GILBERTE
19 septembre.
Gilberte, c'est M110 Delaporte, et Mlle Delaporte a été l'héroïne de la soirée.
C'est elle qu'on était venu voir, bien plus que la pièce nouvelle du Gymnase. C'est à cause d'elle surtout que les fauteuils se sont vendus aussi cher qu'en plein hiver : songez donc que MUe Delaporte n'est pas une actrice qui revient, mais une actrice qui passe.
Je n'ai jamais entendu, dans aucune salle de théâtre, un murmure aussi unanime, ni aussi prolongé que celui qui a précédé l'entrée de MUe Delaporte.
Quand Mme Fromentin, s'adressantàun domestique, a prononcé ces simples paroles :
— Voulez-vous dire à Mlle Gilberte que je la demande !
Cela n'a été, du fond de l'orchestre jusqu'aux gale-
ries suprêmes, qu'un frémissement de satisfaction qui a duré plusieurs minutes. C'était vraiment fort touchant et nullement préparé, je vous assure. Toutes les ovations de la claque sont bien peu de chose auprès de ce mouvement spontané de tout un public.
Et ce qui m'a paru assez piquant, c'est que MM. Gôndinet et Deslandes, attentifs derrière un portant, ont attribué le murmure des spectateurs à quelque bévue faite par un de leurs interprètes ou à un mauvais effet produit par un mot de leur pièce.
Ce n'est que dans l'entr'acte qu'un ami leur a expliqué ce qui s'était passé.
Les artistes du Gymnase ont généralement des toilettes qui font sensation. Cette fois encore il en a été ainsi. Je dédie à mes lectrices quelques-uns de ces chefs-d'œuvre d'élégance*
Mme Fromentin. Premier acte. Toilette de chasse. Jupe en soie bronze à petits volants, tunique en drap gris clair rayée de soutâches en or, en argent et en bronze. Chapeau de feutre gris garni de plumes grises avec écharpe couleur bronze. Au bout de l'écharpe, un gland d'or et d'argent.
Angélo. Premier acte. Robe princesse, pékin blanc et faille blanche. Manches et corsage carré en dentelle de Malines. Souliers de jardin, chamoi9 à garniture de satin blanc. Coiffure Catogan.
Delaporte. Deuxième acte. Toilette japonaise : une merveille ! Première jupe de satin cuir, brodée de plumes de paon en écaille. Deuxième jupe : brocard de paille à broderies en écaille comme celles de la jupe et bordure
de dentelles, de plumetis et d'écaillé. Doublure de satin mauve. Grande ceinture japonaise, bleue, brodée de fleurs et de chenille de toutes couleurs et nouée autour de la taille. Bracelets, boudes d'oreilles et coiffure japonais.
On ne peut «'imaginer combien ces toilettes, si essentielles pourtant au succès d'une pièce du Gymnase, ont fait souffrir les auteurs. Tous les jours, aux répétitions, c'étaient des retards unanimes justifiés par cette phrase :
— Madame répète... avec sa couturière!
Mu* Delaporte a été prise de bonne heure de l'amour du théâtre. Elle était la fille d'une modiste établie dans la maison du Pont de fer, à l'endroit où se trouve maintenant un magasin de ganterie. De temps à autre, un artiste que connaissaient la mère et la fille leur donnait des billets pour le Gymnase.
Là, en écoutant les colonels et les ingénues du répertoire de Scribe, la future pensionnaire de M. Montigny sentait germer en elle le désir de monter sur les planches. Désir que, tout naturellement, sa mère était loin d'encourager. Mais on eut beau dire et beau faire, il fut impossible d'enrayersa vocation. Souvent, trompant la surveillance maternelle, il lui arrivait de s'échapper pour aller jouer, le soir, dans quelque théâtre de la banlieue. Il fallut bien se rendre. Mlle Delaporte entra au Conservatoire pour débuter, bientôt après, au Gymnase. Sa famille, cela va sans dire, lui tint longtemps rigueur. Il va sans dire aussi, qu'après son succès, tout fut oublié. Les familles sont toutes les mêmes.
2g6 LES SOIRÉES PARISIENNES.
On s'est demandé souvent comment la sympathique artiste avait quitté le Gymnase pour la Russie, et comment, surtout, M. Montigny avait consenti à la laisser partir juste au moment où elle venait de remporter ses plus grands succès dans les pièces de Dumas et de Sardou. Était-ce ingratitude de l'actrice ou imprévoyance du directeur?
L'histoire de ce départ ne manque pas d'intérêt. Mlle Delaporte était atteinte d'une grave maladie de poitrine qui la tenait éloignée du théâtre. De jour en jour les forces s'en allaient et les médecins ne répondaient plus d'elle. Dans cet état, on lui parla d'un engagement pour la Russie. La Russie, avec une maladie de poitrine, cela paraissait absurde et impossible. Et d'ailleurs, n'était-elle pas retenue au Gymnase par un engagement ?
Mais, capricieuse comme une malade, elle s'accrocha à cette idée.
— Il me ^semble que cela me ferait du bien d'aller là-bas, répétait-elle à tout instant; je voudrais partir.
Les médecins furent consultés.
— Bah! répondirent-ils, laissons-la faire.
— Laissons-la faire, dit aussi M. Montigny.
On était persuadé qu'elle ne supporterait même pas le voyage. C'était un dernier caprice qu'il ne fallait pas contrarier. Enfin, elle partit.
Elle partit... et la voici revenue aujourd'hui , engraissée et bien portante : le climat de la Russie a fait pour elle ce que le ciel de Nice ne fait pas pour tant d'autres.
Par exemple, je ne recommanderais pas le moyen à tout le monde.