L'INDESTRUCTIBLE MADAME ANGOT
16 juin.
Il y a quelque temps, au plus fort du succès de la Fille de Madame Àngot, j'ai raconté — mes lecteurs s'en souviennent peut-être — le désespoir de M. Cantin, qui, grâce à l'opérette aux œufs d'or, se voyait dans l'impossibilité de monter une pièce nouvelle et forcé de mettre un frein à l'activité dévorante qui fait le fond de son caractère.
Je terminais mon article par la prédiction suivante : Le directeur des Folies-Dramatiques est condamné à la Fille de Madame Angot à perpétuité.
Ce qui n'était alors qu'une simple plaisanterie semble devenir aujourd'hui une réalité on ne peut plus réelle.
M. Caatin est un homme heureux. Il a mis la main sur une mine féconde et il Ta exploitée avec habileté. Mais il est évident que son bonheur le poursuit, l'enveloppe et s'attache à lui avec une incroyable ténacité.
Pendant les deux cents premières de Madame Angot tout alla bien, le directeur se frottait les mains, ses amis le félicitaient, ses ennemis l'enviaient, ses employés le courtisaient; on donna dés fêtes, des soupers, des gratifications ; la joie était sur tous les visages et Lecocq était le plus grand homme du monde.
Mais au bout de ces sept mois de succès, M. Cantin commençait à se dire :
— Madame Angot, c'est très-bien... mais ça ne peut pas toujours durer !
Il se trompait. Un an se passa et Madame Angot durait toujours.
Et pendant que l'or affluait dans la caisse de M. Cantin, le désespoir lui rongeait le cœur.
— Eh quoi ! murmurait-il , me faudra-t-il donc éternellement jouer la même pièce? J'ai la tête pleine d'idées, j'ai des artistes nouveaux à faire connaître au public, des compositeurs à révéler, j'ai Chabrillat qui attend son tour, et la Fille Angot ne cesse pas de faire salle comble ! J'ai essayé de tout pour m'en débarrasser. J'ai fait venir des Pitou de province, je me suis brouillé avec la meilleure de mes Clairettes, et rien n'y fait : le public ne se lasse pas.
Cantin se lamentait et les orgues sous ses fenêtres jouaient Forte en gueule, et les fumistes en ramonant sa cheminée chantaient :Ah! c'est donc toi madame Barras, et les musiques militaires qui passaient dans sa rue exécutaient le chœur des conspirateurs.
Enfin, un beau jour, M. le directeur prend une résolution héroïque.
L'opérette de Lecocq fait encore des recettes respectables, mais il en annonce les dernières représentations. Plus de Lecocq, plus de Madame Angot!
Vive la Belle Bourbonnaise!
La nouvelle opérette fait son apparition. Elle réussit bruyamment. La musique de M . Cœdès est charmante ; le poëme,de MM. Dubreuil et Chabrillat, est suffisammertf amusant; la pièce est bien montée, bien chantée, la presse en fait un grand éloge, mais le public n'y vient pas, ou du moins y vient peu.
La Belle Bourbonnaise est remplacée par une reprise du Canard à trois becs.
On s'amuse fort à cette bouffonnerie, on applaudit un nouveau ténor assez gentil, bref cela promet une trentaine de représentations suivies. Pas du tout, le public fait comme M. Choufleury : il reste chez lui.
Que faire ?
C'est alors que le caissier du théâtre murmure timidement.
— Si Ton reprenait Madame Angot?
M. Cantin bondit.
— Reprendre Madame Angot! s'écrie-t-il, y pensezvous? Jamais ! jamais î !
Puis il réfléchit :
— Au fait, se dit-il, pourquoi pas ? Il fait une chaleur torride. Les plus grands succès n'attirent plus un chat. Si je reprends Madame Angot, il est probable qu'on ne se dérangera pas... cela lui donnera le coup de grâce. Reprenons Madame Angot.
