‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 53 sur 126 · DE CHARITÉ MATERNELLE · texte numérisé non relu

DE CHARITÉ MATERNELLE

4 juin.

Pour n'avoir pas eu lieu le soir, le compte rendu de la fête d'aujourd'hui ne doit pas être exclu de ce livre. Il m'appartient par le public qui y a pris part, un véritable public de première, mais qui — pour cette fois seulement — de spectateur est devenu acteur.

Le grand monde fait ce qu'il peut pour donner de l'élan aux affaires, pour soulager la misère, et on ne saurait rien se figurer de plus charmant ni de plus cordial que la kermesse de bienfaisance du jardin Besselièvre.

De tous côtés, de coquettes petites boutiques abritées par des parasols multicolores ; des jeux de toute sorte, des buffets, des orgues de barbarie, des musiques militaires, des drapeaux, des écussons, des tentes, desfleUrs, des voitures de chèvres.

Enumérons les marchandes.

MM Laurent tient un bureau de tabac: pipes en écurne, purs havanes, cigarettes russes — un louis le ûgfrîe, c'est pdur rieri ;

A côté, la boutique de confiserie de MBM de Rothschild, de las Marisinas et Joseph Halphen; tout est sucré, même les paroles par lesquelles on engage les passants à s'arrêter un instant;

Bouquetières : MmM Moisson et Cahen d'Anvers;

Tournevire, mirlitons et crécelles — à tout coup l'on gagne : Mme Denière ;

Gaufres : comtesse de Caraman et Mme de Boissieu ;

Bière — une bière délicieuse et française, s'il vous plaît : bière de la cave du Roy (Sèvres) — vendue par Mmes Jacobs et Chéronnet. J'ai vu un consommateur payer son verre cent francs et la marchande, en glissant le billet dans son aumônière, lui disait avec un sourire :

— Il n'y a pas de pourboire?

Autre tournevire, pains d'épices : Mme Flamant;

Toupie hollandaise : MmC9 Stern et Mure;

Passe-boules : comtesse Kleftzkouska ;

Rouge et noire, macarons : comtesse de Mercy et duchesse de Montmorency;

Chevaux de bois : comtesse de Failly ;

Balançoires et massacres : comtesse Cari de Mercy;

Enfin, au buffet, sont la duchesse de Mouchy, la comtesse Walewska, Mme Ellissen, la baronne de Roman, Mlle Alphand, Mme Reidelsperger, née du Sommerard.

On dirait, à voir ces dames suffire à toutes les demandes et pousser à la consommation, qu'elles ont répété généralement avec Mme Rouzé.

Si vous voulez savoir de quel côté est le succès de la fête, placez-vous un instant à demi-vol d'oiseau sur , l'un des tertres du jardin Besselièvre et vous verrez un groupe compacte devant la tombola, où tourne la roue de la fortune.

Par terre, au milieu d'un cercle choisi, disposée

s'amuser, Mmeg la princesse de Mettarnich et la comtesse de Pourtalès distribuent des palettes. Il y en a vingt de ces palettes qui sont garnies de numéros.

Là, point de supercherie comme à Saint-Cloud ou à Montmartre, les entrepreneurs de la loterie ne gardent pas de cartons ; on ne tire que quand tout est distribué. D abord, les lots sont jolis et offerts par des donateurs de goût; puis, ceux et celles qui sont chargés de les expertiser le font avec tant de grâce, tant d'esprit, que tout le monde se sent pris de l'envie de jouer; le désir de gagner n'est que bien secondaire.

Mme de Pourtalès, sous son voile blanc, ne cesse pas de sourire et elle le fait avec une mélancolie charmante qui augmente l'expression de douceur de toute sa physionomie si fine et si aristocratique. Personne ne sait, comme elle, sourire avec franchise, sans crainte de montrer les dents.

Mmede Metternich, c'est autre chose; l'expression de finesse qui la distingue se produit par la contraction des yeux ; les lèvres de corail rouge restent constamment fermées; la voix sort claire et sonore comme le bruit d'un instrument de cuivre, elle lance le mot sans préparation, tantôt railleur et incisif, tantôt bienveillant et gracieux.

