MARCELLE
6 octobre.
L'accident que j'avais prévu il y a quelques jours vient de se produire :
La mécanique à reprises du Vaudeville s'est subitement détraquée.
C'est dimanche soir que la catastrophe a eu lieu.
Aussitôt, on a convoqué le Conseil d'administration, le comité de lecture et tout ce qui régit les destinées du théâtre de la Chaussée-d'Antin.
Ces messieurs, réveillés en sursaut au milieu de la nuit, sont arrivés en se frottant les yeux.
Quand ils furent au complet, M. Cormon, avec des larmes dans la voix, a pris la parole en ces termes :
« Messieurs,
« Un grand malheur vient de nous frapper. Mais, comme on dit dans les Deux Orphelines, les âmes bien trempées savent faire face à l'adversité.
« Le chef-d'œuvre de mécanique qui dirigeait notre scène et y faisait succéder le jLoman dun jeune homme pauvre aux Ganaches, les Ganaches aux Faux Bonshommes et les Faux Bonshommes à Nos Intimes, fatigué par un trop long usage, s'est arrêté tout à coup et alors que nous comptions sur lui pour nos spectacles d'hiver.
« Nous n'avions pas mérité une telle infortune comme pn dit dans les Crochets du Père Martin.
a Et si je vous convoque ici, messieurs, à une heure aussi avancée — comme on dit dans Paris la nuit — c'est pour vous demander si, malgré vos justes répugnances *- et en attendant que des horlogers habiles aient réparé nos rouages et remis notre manivelle en état — il ne serait pas possible de représenter... l'œuvre... nouvelle...
• (Cris d'indignation dans V auditoire.)
« Ne m'interrompez pas, messieurs; je comprends toute l'horreur que vous inspire cette idée. Mais enfin, aux grands maux les grands remèdes, — comme on dit dans le Canal Saint-Martin, — nous avons une comédie de MM. Dennery et Brésil — Marcelle - si
vous y consentez, on peut répéter généralement lundi et donner mardi la première représentation...
(Les mots de première représentation sont couverts par de terribles grognements.)
« Réfléchissez-y, messieurs, — comme on dit dans les Paysans. L'heure des grandes résolutions a sonné.
Amis, décidez-vous !
<t Gomme on chante dans les Pêcheurs de Ca~
tane. »
Une discussion tumultueuse succède à ce discours.
— Si nous nous mettons à jouer des pièces nouvelles, dit quelqu'un, sait-on où cela nous mènera?
— Les manuscrits vont pleuvoir ! fait observer un membre du comité de lecture.
— Et il faudra les lire ! ajoute un collègue.
— *Le Vaudeville va perdre toute son originalité !...
— Et si le malheur veut que nous ayons un succès, à quoi va servir notre mécanique?...
M« Cormon alors, croyant la partie perdue, met en avant un argument sans réplique.
— Messieurs, dit-il, je vous prie de remarquer que la pièce nouvelle n'est presque pas une pièce nouvelle. Il y a là-dedans un tas de choses connues... vous verrez. Je vous recommande notamment certaine histoire de bracelet;..
A ces paroles consolantes l'espoir renaît, et au petit jour on a décidé que Marcelle serait jouée enfin ; après . quoi, tout le monde retourne se Coucher.
Ce sont les journalistes qui ont été surpris quand ils ont vu arriver le service du Vaudeville !
Ils ne voulaient pas en croire leurs yeux*
Quelques - uns , soupçonnant une mystification , ont envoyé au théâtre pour savoir si bien réellement on se décidait à représenter quelque chose de nouveau.
Il a fallu se rendre à l'évidence.
Ce soir, dans la Chaussée d'Àntin, on voyait des critiques entrer dans les boutiques d'épicerie, et demander où était situé le Vaudeville.
Il y avait si longtemps qu'ils n'y étaient allés, qu'ils avaient fini par oublier l'adresse du théâtre.
Au contrôle,, grand émoi.
Les contrôleurs saluent d'une observation chaque feuilletonniste qui entre.
— Il n'a pas trop vieilli I disent-ils en voyant passer de Biéville.
— Et Sarcey, toujours gras et bien portant..
— Fournier a bonne mine...
Le plaisir qu'éprouve un jeune employé en revoyant • Mme Louis Figuier est tellement vif qu'il est sur le point de se trouver mal.
— Qu'est-ce qu'il y a donc au Vaudeville? demande un voisin surpris de voir entrer tant de monde.
