‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 43 sur 126 · A MONSIEUR JACQUES OFFENBACH · texte numérisé non relu

A MONSIEUR JACQUES OFFENBACH

25 avril.

O mon cher maître, je vous jure,

En vérité, qu'il était temps

De la revoir, vive d'allure,

Votre opérette aux airs charmants.

Cet éternel Chapeau de paille

D'Italie est bien rococo ;

11 a du bon, mais quoi qu'il vaille,

Entre nous, c'est un vieux chapeau.

Puisqu'un mal cruel vous empêche D'être à votre poste d'honneur, Veuillez lire cette dépêche Pour vous écrite à la vapeur.

Ma rime est pauvre et famélique :

Voudrez-vous lui faire crédit ?

Chantez-la sur votre musique, Vous lui donnerez de l'esprit.

Ah! ce simple nom : Périchole Comme il est plein de souvenirs I C'est tout un passé qui s'envole, Passé joyeux, tout aux plaisirs ; Ce passé qui va disparaître, Il nous semble bien loin déjà :

Théo, Judic étaient à naître, On parlait peu de Gambetta.

Aussi quelle charmante salle, Le Tout Paris boulevardier, S'est disputé la moindre stalle, Tout est plein jusqu'au poulailler, Et par avance Ton Fredonne De tous côtés vos airs exquis, Et surtout celui qui me donne Le rhythmë sûr lequel j'ëefis.

J'entends Paul Foucher qui soupire :

u Les femmes, il n'y a que ça ! »

Miranda ne cesse de dire^ La bouche en cœur : « Il grandira ! » Madame X..., que déjà délaisse Un époux, par trop négligent, Lui chante à Poreillé, saris cesse, L'air dtt « mari récâlcitràrit. H

Voulez-vous des noms ? Je vous cite

Au hasard : Camando, de Croix,

Brinquant, Delaage le spirite,

Stem et le comte de Pontoi,

D'Hautpoul, Janvier de la Motte,

Martel, Galitzïhè, Ej)hfussi^

Troubetzkdï; bref, une flotté

Que je hé puis hdmrhér ici.

J'aurais voulu parler des clames :

. Heilbron, Mariani, Zulma, Mais bah! remplaçons ces réclames Par de nombreux et cœtèra.

Mais n'oublions pas la charmante Judic, qui trop tôt prend son vol :

Au Gymnase il faut qu'elle chante Aii bénéfice dé Lândrbt !

Songez que pciur là circonstance Schttèidér doit rejouer ce soir !

Or$ quel cœur pour la belleHortense Ne bat pas sous un habit noir?

Même attrait du côfé des femmes ; Il est là, le roi des ténors, Le beau Dupuis, aimé des dames Çfui possèdent un huit-ressorts.

Bref, quand le toile s^cst baissée

Ce Soir pour la dernière fois,

Chacun n'avait qu'iule petisée :

En Voilà bien poiir deu± bons mdia !

AU Figaro je me séquestre

Et, les yeux de sommeil perdus,

Je signe : « Un Monsieur de l'orchestre. »

Qui lutte, mais qui n'en peut plus.

27 avril.

La temjpéràture s étant rafraîchie, les recettes des théâtres ont naturellement remonté. Aux Variétés, on a fait ce soir mille francs de plus qu'hier, et à peu près partout il y a eu dé la hausse.

l68 LES SOIRÉES PARISIENNES.

Pendant qu'on joue le premier acte de la Périchole, je vais sur la scène, où je fais deux visites également intéressantes.

La première est pour la loge de Daniel Bac. Je tenais à voir de près le costume d'évadé si réaliste qui, l'autre soir, avait fait sensation à l'acte du cachot.

Je renonce à vous le décrire, ce costume qui n'a plus ni forme ni couleur, et dont le velours, usé jusqu'à la trame, en dit si long sur les douze années de captivité qu'il vient de traverser. Mais son histoire vaut la peine d'être contée.

Il est aux Variétés depuis bien longtemps : cela remonte à la création d'Halifax. Il était alors porté par un des personnages importants de la pièce. Puis, les destins sont changeants, il échut en partage aux rôles secondaires, et enfin de chute en chute, il en arriva à habiller un simple figurant. Dernièrement encore, à la reprise des Brigands, il était porté par un seigneur de la cour de Mantoue. Enfin, après de longs et de loyaux services, il avait fait valoir ses droits à la retraite, et reposait en paix dans un des casiers du magasin.

. C'est là que Daniel Bac l'est allé chercher. Mais, ne se contentant pas de ce délabrement déjà respectable, l'artiste l'a « travaillé » pendant quelques semaines. Les galons ont été décousus, l'étoffe effrangée et la culotte usée patiemment avec une pierre, pour imiter le traînement des genoux sur le sol. Tel qu'il est maintenant, il est irréprochable. Mais, par exemple, cette fois il aura bien dit son dernier mot.

11 y a aux Variétés quelque chose de plus curieux encore que le costume de Daniel Bac, ce sont les diamants d'Hortense Schneider. Quand on entre dans la loge de la Périchole, entre le ier et le 2e acte, on trouve Niquette, la femme de chambre de la diva, la gardienne de tous ces trésors, occupée à les sortir de leurs écrins. Il y en a là pour sept ou huit cent mille francs, au moins. A l'intention des honnêtes femmes qui vont à pied, j'en dresse un inventaire rapide.

Enumérons : plusieurs bagues, un bracelet-rivière, deux boutons d'oreilles valant 80,000 francs, sans compter les pendants, quatre rivières superposées, dont l'une est ornée d'un médaillon éblouissant, un diadème surmonté d'étoiles, une aigrette, un serre-cou de velours noir tout garni de fers à cheval en diamants, et enfin, un magnifique crochet formé d'un H et d'un S entrelacés et supportant un petit miroir en or avec la répétition du chiffre, le tout en diamants — naturellement.

— Ce n'est pas possible, disait quelqu'un, il faut qu'elle en ait découvert une mine.

— Oui, une mine... et des mineurs.

Pendant que je me trouve danslaloge de Mlle Schneider, on y apporte un magnifique bouquet. Ce qui se dépense "tous les soirs d'argent, en fleurs envoyées aux actrices à la mode, est incalculable. Plusieurs divas qui jouissent d'une quasi-réputation de vertu reçoivent, à chaque représentation, pour une forte somme de fleurs, et des plus rares. Ces envois sont tout ce qu'il y a de plus anonyme. Comme je demandais

dernièrement à l'une des bouquetières assermentées des jolies artistes si parfois une carte ou un petit mot quelconque ne se glissait pas au milieu des lilas et des roses t

— Monsieur, me répondit-elle avec fierté, dans ces conditions-là je ne me chargerais pas de fournir les fleurs !

Elle compléta ces renseignements en me racontant qu'elle avait carte blanche pour ses fournitures de tous les soirs, et qu'il lui suffisait de remettre sa petite note à l'un des admirateurs platoniques de ses clientes pour en toucher immédiatement le montant.

— Sapristi, dis-je à la bouquetière de ces innocents, vous devez faire d'excellentes affaires.

— Mais oui; me répondit-elle, et cela durera tant que Mme X tiendra bon!

— Ah ! alors... si elle venait à faiblir? La fleuriste me regarda d'un air fin.

— Si elle venait à faiblir- s'écria-t-elle, ce serait

comme Mme Z Avant, c'est effrayant ce que je lui

envoyais, mais depuis... plus rien! Et tenez;., c'est à ce point qu'hier, elle a eu besoin d'un bouquet, n'estce pas? Eh bien, c'est son mari qui a été obligé de le payer!

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