‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 57 sur 126 · DERNIÈRE AUDITION DE LA MESSE DE VERDI · texte numérisé non relu

DERNIÈRE AUDITION DE LA MESSE DE VERDI

12 juin:

L'Ûpéfa-Gàmique avait, ce soir, lin air de fête ex^ traofdinaire. Je ne me rappelle pas y avoir jamais vu , une réunion aussi complètement élégante, ni tant dé toilettes, ni tant d'habits noirs, ni tant de jolies femmes. Ce n'était plus la classique salle des familles où les mères viennent chercher des maris pour leurs

filles, mais la salle de l'Opéra au moment de ses plus beaux et de ses plus grands succès.

On aurait dit que M. de Leuven venait de redevenir l'associé de M. du Locle et que ce dernier célébrait, de cette façon magnifique, un si heureux événement.

Mais M. de Leuven était complètement étranger à la brillante soirée de la rue Favart.

C'est Verdi qui en a été le héros, Verdi qui, — pour la dernière fois — conduisait ses interprètes à la victoire.

Tous ceux qui n'avaient pu assister, dans la journée, à l'une des auditions de la fameuse messe, boursiers, députés, etc., sont là ce soir. Les plus petits coins sont pleins de monde. La place ordinairement occupée par l'orchestre des musiciens et qui, lors des précédentes auditions, était restée vide, est prise par une quadruple rangée de banquettes. Les avant-scènes du rezde-chaussée, bien que les choristes et les musiciens en bouchent complètement le jour, sont pleines.

Je connais des personnes qui ont passé leur soirée sous V estrade y dans le trou du souffleur. Elles se trouvaient juste sous le pied du maestro qui, en marquant la mesure, les empêchait de goûter en paix les douceurs des sensations musicales.

Bref, on a refusé trois fois plus de monde qu'il n'y en avait dans la salle, et la recette a dépassé, me dit-on, le chiffre colossal de dix-sept mille francs.

Dans Tavant-scène de gauche, la maréchale de Mac- Mahon. Le Maréchal était attendu, mais il n'est pas venu.

Un détail curieux : M. du Locle avait eu l'intention d'illuminer son théâtre pour la solennité, mais le Maréchal lui a fait demander de renoncer à ce projet, ne voulant pas laisser supposer que cet éclairage exceptionnel eût lieu en son honneur.

A huit heures et demie, Verdi arrive au pupitre du chef d'orchestre.

Une triple salve d'applaudissements l'accueille. Le maître, très-ému, se retourne à peine, saluant de la tête seulement, modeste, s'effaçant le plus possible, ne faisant rien pour forcer le succès et, par cette attitude même, augmentant la sympathie du public qui lui est acquise d'avance.

Un religieux silence succède aux bravos, et Verdi, levant son bâton, donne le signal de l'attaque.

Verdi est un chef d'orchestre modèle. Froid, correct, tout d'une pièce, il domine ses exécutants, les possède et les dirige avec une sûreté d'autant plus remarquable qu'elle semble coûter moins d'efforts. La plupart du temps, un simple signe de tête lui suffit ; parfois il frappe du pied pour accentuer la mesure ou bien encore il quitte son pupitre pour diriger les instruments ou les masses chorales des derniers rangs de l'orchestre, qui échappent à son coup d'œil.

Au fur et à mesure qu'on l'applaudit. avec plus d'enthousiasme, il- parvient à vaincre la grande timidité qui fait le fond de son caractère ; ses saluts deviennent plus francs, son regard devient plus joyeux. Et Dieu sait si l'on a marchandé les applaudissements au maître et à ses interprètes!

Au foyer, grande querelle entre les Escudiéristes et les Heugéliens.

Escudier est l'éditeur de Verdi, Heugel celui d'Ambroise Thomas.

Il paraît qu'un Heugélien se serait permis quelques critiques, à quoi un Escudiériste aurait riposté par ce trait acéré :

— Vous aimez peut-être mieux Mignon?

Aussitôt la querelle s'est généralisée.

— Mignon vaut bien la Traviata! disent les Heugéliens.

— La partie la plus ratée du Trovatore est un chefd'œuvre à côté à'Hamlet, s'écrient les Escudiéristes.

-*- Vous êtes un idiot !

— Vous en êtes un autre !

— Un faiseur de mélodies pour orgues de barbarie!

— Un wagnérien !

— Kss, kss, kss, kss !

On en serait venu aux voies de fait, si quelqu'un n'avait pas eu la bonne idée de répandre le bruit qu'il y avait le feu chez Godillot. Cela a fait diversion.

Après ÏAgnus Dei, cette douce et plaintive mélopée, qui est l'une des plus belles pages du Requiem de Verdi, M1Ie Franck, un muse, vient apporter au maître une couronne d'or.

Tdute la salle est debout, applaudissant.

Un choriste se détache en même temps et apporte au compositeur une lyre d'or encadrée de lauriers verts.

Ce choriste devait prononcer un petit speech, ainsi conçu :

<i A vous maître, messieurs^ mesdames les artistes des chœurs! »

C'était peu de chose, mais c'était encore trop, car l'infortuné, étranglé par l'émotion, ouvre en vain la bouche; il ne peut parler. Le public, par ses bravos, corrige l'effet malheureux de ce discours qui n'a été qu'une pantomime. De tous les côtés on crie bis, et Mmes Stolzet Waldmann, avec une bonne grâce parfaite, recommencent le morceau. Les deux grandes artistes ont reçu une véritable avalanche de bouquets.

Sur la lyre se trouve l'inscription suivante :

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