Quelqu'un a dit tout à l'heure que la princesse était une Desclée mondaine; on ne saurait trouver une comparaison plus juste. Elle possède un de ces visages qui s'illuminent d'esprit au point de ne plus laisser voir les traits qu'à travers un prisme charmant et, en la regardant, on néglige le détail pour ne s'occu-

per que de l'ensemble d'une séduction indiscutable. La princesse et la comtesse sont admirablement secondées par leurs lieutenants qui font la parade sur l'estrade avec un entrain et une verve inépuisables. Ce sont messieurs le comte de Turenne, le comte Hubert Delamarre, Robert de Fitz-James et Ashton Blount.

M. de Turenne est grand, myope, et possède la figure la plus aimablement irrégulière qu'on puisse voir; tout s'y retrousse : le nez, les moustaches et les cheveux. Il a des façons de parler à la Pérez et dit tout ce qui lui passe par la tête en bon enfant, sûr de trouver de gais enfantillages où jamais ne se mêle la plus petite pointe de trivialité.

Hubert Delamarre, autre grand enfant> aux traits à la fois énergiques et doux. Il se démène, il se promène, il ne prend pas même la peine d'essuyer son front, que la sueur constelle, il va et vient, descend dans les groupes et lance des mots dignes de ceux que trouvait feu son père le sénateur, qui passait pour un des plus fins causeurs du Jockey-Club.

M. de Fitz-James est un marin ; tout en lui le févêle; sa mise et ses allures 7 mais ces allures-là sont celles d'un jeune lion de mer, qui n'a pas moins na* vigué sur les flots parisiens que sur* l'Océan, et qui trouve facilement le trait, guidé par la boussole intelligente que couvre son chapeau.

M. Blount, c'est le jeune premier de l'affaire. Il est irréprochable dans son rôle. Correct de visage, il est non moins correct de tenue et de langage. On ne sait

pas au juste quand U cessera d'avoir vingt-cinq ans» En tout cas, ce ne sera pas de sitôt.

Je pourrais faire des boniments de ces messieurs, un recueil qui obtiendrait un succès fou sous le titre de Mille boniments pour un louis. Mais, pour cela, il me faudrait l'autorisation des auteurs qui les ont improvisés à la vapeur.

J'en donne seulement quelques échantillons que j'ai notés :

— Allons, messieurs, un peu de courage à la poche, il n'y a plus que deux palettes à placer, et sur l'une d'elles se trouve le N° 1 3 . . . le numéro de Premier Mai qui gagnera le grand prix de cent mille francs !...

— Nous arrivons au lot historique offert par MM la maréchale de Mac-Mahon : un service à café en vieux SèVres!... Un service glorieux destiné au gloria!...

Ge service-là; qui est une des plus jolies pièces de la tombola, échoit, à qui? Devinez. A M1U Catinette, qui, en proie à la joie, à l'émotion de gagner un service aussi précieux, ne sait plus oit elle en est, et demandé à tous ses amis s'il n'y aurait pas lieu d'adresser une lettre dé remercîments au Président dé la République.

Puis on apporte un fusain, mais un fusain tellement étrange qu'il est impossible; après l'avoir retourné dans tou* les senâ, dé deviner celui daris lequel il re-< présente quelque chose. On se décide à lé mettre atix enchères et on l'adjuge à M. Marescot, qui, ayant eu l'imprudence de lancer une critique à l'adresse du ta-

bleau, voit cette critique prise pour une enchère de vingt et un francs.

On rit beaucoup encore des interpellations adressées à chaque instant au « gros Monsieur, » (J. de la Charme) qui se prête de très-bonne grâce à son rôle de compère. On lui fait dépenser un argent fou, et on ne cesse de lui imposer des palettes. Il ne parvient pas, du reste, à gagner une seule fois. .