Eh bien ! voyez la fatalité, le jour même où l'opé-
rette de Lecocq a reparu sur l'affiche, le temps s'est rafraîchi tout à coup, les soirées sont presque devenues froides, ce soir il pleut et la salle est comble — mais comble comme si la pièce n'avait pas eu quatre cent vingt représentations!
Et cela sera ainsi tant qu'on jouera la Fille de Madame Angot y et chaque fois qu'on la reprendra. M. Cantin aura beau faire, la musique de Lecocq lui est désormais imposée. — Il montera d'autres œuvres, qui auront — je l'espère — le succès de la Belle Bourbonnaise ■, et le public le forcera à reprendre Madame Angot.
Gomme le Juif-Errant entendait une voix lui crier : « Marche, marche! y> M. Cantin entendra une voix, non moins surnaturelle, lui crier : « Angot, Angot! »
— Mais laisse-rtioi essayer autre chose 1
— Angot ! Angot !
— Rien que la Fiancée du roi de Garbet...
— Angot! Angot!
— - J'ai promis à Chabrillat^ j'ai promis à Litolff...
— Angot! Angot!
— Gœdès vient de m'apporter une partition nouvelle. . .
— Angot ! Angot!
Et comme cela jusqu'au jugement dernier.
Aussi m'assure-t-on que M. Cantin commence à donner des signes non équivoques de lecocquophobie. L'œil est hagard, la voix est rauque, on l'entend pousser des plaintes fréquentes. A la campagne, quand le coq chante, il.se trouve malt
L'auteur de Madame Angot ferait bien de se commander, à tout hasard, une cuirasse qu'il porterait sous ses habits.
On ne sait pas à quelles extrémités la monomanie peut porter un homme.
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18 juin.
Trois premières représentations, trois, rien que cela en un seul soir et dans un seul théâtre : au Gymnase.
Les affiches annonçaient, depuis plusieurs jours, cette grande solennité : trois premières f
Et non pas des premières ordinaires, s'il vous plaît, des premières de haut goût, comme on nous en sert de temps en temps au Gymnase, des premières comme on en voit peu, des premières comme on n'en voit guère, des premières de jeunes gens.
Deux tableaux de M. Edouard Plouvîer, un poëte, — les poètes ne sont-ils pas toujours jeunes?
Deux actes de M. Gustave Nadaud, un poëte aussi, et, qui plus est, un débutant au théâtre*
Un autre acte de deux jeunes inconnus. Des jeunes, rien que des jeunes l
Aussi quel empressement, quel public nombreux et choisi ! Pas un coin vide, douze personnes dans une loge ne pouvant en contenir que quatre; du monde partout, jusque dans les couloirs, l'œil collé aux car reaux des loges.
Faut-il citer des noms ? C'est bien difficile. Quelques-uns seulement, au hasard, les plus marquants :
La princesse Mathilde, dans une avant-scène avec le maréchal Canrobert et M. de Goncourt, la princesse de Metternich, MmM de Pourtalès, de Rothschild, de Ganay, Cahen d'Anvers, de Poilly, le chevalier Nigra, le ministre de l'Instruction publique, M. Rouher, M. Gambetta au balcon, Alexandre Dumas et un homme mystérieux, blotti dans une baignoire, le visage caché par un abat-jour vert, qu'on m'a dit être Victor Hugo.
Les maîtres de la maison, se mettant à la hauteur des circonstances, n'ont rien épargné pour recevoir comme il convient une aussi noble assistance. Dès le matin, les fauteuils ont été époussetés et les parquets j balayés. Les ouvreuses avaient leurs bonnets des grands ! soirs. Les municipaux, fièrement campés devant la porte d'entrée ouverte à deux battants, esquissaient un sourire doucement encourageant.
