LA SALLE
On arrive d'assez bonne heure. Jamais les Jurons de Cadillac ne se sont joués devant autant de monde.
Au dehors, les badauds attendent patiemment les voitures, espérant entrevoir le bout du mantelet d'une actrice. Les mesures d'ordre sont bien prises. Impossible d'approcher du théâtre sans montrer un billet ou une carte.
Vers neuf heures, la salle se complète, elle présente alors un coup d'œil charmant :
La loge de la maréchale de Mac-Mahon est occupée par M. Emmanuel d'Harcourt, le comte deTanléet le colonel Broyé; dans l'àvant-scène d'à côté se trouvent le duc et la duchesse Decazes ; en face ; l'ex-reine d'Espagne avec le prince des Asturies, le duc et la duchesse de Montmorency, le duc et la duchesse de Mouchy.
Je note au hasard et sans ordre les noms des autres personnages présents.
Ce sont : le comte de Moltke, le baron de Beyens, Richard Wallace, Ed. André, le comte de Sabran,lc prince de Sagan, le comte Daru, le comte de Beauvoir, Lupin, le comte Hallez-Claparède, le marquis de la Châtaigneraie, le baron et la baronne Gustave de Rothschild, Alphonse de Rothschild, Bamberger, Gondinet, Blerzy, comte et comtesse de Ganay, Stern, le docteur Mandl, Gunzbourg, le baron Larrey, le prince Galitzine, Ephrussi, Stevens, le ducdeBa-
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nos, te baron de Heeckeren, Javal, Je docteur Ricord, de La Redorte, baronne de Poilly, comte et comtesse Camondo, Jacobs, ZarepofF, de Kerjégu, comte et comtesse Henckel, prince Troubetzkoï, Sakakini, la marquise Anforti, le comte Sapia, le duc de Castries, le duc de Fezensac, le prince de Chimay, Lagrange, le baron de Marescot, le baron et la baronne d'Erlanger, Strakosch, Ritt, Larochelle, Caldéron, Arthur Meyer, Michel Lévy, Léonce Détroyat, Paul de Cassagnac, Siraudin, Armand Gouzien, Brébant, Ismaël, Bouruet- Aubertot, Ch. Laffitte, Mme de GallifFet, marquis de Scepeaux, Ch. Haas, O'Connor, comte et comtesse de Montsaulnip, comtesse de Gouy d'Arsy, Nicolle, A. de Saint-Albin, Mme* Nilsson, Rousseil, Daram/Gabrielle Moisset, Fanny de Pommey, Ferruci, Mélanie Reboux, Devbyod, Zulma Bouffar, Pasca, Gabrielle Elluini, et plusieurs lignes d'et-caetera.
Les rédacteurs du Gaulois s'acquittent à merveille des difficiles fonctions de commissaires. Ce sont MM. Léon Estor, François Oswald, de Beauvoir, Billault, Charlet, René de Pont-Jest, d'Etreillis, Delorme, Kugelmann fils, Adolphe Racot, Edouard Moriac et de Saint- Arroman.
Got obtient un vif Succès dans Tartuffe, mais on est impatient. On entend de tous côtés cette interrogation : •
— A quelle heure Garât ?
A neuf heures et demie on frappe les trois coups et l'orchestre de l'Opéra commence l'ouverture. C'est une grande surprise, qui se manifeste par un long mur-
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mure, que d'entendre ces flonflons exécutés par les musiciens de l'Opéra.
Cet acte de Monsieur Garât était un des attraits de la soirée, mais on ne s'attendait peut-être pas à l'enthousiasme qu'il a provoqué.
Quand le rideau s'est levé, on n'a pas reconnu d'abord les acteurs en scène, que les longs cheveux des gardes nationaux du Directoire changeaient beaucoup; mais à mesure qu'ils parlaient, chacune de leurs répliques était soulignée par de bruyants applaudissements.
Le « oh ! » particulier de Gil- Pérès a été salué par un long éclat de rire. Grenier aussi a fait un effet énorme. Puis enfin, quand M. Garât, entouré de La* ferrière, Léonce, Léon Achard, Delannoy, etc., eu gardes nationaux, a fait son entrée, quand on a revu cette Déjazet, impertinente et railleuse comme autre' fois, tenant à l'écart, du bout de sa badine, les citoyens défenseurs de la République, toute la salle s'est confondue en une seule acclamation.
Jusqu'au bout de l'acte, l'artiste a été ainsi applaudie et choyée.
Sa voix encore fraîche, guidée par un goût toujours exquis, ses vocalises nettement dessinées, son jeu fin et spirituel ont fait merveille.
Les grisettes, Mmes Judic, Vanghell , Silly et Leroux, en robes blanches à tabliers vert tendre, ont enlevé leur petit chœur avec un entrain qui dénote une certaine habitude des planches.
J'ai remarqué, parmi les figurantes, d'aimables et
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charmantes personnes comme MllM Schneider, Ugalde, Marie Cabel, qui feront certainement leur chemin au théâtre.
Mlle Paola Marié aussi, en petit violoneux, a été très-mignonne. Petit violoneux deviendra grand.
Impossible de décrire longuement tous les détails du spectacle. .
Le trio de Guillaume a été chanté d'une façon merveilleuse par Faure, Tamberlick et Belval.
