impossible de mettre la main sur les jambes de derrière.
A force de recherches pourtant, on finit p$r dénicher des artistçs qui avaient été éléphants dans plusieurs théâtres. ,
Seulement, quand il s'agit de 3igner leur engagement, ces artistes déclarent qu'ils étaient tput disposés à jouer les jambes de devant, mais que quant à celles de derrière, ils ne s'abaisseraient pas jusque-là.
Ce q'est qu'à force de supplications, et en leur promettant d'ajterner, que le directeur du Châtç^u-d'Eau e§t parvenu à les décider.
L'avant-scène aux petits jeunes gens a été louée pour la reine ^Vjoupa, l'agréable bouquetière de la Revue. Un examen attentif m'a aidé à pénétrer ce mystère. Se bornant à sourire avec bienveillance aux couplets de ?!??f 47^°$? e* Ae ffétillette, ces messieurs aux camélias pnt applaudi avec enthousiasme et acharnement I9. souveraine indienne. Leurs applaudissements les on*
trahis. Mais pourquoi diable sont-ils quatre? Lesquatre fils Aimons!
20 avril.
Pour remplacer les Parisiennes, M. Comte, dont la troupe vient de se renforcer de la troupe d'opérette de M. Offenbach, a monté à la hâte un charmant spectacle coupé.
Bien que toutes les pièces dont il se compose soient archi-connues, un public des plus élégants est venu leur faire fête.
On a dévalisé une boutique de fleuristes en l'honneur des interprètes de la Chanson de Fortunio. MUe Fonti a eu un bouquet qui, cette fois, lui était bien destiné, et Mme Peschard une gigantesque couronne, si grande que le gamin qui la portée au théâtre disparaissait derrière elle.
L'événement de la soirée était le début de la blonde Pomme d'Api sur la scène du passage Choiseul. Sa place y semblait marquée à l'avance. Mais un obstacle en apparence insurmontable paraissait l'éloigner à tout jamais du théâtre aristocratique dirigé par M. Comte.
Là régnait en souveraine depuis trois ans déjà une diva aux grands yeux étonnés, aux longs cheveux noirs, au charmant sourire, la divine Molda% la délicieuse Petite Reine, la Parisienne si chère aux Parisiens. Quoique le blond et le brun soient les deux couleurs
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les plus opposées Tune à l'autre, on concluait à juste raison que la fusion de ces deux nuances disparates était impossible et que jamais le petit pied de Théo ne se poserait là où la bottine coquette de Judic piétinait si gentiment chaque soir.
Mais un homme pour qui le mot impossible n'est pas français, Offenbach se mit dans la tête d'opérer ce miracle. Comment s'y prit-il pour réussir? Demandez" lui sa recette — il ne vous la donnera pas. Toujours est-il qu'il lui suffit de quelques jours pour remporter cette victoire sans exemple dans l'histoire du théâtre, de faire jouer sur la même scène les deux divas qui sont devenues, grâce à sa baguette magique, les deux meilleures amies du monde.
Bien plus, dans quelque temps, il nous sera donné de les applaudir Tune et l'autre dans la même soirée. Qui sait, peut-être ira-t-il jusqu'à les faire jouer dans la même pièce !
Ce qui est certain, c'est que ce soir tous les amoureux de la Jolie Parfumeuse avaient quitté leur fauteuil d'orchestre de la Renaissance pour élire domicile aux ' Bouffes-Parisiens.
La direction s'est empressée de passer avec eux un bail de 3-6-9.
Au reste les Rendez-vous bourgeois, quoique joués trois ou quatre fois dans les matinées de la Gaîté, étaient pour la plupart des spectateurs une véritable première, et Théo dans sa petite robe blanche, avec ses gaietés de pensionnaire et ses effarements d'amoureuse inexpérimentée a fait de nouvelles victime s
parmi les nombreux gilets à cœur accourus pour l'applaudir.
AFfAHlE GfLLp ET GfLLOTIN.
zz avril.
Ce soir, au tribunal de l'Opéra-Coipique, devant les juges du feuilleton au grand complet et le public ordinaire de ces sortes d'affaires — les dames étant naturellement en majorité — ont comparu :
i° Le sieur Sauvage (Thomas), auteur dramatique et plus spécialement librettiste, qui a élu domicile rue Favart;
2° Le sieur Thomas (Ambroise) , compositeur de musique, membre de l'Institiit et directeur du Conservatoire, y demeurant.