Niez donc la veine :

On annonce, à la tombola, qu'on va tirer l'un des gros lots : une ravissante statuette en bronze donnée par la duchesse de Mouchy.

— A vingt francs la palette !

Arrive M. Edouard Fould.

— Voyons, M. Fould, crie M. de Fitz-James, une palette pour vous !

La roue tourne et M. Fould a le numéro gagnant.

— Passez la statuette au propriétaire de Saltarelle. Tout le monde applaudit.

Voici le pendant de cette scène.

M. de Villemessant s'arrête devant la roue de la fortune et aussitôt la princesse de Metternich lui met une palette dans les mains.

— Mesdames et messieurs, annonce M. Louis de Turenne, on va tirer un superbe vase à pied contenant un magnifique caoutchouc — ficus elasticus. C'est un objet de prix et M. de Villemessant lui-même a bien voulu nous prendre une palette ! Voyons, Mesdames et Messieurs, qui veut disputer la chance à M. de Villemessant?

Les palettes sont bien vite placées, la roue tourne, l'aiguille s'arrête au numéro 85 ; c'est M. de Villemèssant qui Ta.

Bravos unanimes.

Seulement l'objet est d'un transport difficile. vAlors M. de Villemessant s'adressant à M. Adolphe de Rothschild :

— Voudriez-vous, M. le baron, lui dit-il, moyennant vingt sous, vous charger de porter cela à mon domicile?

— Je regrette, répond le baron en souriant, de ne pouvoir accepter, mais... (montrant sa boutonnière) en fait de plaque, je n'ai que des plaques étrangères.

Autre coin charmant : celui du bal d'enfants.

Sur la pelouse, du côté de la Seine, sautent des moutards, les cheveux au vent, les robes chiffonnées, poussant des petits cris de joie. Les uns dansent correctement, sérieusement, on les admire, on les applaudit; les autres gambadent au hasard, follement, se souciant peu de la mesure.

— Voyons, Camille, dit une maman à un petit garçon de quatre ans, va donc inviter une petite fille!

— Ze sais pas, répond le bébé, ze sais pas danser, na !

— Ça ne fait rien... tu vois bien qu'il y a d'autres petits garçons qui dansent sans savoir.

Et la voix de la maman est si suppliante que Camille se laisse fléchir. Il empoigne une petite fille de son âge et risque un galop.

Il faut voir comme on le suit de l'œil et comme on est fière de ses petits bonds gracieux. Mais patatras,

voilà Camille qui tombe. La maman pousse un cri. Ce n'est rien, heureusement. Les chutes sur le gazon sont peu graves.

C'est la musique du 82e de ligne qui fait danser les enfants. Chers petits! Qu'ils paraissaient heureux!

Mais aussi, quand ils vont apprendre ce soir que leur papa et leur maman retournent à la fête et qu'on va les coucher à huit heures et demie, que de larmes viendront effacer la joie de l'après-midi !

Vers sept heures, il y a encore beaucoup de monde au pied de la tombola, seulement toutes les poches sont vides, tous les amateurs sont décavés. L'un propose d'engager sa montre, un autre offre de jouer sur parole. Heureusement qu'il ne reste plus qu'une pendule à vendre et cette pendule, qui marque la fin de la loterie, marque aussi l'heure de la retraite.

La recette a été magnifique. Dans la journée seulement, il y a eu pour plus de vingt mille francs d'entrées et les marchandes ont dû faire des affaires d'or. Le produit de la tombola a été de près de huit mille francs.

Ce sont MM. Alphand, Louîs de Turenne et Ellissen qui ont surveillé les appréts*de la fête et, voyez si l'on avait bien pris toutes ses précautions, M. Alphand a donné ce détail piquant qu'hier il avait envoyé des dépêches à tous les observatoires de France pour connaître l'état du ciel. D'après les réponses, il avait été certain qu'il ferait beau aujourd'hui.

Le succès de la première de la fête villageoise a été

si éclatant, que nous pouvons espérer une seconde représentation.

Les pauvres ne s'en plaindront pas.

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