Une partie du public, craignant sans doute qu'on se couchât trop tôt, Ta bissé.
Bisser le trio de Guillaume, c'est un fait sans précédent dans les fastes du théâtre.
Mme Judic a obtenu un triomphe avec une délicieuse chanson de LeforvDepuis Déjazet, on n'a jamais mis plus d'esprit dans un couplet.
Vers minuit, le confiseur Reinhardt envoie une immense provision de fruits glacés.
On en passe dans toutes les loges.
Dans les entr'actes, Hortense Schneider, Marie Colombier, Céline Montaland, Silly, Marie Legault, Vanghell, Ugalde, Gouvion vendent des billets de tombola et des photographies de Déjazet au foyer.
Mllc8 Schneider et Colombier tiennent la tête, l'une avec 3, i oo francs, l'autre avec 2, 1 93 francs. MIle Montaland rapporte 665 francs*; Legault 400 francs; Ugalde 324 francs; Gouvion 235 francs; Suzanne Lagier et Paola Marié 80 francs; Vanghell et Marie Leroux 90 francs; enfin Silly a rapporté 35o francs, plus une carte du sculpteur Etex sur laquelle le grand
artiste a tracé au crayon : Bon pour une tèuvre d'art.
Ce que ces dames ont dépensé de coquetterie et d'esprit pour arriver à ces beaux résultats est incroyable,
Mlle Schneider s'arrête devant le baron Gustave de Rothschild et lui offre un billet de tombola. Celui-ci cherche dans sa poche et n'y trouve que vingt francs.
— C'est que je n'ai aucune monnaie sur moi, dit M. de Rothschild.
— Votre nom me suffit, baron ! répond MUc Schneider.
MUe Céline Montaland est allée trouver, dans sa loge, l'ex-reine Isabelle qui s'çst rappelé l'avoir vue tout enfant au théâtre de Madrid et lui- a promis de lui faire prendre des billets de tombola; la même promesse a été faite à Schneider.
Quant à Marie Colombier, elle a été intraitable : elle n'admettait pas de refus.
— Mais je n'ai plus rien, lui disaient les hommes en détresse.
— C'est bien... signez-moi *m billet alors!
les coulisses.
Entrer dans les coulisses, un soir de représentation à bénéfice, voilà le rêve., l'ambition suprême de tout parfait gommeux.
Ces soirs-là, du reste, la chose est moins difficile qu'à l'ordinaire. Il y a pour cela une série de petites ruses qui réussissent le plus souvent. Le plus simple, c'est encore de passer tout droit devant le concierge du
théâtre comme si Ton vous attendait pour la représentation.
Mais les organisateurs de la soirée sont trop journalistes pour se laisser prendre à toutes ces malices. Ils avaient décidé qu'on ne pénétrerait pas dans les coulisses sans carte. De plus, ils ont mis aux portes de communication du côté de la salle, M. Roger de Beauvoir, dont j'ai déjà raconté l'intraitable férocité; du côté de la rue, M. Godfrin, l'homme de Paris qui connaît le plus d'artistes et devant lequel tous les trucs devaient fatalement échouer.
Cela n'empêche pas que les coulisses ont èt% terriblement encombrées pendant toute la soirée.
Mais il ne pouvait en être autrement.
Que répondre, par exemple, à Céline Mofltaland, qui, devant changer de toilette dans la soirée, puisqu'elle joue le lever de rideau avec Landrol et qu'elle figure en outre dans Monsieur Garât, annonce qu'outre sa mère, elle arrivera au théâtre accompagnée de deux femmes de chambre ?
Que répondre à des personnes qui sont venues dire à Déjazet :
— Ecoutez, je vous ai rendu plusieurs fois service... vous êtes ma débitrice pour une somme assez rondelette, eh! bien... procurez-moi une carte pour entrer dans les coulisses et nous serons quittes !
Déjazet est installée dans la loge de M. Villaret.
Devant sa porte se tient un huissier... à chaîne.
Quand elle entre dans les coulisses, tous les artistes qui jouent ou figurent dans Monsieur Garât for-
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ment la baie sur son passage et battent aux champs.
La bénéficiaire est fort émue et, disons-le, elle a grandpeur.
Laferrière essaie de la plaisanter.
— Allons donc, lui dit-elle, tu as encore plus peur que moi!
Peu à peu, elle se rassure pourtant et, se plaçant à côté de M. Halanzier :
— Tiens, s'écrie-t-elle , je suis plus grande que lui!
Vers minuit, les députations des théâtres commencent à arriver.
Les coulisses sont alors tellement encombrées qu'il est à peu près impossible d'y faire un pas.
La cérémonie qui a suivi la Lisette de Béranger a été très-brillante.
Entourée des grisettes, Déjazet chante la célèbre chanson.
Puis, quand elle a fini, quand les applaudissements se sont tus, Montbars et Luguet se rangeant de chaque côté de la scène, annoncent les théâtres.
Après le défilé, Duprez pose une couronne sur la tête de Déjazet. •
Le roi du chant couronnant la reine de la chanson!
La représentation a rapporté près de soixante mille francs.
Restent la tombola et quelques dons difficilement appréciables.
La chanson dit que Frétillon
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Cette fille Qui frétille Mourra sans un cotillon.
Elle chante faux, la chanson, et c'est tant mieux.