PROLOGUE
Ceux qui n'ont jamais organisé de représentation extraordinaire — et je suppose que la plupart de mes lecteurs se trouvent dans ce cas — ne savent pas à combien d'ennuis et de tracas on s'expose, ni ce qu'il y a à surmonter de difficultés, à concilier d'amours-propres, à aplanir de susceptibilités.
Il a fallu tout le prestige du nom le plus populaire qu'il y ait au théâtre et toute l'influence d'un grand journal parisien pour arriver à faire tenir sur la même affiche, à faire défiler devant le public en une seule et même soirée, les personnalités si diverses qui ont concouru à là représentation, depuis les artistes de la Comédie-Française, jusqu'aux pensionnaires des Folies- Marigny.
Et demandez aux rédacteurs du Gaulois, demandez
SEPTEMBRE. 3c>7
à M. Emile Blavet, à M. Roger de Beauvoir, combien de fois il leur est arrivé de s'écrier que la tâche qu'ils avaient entreprise était au-dessus des forces humaines, de s'arrêter, effrayés et hésitants, devant l'œuvre commencée en se disant : « Pourrons-nous aller plus loin ? »
Il faut rendre cette justice à M. Emile Blavet : il est resté calme et fort au milieu de la tourmente ; les solliciteurs de billets l'ont trouvé impassible, les artistes l'ont vu conciliant, il a préparé enfin avec beaucoup de sang-froid et d'intelligence cette soirée aux faces si multiples dont on ne saurait trop le complimenter.
Roger de Beauvoir, lui, bien que le métier de secrétaire général lui soit familier, m'a paru plus nerveux. Il est vrai qu'il s'est trouvé plus constamment et plus directement exposé aux assauts de l'ennemi.
Je l'ai vu hier, délivrant aux artistes les cartes qui seules leur donnaient accès dans les coulisses. Il était féroce. Cela se passait dans un cabinet où F Opéra dépose une partie de ses accessoires. La coupe dorée du roi de Thulé lui servait de poudrier. On ne s'approchait de lui qu'en tremblant et avec des précautions infinies. Pauvre Roger, si gentil d'ordinaire! Pendant qu'il distribuait ses cartes en tempêtant et qu'il tempêtait en distribuant ses cartes, un vieux monsieur, qui s'était faufilé je ne sais comment jusqu'à sou bureau, s'adressa à lui en lui disant :
— Monsieur, je suis un contemporain de Déjazet... Je l'adore..., mais j'ai des rhumatismes. Je vous ai demandé, voyez-vous, Monsieur, un fauteuil d'or-
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chestre près du poêle, vous m'avez donné un coupon qui me relègue dans un couloir, à côté de la porte d'entrée !
Beauvoir regarde l'importun et subitement calmé :
— Rendez-moi votre coupon, monsieur, lui répondit-il. Quant à la place que vous me demandez près du poêle, je ne puis vous la donner. Depuis l'incendie de l'Opéra, M. Halanzier a fait supprimer tous les poêles de la salle Ventadour !
Le monsieur s'en va désolé, en murmurant :
— Ah ! mon Dieu, je ne verrai plus Déjazet, ma contemporaine Déjazet !... Maudits rhumatismes!
• Les répétitions du premier acte de Monsieur Garât ont donné lieu à des scènes bien amusantes. Les artistes qui s'étaient chargés avec tant de bonne grâce des petits bouts de rôle suivaient ces répétitions avec une ardeur sans égale. Laferrière prenait au sérieux • son rôle de comparse et Desrieux se faisait apprendre à jouer du tambour.
On voyait Schneider, Mme Ugalde, Marie Cabel s aborder en se demandant :
— Eh bien, savez-vous votre partie ?
— A peu près... •
Et les voilà, fredonnant le chœur :
Sachons aimer et sachons plaire.
Des paroles qu'on dirait faites pour elles, n'est-ce pas?
Septembre, iùçj
Judic se concertait avec Silly et Vanghell pour l'enlemble des grisettes :
Veux-tu nous relâcher, Et ne pas nous toucher!
Pourquoi nous empêcher, De sortir, de marcher?
Et Dumaine, se prenant la tête dans les mains, s'écriait :
— Je ne saurai jamais mon rôle !
Il n'est pourtant pas long, le rôle de Dumaine.
— Le voici :
Rôle de Dumaine. — Le Porteur d'eau, (leur jetant son eau) :
« Tiens! la voilà, ma carte, fichtra! »
C'est tout !
Déjazet, cela va sans dire, s'est montrée à la fois très-fière et très-heureuse des marques de sympathie qui lui venaient de toutes parts.
On me raconte que le jour où la maréchale Mac- Mahon a envoyé cinq cents francs pour son avantscène, Déjazet, d'abord vivement émue, s'est écriée tout à coup :
— Mais au fait, j'ai bien donné dix francs pour l'é- P& d'honneur du maréchal !
l3lO LKS SOIREES PARISIENNES.