EPILOGUE
Deux heures du matin. — Le spectacle est fini.
U'fait un orage épouvantable.
Tout le monde meurt de faim. Les restaurants s'emplissent. La fête menace de se prolonger jusqu'à demain.
Mais bah ! Ce n'est pas après tout, la première nuit blanche qu'aura fait passer Déjazet.
Ce soir, arrivé à l'Opéra au moment du ballet de Guillaume, je me suis demandé pourquoi M. Halanzier ne réaliserait pas une bonne fois une excellente et vraie économie en supprimant à tout jamais la classe nullement intéressante des danseurs.
Je les lorgnais tout à l'heure. Ils étaient une vingtaine, rappelant à s'y méprendre avec leurs maillots blancs rayés de rouge les guerriers du Petit Faust. Ils
3l8 ES SOIRÉES PARISIENNES.
étaient tous laids et disgracieux et je me demandais sérieusement ce qu'ils venaient faire là.
Il est certain que de simples travestis les remplaceraient avec avantage.
Le prestige de la danseuse, ses succès qui remontent à l'antiquité et qui ne finiront qu'avec le monde, s'expliquent à merveille. Sans parler des séductions qu'elle exerce aussi bien sur les âmes blasées que sur les autres, il est certain que la danseuse est gracieuse et qu'on aime à la voir bondir, légère et souriante, émergeant de ses jupes de gaze, juste assez habillée comme disait Alphonse Karr — pour rendre la nudité plus indécente.
Mais à quoi servent les danseurs?
Le temps n'est plus où les Vestris remplissaient Paris et le monde de leur bruyante fatuité, les faiseurs de pirouettes n'arrivent plus que difficilement à la célébrité. En revanche, ils coupent désagréablement les groupes que forment les danseuses, et leuç art se rapproche tellement des clowneries du Cirque, qu'on ne peut ni les admirer, ni les prendre au sérieux.
Que le directeur de l'Opéra se décide donc à renon-
cer aux danseurs. Personne ne les regrettera.
L'agriculture manque de bras, dit-on : on pourrait commencer par lui restituer quelques jambes.
Je vous ai parlé de Penvie qu'avait M. Weînschenck, le directeur du théâtre Cluny et du théâtre des Arts, de faciliter aux débutants dramatiques ce pre-
mier pas si difficile, qui n'est, le plus souvent, qu'un faux pas.
J'ai célébré comme il convenait l'ouverture du Théâtre-Scribe, où les jeunes aussi devaient trouver asile.
Mais voilà le Théâtre-Scribe fermé depuis plus de huit jours et le bruit court que son directeur va immoler les jeunes sur l'autel de l'opérette.
Voilà le Théâtre-des-Arts, vu les recettes insuffisantes de Revendication, des jeunes MM. Hubert et de TrogofF, obligé de reprendre la.Closerie des Genêts.
Les actions des jeunes sont en baisse ; que vont devenir les jeunes?
Ils continueront, comme par le passé, à dire du mal des « vieux, » à prouver que Dennery a un talent bien mince et que Meilhac et Halévy tournent à l'état de scie. :
Pauvres jeunes ! Mais passez donc chez Péragallo et voyez les belles recettes qu'on encaisse en jouant vos pièces — non parce que vous êtes jeunes, mais parce que vos pièces le sont plus que vous.
Les Variétés ont ajouté les Sonnettes à leur Ingénue.
Dupuis, qui doit une grande partie de son succès dans cette pièce à la façon dont il porte la houppelande du cocher de grande maison, m'a rappelé une bien jolie histoire arrivée jadis au vieil Arnal, et qui n'a été racontée nulle part.
Lor squ'Àrnal commença à devenir célèbre (il jouait alors un rôle à peu près semblable à celui de Dupuis dans la pièce de Meilhac), il fut un moment grisé par la fortune et voulut s'offrir le luxe d'un valet de chambre. Mais comme ses appointements n'étaient pas énormes, il choisit un garçon dans les prix doux : il ne lui donnait que trente-cinq francs par mois ; naturellement le malheureux ne savait rien faire et ne lui était d'aucun secours.
Arnal n'était pas content et l'accablait de reproches.
— Animal, est-ce ainsi qu'on ferme les portes ?
— Imbécile ! on parle à son maître à la troisième personne, etc., etc.
Un jour, ô surprise ! le lourdaud changea subitement d'allure et devint sans aucune transition là perle des valets de chambre.
Stupéfaction d'Arnal.
— Ah ! ça, comment se fait-il que tu sois devenu tout à coup un aussi bon domestique? lui demande l'artiste.
— Oh ! c'est bien simple : hier, j'ai été voir jouer Monsieur.
OCTOcB%E.