Quant à M. Derval, le fidèle coadjuteur de M. Montigny, ai-je besoin de dire que lui aussi il était en grande tenue — habit noir et cravate blanche? Sa physionomie franchement épanouie ne. dissimulait pas sa joie, et c'est d'un œil justement orgueilleux qu'il contemplait, après en avoir été si longtemps sevré, le public d'élite qui se pressait dans la salle du boulevard Bonne-Nouvelle.
Sans faire du compte rendu, je puis retracer en quelques lignes l'enthousiasme qui n'a pas cessé de régner pendant toute la soirée.
Quel autre directeur que M. Montigny aurait été capable de nous offrir de pareilles fêtes?
Quel autre directeur que M. Montigny aurait pensé à aller demander à M. Nadaud autre chose qu'une chanson?
Quel autre directeur que M. Montigny aurait monté la Dragonne ?
Ce n'étaient, de tous côtés, que louanges, qu'applaudissements, qu'ovations.
Quand on est venu nommer l'auteur de la Dragonne, la princesse de Metternich, se penchant sur le bord de sa loge, s'est écriée :
— Voilà qui est vraiment beau !
Depuis la première du Tannhauser, on n'avait jamais vu la princesse témoigner aussi publiquement son admiration pour un chef-d'oçuvre.
Ah ! c'était une belle soirée pour les auteurs, pour les artistes, pour le directeur, pour M. Derval, pour tout le monde.
Sarcey, en s'en allant, disait :
— Enfin, nous avons trouvé des hommes !
Et Dumas fils, en serrant la main au vieillard mys-
térieux, qu'on m'a dit être Victor Hugo, murmurait :
— Maître, vous pouvez briser votre plume!
A la sortie, il pleuvait à torrents, mais personne ne songeait à ouvrir son parapluie, tant l'émotion était grande. Plusieurs spectateurs ont réclamé l'ouverture immédiate du bureau de location , afin d'avoir des places pour demain.
Eh bien! voyez quel malheur pour M. Derval, pour le directeur, pour les artistes, pour les auteurs, pou tout le monde, ce que je viens de vous raconter est de la fantaisie pure, et, pour se faire une idée exacte delà soirée du Gymnase, il suffira de lire ce qui précède à l'envers.
20 juin.
Il y a eu des pleurs et des grincements de dents au théâtre du passage Çhoiseul. Les Bouffes donnaient la dernière représentation de la saison ; à partir de demain ils ferment leurs portes pour deux mois*
Deux mois! Deux mois sans Judic et sans Théo! Que vont-ils devenir, tous ces beaux amoureux de l'orchestre, Soupirants fidèles, qu'on voyait chaque soir contempler d'un regard langoureux les divas de Bagatelle et de Pomme d'Api ? Que vont^ils faire? Où Vont-ils aller?
Ils étaient tous là aujourd'hui, mélancoliques, nerveux, maudissant l'été, la clôture et l'humeur voyageuse des cantatrices.
Car elles partent, les chanteuses adorées. Théo s'en va à Aixj Judic va faire une tournée en Belgique.
Et — détail piquant — la diva aux yeux noirs va Interpréter les perles du répertoire de là diva aux cheveui bldnds. Judic va jouer Pomme d'Api et la Jolie Parfumeuse. A la place de Théo, je donnerais quel-
ques représentations de Bagatelle et de la Timbale d'argent. Mais Théo préfère le repos.
La salle est encore assez bien garnie. Depuis la combinaison Offenbach, les recettes des Bouffes se sont toujours maintenues à un chiffre des plus honorables.
M . Hector Crémieux est à l'orchestre, savourant les dernières notes du délicieux refrain de Bagatelle :
Mon p'tit Mathurin.
M. Comte flâne dans la rue Monsigny.
— Où allez-vous passer vos vacances? lui demande* t-oxi.
— * Aux EaUx de Saint-Germain !
On m'affirme — mais je donne la nouvelle sous toutes réserves — qu'il serait question, aux Bouffes, pour cet hiver, d'une opérette pour Judic et Théo, musique de MM. Offenbach et Lecocq. Titre provisoire : les Deux Sœurs,