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LE PIED DE MOUTON

12 juin.

Féerie d'été ; c'est une féerie d'été. C'est-à-dire une féerie montée tout exprès pour les trains de plaisir des départements et les grands arrivages d'étrangers ; une féerie pour le public d'exportation, avec beaucoup de clinquant, une orgie de paillettes, des jardins en or, des maisons en or, une série de ballets en tous genres, des diableries, des clowneries, des tableaux vivants, des feux d'artifice, des danseuses de sept ans et des danseurs de cinq !

C'est aussi une première d'été, avec le public d'été, qui ne ressemble plus guère à l'autre, bien qu'il soit encore assez brillant, — car le Grand-Prix retient à Paris une foule de gens. qui, aussitôt après cette course à sensation, feront leur sortie en masse pour aller s'abattre sur toutes les villes à bains et à casinos.

Il est devenu très-facile d'apprécier du premier coup la composition d'une salle de spectacle — au point de vue féminin du moins — sans l'aide de la lorgnette.

J'ai pour cela un moyen infaillible que je m'empresse de livrer à mes lecteurs.

224 LKS SOIREES PARISIENNES.

Si les grands éventails — les éventails-stores, derrière lesquels une demi-douzaine d'amoureux se cacheraient facilement — sont en majorité, vous pouvez vous dire que la partie la plus belle du public se compose surtout de cocottes ;

Si ce sont des éventails moyens — ni trop grands ni trop petits — pariez pour la femme du monde ;

Si ce sont de petits éventails — des éventails selon la mode d'autrefois — vous avez affaire à des bourgeoises.

Tout le monde pourra contrôler l'exactitude de mes observations.

A la Porte-Saint-Martin, ce soir, il y avait un peu de tout.

Mais où donc es-tu, ô simplicité de nos pères ?

Le Pied de mouton d'autrefois contenait un tableau d'une cocasserie naïve tout à fait remarquable : celui de l'avenue des soufflets.

De grandes mains en carton, d'énormes pieds — non moins en carton sortaient de derrière tous les arbres pour distribuer des horions à Nigaudinos et à son pauvre Lazarille.

Aujourd'hui on a remplacé ces mains primitives et ces pieds articulés par une double rangée de figurants simulant des statues. Les figurants sont laids, leurs gestes sont gauches.

On se console en faisant des mots.

Après le gentil petit ballet des Scotch rifflemen :

— Ah ! si Martainville voyait cela : il serait indigné... lui qui détestait les sans-culottes !

Entrent les hommes lumineux.

— A là bonne heure, murmure Mlle Alice..., voilà des hommes, des hommes qui éclairent !

La Porte-Saint-Martin n'a pas regardé à la dépense.

Dire que les costumes ont été dessinés par Grévin, c'est dire qu'il y en a de charmants : ceux des Patineurs notamment, et ceux des Fleurs enchantées.

Ces derniers surtout ont été fort applaudis.

Ce sont les pensées, coiffées comme des alsaciennes, poétiques, mélancoliques; les grenadiers, élancés, -éclatants ; les pois de senteur, légers et roses ; les fuchsias aux fleurs pendantes, écarlates; les violettes, petites et modestes; les fleurs d'oranger, blanches et timides; les myosotis bleus, les cactus pointus; on dirait un dessin de Grandville, subitement animé.

Parmi les danseuses de ce ballet de saison, il faut citer Mlle Bartholetti, l'une des étoiles de Covent-Garden.

Son perpétuel sourire et ses cheveux blonds lui donnent une vague ressemblance avec Mme Théo, il y a dans ses pirouettes je ne sais quelle mutinerie agaçante qui rappelle la diva du passage Choiseul : elle danse comme Théo chante.

C'est Bartholetthéo !

Du Pied de mouton originaire au Pied de mouton de M. Crémieux il y a loin. Aussi Martainville n'estil presque plus de la pièce. La première fois que MM. Cognard et Crémieux se sont emparés de sa féerie naïve pour lui faire subir les modifications que récla-

maient le goût du jour et les progrès de la mise en » scène, son nom figurait visiblement sur l'affiche et

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