Lesdits siejirs ne s'étant pas trouvés d'accord comme il appert de plusieurs actes^ documents et écrits, publiés à plusieurs reprises dans les journaux de la capitale, et cette divergence d'opinions ayant cjonné lieu à une action judiciaire, intentée par le sieur S^uv^ge (Thomas), au sieur Thomas (Ambroise), actjorç ^ la suite de laquelle le sieur Jhomas (Ambroise) a été condamné à laisser représenter l'ouvrage dont il a écrit la musique, le tribunal de l'Opéra-Comique s'est réuni ce soir pour juger la cause en dernier appel.
Au commencement de l'audience, l'un des huissiers ayant reconnu l'ombre de l'illustre Loyau de Lacy qui
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planait au-dessus de l'orchestre. l'a immédiatement expulsée, craignant de la voir influencer le jury. L'ombre s'est retirée, mais en promettant qu'elle intenterait un procès à l'huissier qui, en la mettant à la porte, a commis envers elle un acte arbitraire et un abus de pouvoir.
Les avocats des deux parties étant en présence, les plaidoiries ont commencé vers neuf heures et demie pour neuf heures.
Me Chant représentait le sieur Thomas (Ambroise), et Me Livret, le sieur Sauvage (Thpmas).
Me chant a commencé de la sorte :
— Messieurs les jurés, te musique que vous allez entendre est de la petite musique. J'ajouterai même, de la musiquette. Mon client, en sa qualité de directeur du Conservatoire et de membre de l'Institut, n'en fait guère plus de cas que de C'est dans Vne\ qu'ça me chatouille ou à? Ohé Joséphine!
Me livret a répliqué :
— Messieurs les jurés, la musique que vous allez entendre est de la grande musique. J'ajouterai même, de la musique sublime. Mon client, en sa qualité de librettiste, en fait le plus grand cas.
Me chant : L'homme qui a écrit les pages graves et magistrales d'Hatnlet peut-il consentir à livrer au public, une erreur de jeunesse dont l'ouverture est une combinaison de tambours et de fifres et où il y a des phrases de duo sur des paroles comme celles-ci :
Q'eçj: la voix du rossignol, Qui la nuit chante en bémol !
Me Livret : On bissera l'ouverture, on bissera les duos, on bissera les couplets, on bissera tout, tout!
M* Chant : Et si je neveux pas être bissé?
Malgré l'éloquence de la partie adverse, l'avis de Me Livret a prévalu et plusieurs morceaux de Gille d Gillotin ont eu les honneurs du bis. Le sieur Thomas (Ambroise) a eu la douleur de voir son ouvrage monté avec les plus grands soins et encadré dans un joli décor tout pimpant de roses, de volubilis et de vignes folles.
Cependant, l'animosité des plaideurs persistant jusqu'à la dernière minute, le sieur Thomas n'a pas voulu que son nom fût lancé à l'auditoire par celui qui lancerait le nom du sieur Sauvage.
Considérant cette défense formelle, le sieur du Locle a très-habilement chargé les deux principaux interprètes de la dite formalité.
Mllc Ducasse (Gillotin) et le sieur Ismaël (Gille) se sont avancés vers la rampe en disant :
Ensemble : Mesdames et messieurs, l'opéra-comique que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous.
. Mlle Ducasse : Est pour les paroles de- M. Thomas Sauvage.
M. Ismael : Et pour la musique de M. Ambroise Thomas. '
Enfin le tribunal, sans en avoir délibéré, a prononcé le verdict suivant :
Le sieur Thomas (Ambroise), est condamné à laisser représenter sa pièce sur le théâtre de l'Opéra-
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Comique pendant aussi longtemps qii'elle fera de l'argent;
A la mettre à la disposition de tous les directeurs de province et de l'étranger qui désireront la monter ;
A voir sa partition gravée et tirée à des milliers d'exemplaires ;
A entendre sa musique sur tous les pianos et même sur les orgues de barbarie;
A aller toucher tous les mois chez le sieur Peragallo sa part des droits d'auteur.
Quand ce jugement est prononcé, on entend un cri dans la salle :
C'est une dame qui s'évanouit.
23 avril.
Entre deux succès à Londres, M1Ie Marie Heilbron est venue à Paris pour donner sa représentation à bénéfice, composée — selon la tradition — d'un acte de chacun des trois opéras dans lesquels la jeune artiste a été le plus goûtée. La saison des Italiens touche à sa fin et, naturellement, le public ne ressemble plus en rien à celui des belles soirées d'hiver. Beaucoup d'étrangers, des bourgeois, des toilettes négligées. Pourtant la bénéficiaire a été couverte de fleurs et elle peut emporter d'agréables souvenirs de son début dans la carrière italienne.