— Ce doit être une réunion d'actionnaires I répond un autre.
Un peu avant le lever du rideau un incident se produit.
Un vieux monsieur, actionnaire de la maison et
ayant son fauteuil à l'année, arrive à son heure habituelle et prend possession de sa place.
L'excellent homme vient tous les soirs faire son somme de digestion au Vaudeville. Il aime mieux cela que d'aller au café où le bruit que font les joueurs de domino l'empêche de sommeiller à Taise; puis il n'aime pas la fumée du tabac.
Il arrive donc comme de coutume et s'installe sans même savoir qu'on Joue une pièce nouvelle.
Des spectateurs viennent s'installer à côté de lui, devant lui, derrière lui :
— Que signifie, murmure-t-il, il me semble pourtant qu'il ne pleut pas ?
Puis il ferme les yeux, en se disant : « Ce ne sera rien. »
. Mais à peine a-t-il eu le temps d'ébaucher un commencement de rêve, que des applaudissements éclatent et le font bondir sur son fauteuil.
Il regarde étonné, puis prête l'oreille à ce qui se passe sur la scène, ne reconnaît plus le dialogue ordinaire de la maison, se lève, sort et jette aux contrô- % leurs cette exclamation indignée :
— Ah ! bien... si l'on ne peut plus dormir ici I
La première scène du premier acte nous montre Delannoy, ronflant, mais ronflant comme on ne ronfle pas, tenant entre les mains un journal dont il vient Recommencer la lecture. Et savez-vous quel est ce journal? Y Union.
C'est, du reste, une remarque curieuse à faire que toutes les fois qu'on a besoin d'un journal dans une pièce, c'est Y Union qu'on voit apparaître.
La raison en est bien simple.
Les journaux or dinaires sont lus au secrétariat du théâtre et à l'administration ; Y Union jamais. On ne s'en sert que pour les accessoires.
Dans les couloirs, pendant les entr' actes, circulent des émissaires de la Société nantaise qui s'écrient à tout propos :
— C'est égal, ça ne vaut pas les Ganaches.
— Il eût été si facile à Cormon de concilier les choses, fait observer quelqu'un, en priant MM. Dennery et Brésil d'intituler leur pièce : Marcelle ou le roman £ une jeune fille riche! Comme cela on ne se serait aperçu de rien î
Deux ou trois fois, Delannby a failli mêler à Marcelle la fameuse phrase de Péponnet :
— Il n'y a rien d'écrit ! m Heureusement, il s'est toujours rappelé à temps
qu'il ne jouait plus les Faux Bonshommes.
Impossible de raconter les émotions et les fous rires de cette soirée mémorable.
Tout ce que je puis vous dire en terminant, c'est que l'administration du Vaudeville, après la représentation, a envoyé au meilleur horloger de jCenève la dépêche que voici :
« Arrivez de suite. Notre mécanique réclame votre présence au plus vite. Prenez express. Nous, pressés de reprendre les Intimes. »
8 octobre.
En vérité je vous le dis : le théâtre des Folies-Dramatiques vient encore de produire une nouvelle Clairette. Pas plus tard que ce soir je l'ai vue, de mes yeux vue. Il est vrai que si l'affiche ne m'avait pas averti, je ne m'en serais probablement pas aperçu. J'ai tant vu de Clairettes, qu'il m'est absolument devenu impossible de les distinguer les unes des autres.
On m'a expliqué pourquoi ce rôle de Clairette a eu un nombre si extraordinaire d'interprètes. Aux Folies- Dramatiques, comme ailleurs, la direction est assaillie, de la part des jeunes Parisiennes qui ont pioché le chant, de demandes d'audition. Pour se dérober à cette corvée fatigante, M. Cantin a imaginé un truc des plus ingénieux. Il répond invariablement à chaque postulante :
— Venez au théâtre demain soir et vous me jouerez le rôle de Clairette.
Ce n'est pas plus difficile que cela.
Puisque je parle des Folies-Dramatiques , l'idée qu'a eue son spirituel directeur d'obliger les demandeurs de places à prendre des billets de tombola m'en a suggéré quelques autres, que je livre gratis à MM. les directeurs.
Je les crois excellentes et appelées à donner des résultats magnifiques.
Je suppose qu'un imprésario ait chez lui un meuble
avarié, ce qu'on appelle un rossignol : une vieille pendule, par exemple.
