‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 73 sur 126 · PREMIÈRE AU THEATRE DES ARTS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE AU THEATRE DES ARTS

21 septembre.

Le mode d'arriver tard au théâtre se généralise de plus en plus. C'est sans doute pour cela que M. Weinschenck nous a donné ce soir deux levers de rideau avant la grande pièce.

Malgré cette sage précaution, et bien que la toile ne se soit levée que vers neuf heures et demie sur le premier acte de Revendication, la salle a été longue à s'emplir et quelques fauteuils sont restés vides.

Mon abonné, qui commençait le spectacle, n'a qu'un acte et pourtant son odyssée est déjà longue.

La pièce fut d'abord portée au Gymnase — où elle fut refusée. L'auteur, M. Emile Desbeaux, ne se tint pas-pour battu, il la fit lire à Mlle Delaporte, qui lui dit:

— Présentez-la au Gymnase.

— Mais j'en viens, on n'en a pas voulu.

— Alors donnez-la-moi, je la jouerai en Russie. Elle emporta le manuscrit — mais ce fut tout. Nouvelle tentative : la pièce émigra chez Coquelin.

Un jour, en feuilletant les papiers fraternels, Coquelin cadet la trouve, la lit et, trouvant un rôle à son goût,

la demande pour la jouer dans un bénéfice avec Léonide Leblanc.

C'était trop de bonheur! Mais les artistes sont capricieux : Coquelin et Léonide Leblanc prennent la résolution de ne plus jouer la comédie ensemble, et voilà encore une fois le manuscrit sur le pavé. Il n'a fallu rien moins que l'avènement de M. Weinschenck, le père des jeunes, pour qu'il fût enfin recueilli.

Et quand on pense qu'après tant d'aventures, le petit acte n'a fait que servir de lever de rideau à un lever de rideau, cela dénote chez Pauteur un courage qui ne saurait manquer tôt ou tard d*avoir sa récompense.

Le public ne voit pas par quelle filière d'ennuis et d'agacements il faut passer, quand on est jeune, inconnu, sans autorité, avant d'atteindre ce but inespéré qu'on appelle la représentation.

J'ignore si Revendication, la pièce de MM. Eugène Hubert et de Trogoff, a son histoire, mais c'est probable et elle ne doit pas beaucoup différer, en ce cas, de celle-ci.

Quand un jeune homme promène à travers les théâtres une œuvre quelconque, les refus des directeurs, les mille petits froissements d'amour-progre, auxquels il s'expose, ne sont rien auprès de ce qui va se passer, sa pièce une fois reçue.

Et d'abord, il s'agit de lutter contre les conseils des gens désintéressés « ayant l'expérience des planches. »

Prenons une situation bien simple : utle femme qui trompe son mari, par exemple, le mari qui s'en aperçoit

et qui chasse sa femme. Mettons que ce soit là l'action de la comédie ou du drame.

— Mon Dieu, dit Pierre, on a fait cela bien souvent. Croyez-en ma vieille expérience, cela ne prend plus. A votre place, j'aurais voulu que ce fût le mari qui trompât sa femme, c'est moins usé, croyez-moi.

Le jeune auteur risque quelques observations timi" des, puis tombe entre les mains de Paul, qui s'écrie :

— Une femme qui trompe son mari, un mari qui trompe sa femme, vous avez tort de vous embarquer dans une intrigue aussi banale. J'ai plus que vous l'expérience de la scène et là... vraiment... le public n'y est plus. »

— Mais que faire?

— Ne mariez pas vos héros... que cela se passe entre amant et maîtresse ...

— Ce n'est plus la même chose.

— Eh! je le sais bien... si c'était la même chose, à quoi me servirait de vous donner des conseils?

Si l'auteur, quoique jeune, est un homme fort, il résiste à tout cela et conserve son manuscrit tel quel. S'il est au contraire facile à émouvoir, il tient compte de toutes les observations, essaye de profiter de tous les conseils, dérange, arrange, remanie et souvent, d'une chose passable, fait une chose absolument mau vaise.

Mais son supplice ne fait que commencer. Je l'attends aux répétitions.

Ah! les répétitions.

A peine a-t-il tourné le dos quç te souffleur, en

fermant son manuscrit , murmure entre les dents :

— C'est un peu froid !

Aussitôt le régisseur s'approche.

— Oui, n'est-ce pas, dit-il, c'est ce qui m'a semblé... C'est un peu froid...

— On pourrait bien y mettre quelques bonnes drôleries par-ci par-là...

— Un peu de calembours...

. Et le souffleur, le régisseur, deux ou trois acteurs de quatrième ordre animent le dialogue à leur façon.

Le lendemain, on soumet les modifications à l'auteur qui, presque toujours, n'ose rien dire.