Des Italiens, je passe naturellement aux Bouffes. Le nouveau spectacle y fait beaucoup d'argent. On y arrive à neuf heures, pour Pomme d'Api; on écoute la moitié d'un acte, on va fumer un cigare dehors et on revient poijr l'autre moitié d!un autre acte. C'est charmant. J'ai remarqué ce soir, dans les avant-scènes, le comte et la comtesse Martel, avec M. de la Redorte et le comte de Turenne, puis M. Cahen d'Anvers, Jules Barbier et « le Russe de Théo » .
Cest ainsi qu'on désigne un grand seigneur russe qui n'a pas manqué une seule représentation de la Jolie Parfumeuse^ et qui paraît décidé à suivre avec la même assiduité le répertoire de la diva au Passage Choiseul. Il occupe, aux Bouffes, un fauteuil situé au même rang que celui qu'il occupait à la Renaissance. Le Russe de Théo me rappelle cet Anglais qui suivait, à travers tous les pays, je ne sais quel dompteur, espérant le voir croqué par un de ses lions. Il attend, lui aussi, le moment où la blonde charmeresse sera dévorée par quelque lpup des fauteuils d'orchestre. Il attendra longtemps!
De la salle je passe dans les coulisses.
Je me rappelle vous les avoir décrites il y a déjà longtemps, ces coulisses grandes à peinp comme un mouchoir de ppçhe? où la présence de Désiré et de la mère Thierret suffisait à rendre toute circulation impossible. Y loger une troupe copiplète semblait uji problème presque insoluble. Cette fois la difficulté était autrement grande. Ce n'est pas une seule troupe, mais deux, qu'il a fallu installer dans ce petit espace.
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Qn y est arrivé, mais au prix de quels efforts ! Pas un centimètre — que dis-je ? pas un millimètre n'a été perdu. Les dessus, les dessous, le cintre, les corridors, tout a été mis à contribution. Il y a des petites femmes jusque dans la niche du compteur à gaz. Un instant on a même songé à transformer la loge du concierge en loge d'artiste, mais le farouche Pinglin aurait murmuré et ce fonctionnaire utile a dû être respecté. Par exemple le foyer — les Bouffes malgré leur exiguïté avaient eu jusqu'à ce jour le luxe d'un foyer — le foyer a été impitoyablement sacrifié. A peine en restet-il un petit coin. On y a établi une loge où s'habillent Daubray et Bonnet et dont la construction n'aura pas été bien coûteuse : le mur de séparation est tout simplement un châssis de salon emprunté au magasin de décors.
C'est à peine si les deux malheureux artistes sont chez eux, on voit tout ce qu'ils font, on entend tout ce qu'ils disent. Voilà une loge où Ton peut être bien sûr qu'on ne « débinera pas » l'administration. M»?Grivot occupe l'ancienne loge de Debreux. Quant à M1,e Dartaux, elle n'est pas à plaindre : Judic a mis gracieusement à sa disposition sa jolie loge capitonnée. Et puisque je viens d'écrire le nom de Mlle Dartaux, constatons, en passant, que son succès dans Pomme dyApi,tt les Rendez-vous, bourgeois, va chaque soir en grandissant.
Par exemple, la pauvre Théo n'est pas très-bien partagée et je ne sais trop comment elle ferait, si elle voulait transporter aux Bouffes les meubles qui gar-
nissaient sa loge si coquette de la Renaissance. C'est la loge de Désiré qui est devenue la sienne : un petit carré où il y a tout juste place pour deux chaises. Quand la diva reçoit des visiteurs, elle est obligée de s'effacer un peu sur Tune de ses deux chaises pour leur permettre de s'asseoir, ce qu'elle fait du reste avec une grâce charmante.
En fait de tentures, il ne s'y trouve que les caricatures et les affiches que Désiré aimait à y coller. On y remarque le po trait du duc d'Aumale, celui du prince de Joinville et la chanson du Plan de Trochu :
Savez-vous Tplan de Trochu?
Plan, plan, plan,
Ah! quel beau plan!
Savez-vous Tplan de Trochu?
Grâce à lui rien n'est fichu.
Mais bah ! une planchette pour la poudre et le fard, une glace pour juger de l'effet du costume et de la coiffure, cela suffit. Pomme d'Api est si bonne fille!
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LA PERICHOLE.
(Air de la Lettre.)