. Son secrétaire qui aura reçu le mot d'ordre, dès qu'il verra un solliciteur huppé, fera miroiter devant ses yeux l'espérance d'Une belle avant-scène ; puis, lorsqu'il l'aura suffisamment alléché, il lui dira :
— Pardon, monsieur, auparavant, une question? N'auriez-vous pas par hasard besoin d'une pendule excellente ?
— C'est que:..
— Oh ! c'est que je vous proposerais une occasion magnifique. Trois cents francs et garantie trente ans... Bien entendu, je m'empresserai de mettre à votre disposition l'avant-scène que vous désirez...
Si le Monsieur est riche, il fera l'affaire. Tant de gens sont fiers d'avoir des billets gratis!
Autre combinaison :
Le directeur pourra faire marché avec les principales maisons de commerce de son quartier. Et alors à toute personne qui lui demandera des places, il fera répondre:
— Très- volontiers, cher monsieur. Seulement voici l'hiver qui arrive : vous allez probablement avoir besoin de charbon ?
— En effet.
— Eh bien, vous serait-il égal de vous fournir chez M. Z..., un de mes bons amis.
— Mais très-volontiers.
— Vous désirez quatre places.
Ou bien encore plus fort :
Le directeur n'a pas de patrimoine. Et pourtant il a
une fille à marier, comment lui trouvera-t-il une dot? Rien de plus simple grâce aux billets de faveur. Il établira un tarif, celui-ci par exemple :
. Une avant-scène , , 5 »
Une loge 3 »
Un fauteuil d'orchestre ou de galerie., i »
Petites places » 5o
Ce tarif sera placardé dans le secrétariat avec cette affiche manuscrite :
Souscription pour doter une jeune fille pauvre .
Au bout d'un laps assez court, la fille dudit directeur pourra faire un mariage très-présentable.
Je vous ai dit qu'au premier acte de Marcelle, Delannoy dort et ronfle, tenant entre les mains le journal Y Union.
Je vous ai même expliqué que ce journal est celui dont on se sert le plus ordinairement dans les théâtres, à titre d'accessoire, pour cette excellente raison que les journaux parisiens comme le Gaulois, le Paris-Jour» nal, le Figaro sont avidement lus dans les eabinets des directeurs, des secrétaires, des administrateurs, qu'il en est de même de la plupart des journaux purement politiques, tandis que Y Union demeure sous bande pour être livrée au régisseur, qui la met de côté avec les pendules en carton, les pièces de fausse monnaie, les fleurs en papier peint et autres objets utiles à la mise en scène.
C'était donc tout naturellement Y Union qui figurait sur les genoux de Delannoy endormi ; les auteurs de Marcelle n'y avaient pas vu malice.
Mais ces messieurs viennent de reculer devant les terribles conséquences que pouvait avoir cette fatale coïncidence : Delannoy dormant Y Union entre les mains. L'immense publicité, la grande influence de ce journal les ont effrayés. Froisser Y Union, s'exposer à sa colère, quelle faute ! Aussi, en faisant les raccords du lendemain, ont-ils voulu changer de journal.
Mais lequel prendre?
Le Figaro s'est montré juste, mais sévère pour Marcelle et voilà pourquoi c'est maintenant le Fi* garo que tient Delannoy.au lever du rideau.
Quel malheur pour le Vaudeville, que Marcelle ne soit pas un succès et qu'il risque de voir sa petite vengeance s'accomplir devant un parterre vide !
Du reste, — faut-il l'avouer ? — il m'a semblé que le sommeil de Delannoy est plus léger, plus gai, maintenant qu'il tient le Figaro que lorsqu'il tenait l'union. Il ne dort que d'un œil et l'on sent qu'il a une envie folle d'ouvrir le journal et de lire le Monsieur de V Orchestre.
9 octobre.
Il est de mon devoir de signaler un incident qui s'est produit ce soir au commencement de Marcelle.
Je vous ai dit que Delannoy endormi tient mainte* nant le Figaro, tout grand déplié, devant lui.
On allait le réveiller, quand le public s'est écrié comme un seul homme :
— Laissez-le dormir !
On n'a pas compris tout d'abord le pourquoi de cette exclamation, mais on a été bien vite éclairé.
La salle tout entière avait ses lorgnettes braquïes sur le Figaro et lisait le Monsieur de l'Orchestre.
Les artistes en scène n'ont pas voulu gâter le plaisir des spectateurs. On a si rarement l'occasion de s'amuser au Vaudeville ! Aussi n'ont-ils réveillé Delannoy que lorsqu'on leur a crié :
— Vous pouvez y aller maintenant!