Ah ! jeunes gens, jeunes gens, méfiez- vous des conseilleurs.

Temps de pluie, temps de recettes. J'ai trouvé à peu près partout des salles pleines. Pas au Vaudeville, par exemple. Pauvre Vaudeville !

Le Vaudeville a repris le Roman d'un jeune homme pauvre. Cela devait arriver tôt ou tard.

Quand je pense qu'il existe encore des auteurs assez naïfs pour aller déposer leurs manuscrits chez le concierge de ce théâtre, je ne puis m'empêcher d'être pris pour ces infortunés d'une incommensurable pitié.

Le Vaudeville fonctionne à la façon des boîtes à musique construites pour jouer invariablement lés mêmes

airs. Le rouleau tourne méthodiquement et les Ganaches paraissent sur l'affiche. Après quelques tours, les Ganaches se trouvent remplacées par le Roman d'un jeune homme pauvre. Quelques tours encore et vous voyez arriver les Faux bonshommes et les Pattes de mouche. Puis réviennent les Ganaches, puis le Roman d'un jeune homme pauvre, puis les Pattes de mouche et les Faux bonshommes. Parfois le rouage se . détraque et il paraît une pièce nouvelle. Mais c'est un accident excessivement rare et toutes les précautions sont prises pour qu'il se renouvelle le moins souvent possible.

A Genève , où les boîtes à musique sont en grand honneur, le Vaudeville ferait certainement fortune. Par malheur, les Suisses sont peu nombreux à Paris. C'est ce qui explique pourquoi les recettes de la société nantaise pourraient difficilement lutter avec celles de la Gaîté,

Dernière représentation de la Vie parisienne, aux Variétés. On ne sait pas ce qu'il y a eu de dernières représentations de la Vie parisienne. Bien des pièces n'ont pas été jouées en tout autant que celle-là a été jouée de dernières fois. Quand viendra la vraie dernière, la dernière dernière de cette opérette aux dernières si multiples ? C'est ce qu'il est impossible de prévoir.

En attendant, le public s'y laisse toujours prendre. La simple annonce de la dernière représentation dune pièce à succès suffit pour remplir une salle. Et les effets, ces soirs-là, sont doubles. Ah! je vous assure que

les drôleries de ï)upuis, de Berthelier et de Grenier ont été soulignées aujourd'hui.

La belle humeur du public avait gagné jusqu'aux habitués. On eût dit, à les voir se tordre dans leurs stalles, qu'ils n'avaient jamais vu l'opérette de Meilhac et Halévy. — Mlle Silly, dans une loge de balcon, applaudissait avec conviction et les spectateurs se sont joints à la claque pour redemander la tyrolienne de M,le Vanghell.

M11* Vanghell chante du reste très-gentiment les jolis morceaux du rôle de la gantière. On m'assure que l'aimable artiste passe les entr'actes à dévorer Cooper.

Les romans de cet auteur américain sont bien sombres et je ne vois pas trop comment on peut puiser dans le Corsaire Rouge ou dans YÉcumeur des Mers, par exemple , la verve qu'il faut pour un refrain d'Offenbach.

En passant devant la Renaissance, je remarque la façon très-inusitée dont est arrangée l'affiche.

Tandis que le titre de la pièce de MM. Crémieux, Blum et Vasseur est imprimé en lettres toutes petites, le nom de Thérésa a des proportions gigantesques.

On dirait que l'opérette qu'on joue chez M. Hostein s'appelle Thérésa, pour les représentations de la famille Trouillat.

A côté, à la Porte-Saint-Martin, les recettes se maintiennent sur un pied élevé.

Les vacances aidant, le Pied de Mouton attire encore pas mal de monde.

L'excellent Laurent, l'amusant Lazarille, m'a ra-

SEPTEMBRE. 3o3

conté ce soir une anecdocte bien drôle et qui date du temps où le comique si populaire en était encore à ses débuts.

En ce temps, Laurent ne gagnait guère que cent francs par mois dans un théâtre du boulevard qui faisait mal ses affaires. Lacressonnière, qui y jouait avec lui, ne gagnait pas davantage. Tous deux avaient des moments de gêne terribles.

Un jour, à l'heure de l'absimhe, Laurent va trouver l'administrateur du théâtre, et lui demande, sur son mois, une avance de dix francs.

— Dix francs! s'écrie celui-ci, dix francs! Mais je n'ai pas cette somme... Dix francs... peste... comme vous y allez I

— Si je vous demande cela, c'est que j'en ai besoin... J'attends après ces dix francs... pour dîner.

— Pour dîner! s'écrie l'administrateur, ce n'est que cela! Mais Lacressonnière vient de me demander dix francs comme vous... C'est pour dîner aussi... Il sort d'ici. Courez vite après lui, il vous invitera peut-être!

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