‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 81 sur 126 · LA PATTI DANS LES HUGUENOTS · texte numérisé non relu

LA PATTI DANS LES HUGUENOTS

Dimanche, n octobre.

Encore une ou deux solennités de ce genre données le dimanche et c'en est fait de la tradition qui réservait les spectacles de ce soir-là aux seuls bourgeois, employés et ouvriers! Pour peu que la mode s'en mêle, les chroniqueurs de théâtre n'auront même plus le septième jour pour se reposer. Je me demande encore pourquoi c'est un dimanche que M. Halanzier a choisi pour cette représentation à sensation et je ne trouve pas la réponse. Le directeur de l'Opéra ne pense pas, je suppose, que les élégants et les élégantes de tous les mondes qui remplissaient aujourd'hui la salle Ventadour n'ont que cette soirée-là pour s'amuser?

La saison qui commence pourrait s'appeler la saison des revenants.

On revient avec .un ensemble qui paraît être un mot d'ordre.

Tous nos artistes, disséminés à l'étranger, veulent se retremper dans le succès parisien. Dieudonné a ouvert la marche au Palais-Royal; il a été suivi de près par MUe Delaporte; maintenant, voici Adelina Patti, la Patti elle-même, qui revient demander à la salle où elle a débuté quelques-uns de ses triomphes d'autrefois.

Ah ! c'est que la Russie, l'Amérique, représentent

le succès d'or, l'enthousiasme qui se traduit en bijoux et en sérénades, tandis que Paris, c'est Paris, le succès artistique, les ovations intelligentes par des salles pleines de noms glorieux, c'est Paris qui fait, en une seule soirée, plus pour une réputation d'artiste que la Russie en dix ans !

La présence de l'ambassadeur d'Espagne est fort remarquée.

Devant sa loge, M. Emile de Girardin cause avec notre confrère Miranda de la note envoyée par le cabinet de Madrid au cabinet de l'Elysée.

Il est question du préfet des Basses-Pyrénées, M. de Nadailhac.

Et j'entends M. de Girardin dire :

— Ce préfet-là, c'est l'Orénoque des Pyrénées ! M. Halanzier est sur les dents.

Il lui a fallu d'abord recevoir le Maréchal et l'installer dans sa loge; puis il ne peut faire deux pas dans les couloirs sans être assailli aussitôt par une nuée d'abonnés qui lui font toutes sortes de questions.

— Combien de fois chantera-t-elle encore ?

— Et quand ?

— Mon bon Halanzier par ci, mon bon Halanzier par là.

La Patti chantera encore trois fois ; Savoir :

Mercredi prochain, les Huguenots; Dimanche prochain et le mercredi suivant : Faust. La curiosité était vivement surexcitée quand la Patti a fait son entrée. Elle a été accueillie par des

applaudissements qui n'avaient rien d'excessif. Elle nous a paru plus jolie que jamais ; le visage a légèrement maigri, mais cette maigreur ajoute encore à l'expression de sa physionomie.

Dès qu'elle a dit sa première phrase, un murmure s'est fait entendre qui pouvait se traduire ainsi :

— Mais elle n'a pas d'accent du tout !

Et, en effet, c'est Mlle Belval qui avait l'air de chanter en italien.

Sur la scène, le marquis de Caux se tient derrière le manteau d'arlequin , analysant les applaudissements de la salle. Dans les entr'actes, il est fort entouré.

Le rideau baissé, viennent se grouper autour du général en chef Halanzier : Victor Massé, Jules Cohen, Deldevez, Heugel, Cœdès, etc.

La Patti occupe la loge la plus belle du théâtre, celle qu'elle a toujours eue à Ventadour. C'est là qu'une autre Valentine , MBi Gueymard , s'habille d'ordinaire.

Les ovations parisiennes sont loin de ressembler à celles des autres pays. C'est pour cela, du reste, qu'on les prise davantage.

La Patti ne se trouvera jamais, à Paris, dans le cas de je ne sais quelle cantatrice qui fit fureur en Italie et dont le peuple, un jour qu'elle sortit en voiture, détela les chevaux qu'elle ne revit jamais.

Mais cependant, à partir du troisième acte, les applaudissements ont éclaté, chaleureux, et les bouquets se sont mis à pleuvoir.

A propos de bouquets, un de mes confrères, dont le répertoire anecdotique est inépuisable, me racontait comment le mari de la Ferraris, un soir de grand succès, compta les bouquets qui tombaient aux pieds de sa femme et s'écria :

— Mais je suis volé î... Il en manque deux!

Après le quatrième acte, la scène a été littéralement jonchée de fleurs.

La Patti, très*émue, se soutenait à peine quand elle est revenue saluer le public, qui l'a redemandée trois fois.

Quand le rideau s'est définitivement baissé après tant de rappels, l'ovation de la salle s'est continuée dans les coulisses. Tous les artistes, les musiciens, les choristes formaient haie sur le passage de la diva et l'acclamaient.

A ce moment, Victor Massé s'est avancé vers elle pour la féliciter.

La Patti, heureuse comme une enfant, a embrassé, avec cette adorable gentillesse dont elle a le secret, hauteur de Paul et Virginie, en lui disant :

— A bientôt !

En revenant dans sa loge, Valentine Ta trouvée pleine de fleurs*

Voyons, franchement, madame, regrettez-vous vos soirées de Saint-Pétersbourg?

i3 octobre.

Une jeune femme vient de mourir. Le veuf pleure et se lamente, il n'est bruit dans la ville que de sa douleur.

— Oh ! le pauvre homme, dit-on partout, le malheureux homme!

Et c'est à peine si Ton ose prononcer devant lui le nom de la morte.

Quelques mois se passent.

Voilà que tout à coup le veuf inconsolable installe une autre femme dans sa maison. Il pare ses nouvelles amours des robes de la défunte et de ses plus beaui bijoux. Tout ce qu'elle désirait il le lui donne. Se souvient- il seulement d'en avoir aimé une autre qu'elle?

Le Gymnase me rappelle un peu ce veuf si vite consolé. La mort de Desclée y avait fait un vide immense. Tout le monde se rappelait ce soir les touchantes paroles de Dumas sur la tombe de la grande comédienne. Et voilà qu'on essaie déjà d'effacer le souvenir de Desclée et qu'on donne à une nouvelle venue la meilleure création de la pauvre femme, en disant aux curieux qui sont venus voir :

a Ce n'est pas la même chose que Desclée, mais c'est bien joli aussi ! »

MUo Tallandiera a surgi brusquement, je ne sais au juste d'où. Le Conservatoire ne lui a jamais donné asile, le modeste théâtre de la Tour-d'Auvergne n-a

pas souri à ses premiers essais. Elle n'a pas couru la province. Bruxelles n'a pas eu. à encourager ses débuts. ,

D'où vient-elle?

On ne peut faire à cette question qu'une réponse vague.

Ce qui semble certain, c'est que le quartier latin la posséda pendant de longues années. Elle y a répondu à toutes sortes de noms, excepté à celui de Tallandiera.

Le premier nom sous lequel on la connut fut celui de Marie, le dernier celui de Cléopâtre.

Entre Marie et Cléopâtre, quelle distance !

Puis, un jour, ou un soir, ou une nuit, l'existence qu'elle menait lui devint subitement odieuse. Elle voulut être actrice. Ce fut une vocation soudaine que rien ne paraissait justifier. Elle s'y abandonna avec . passion. Elle alla trouver Régnier. Régnier, c'est le suprême espoir de toutes les femmes prises tout à coup de l'amour des planches. Régnier jugea qu'elle avait du tempérament. Il lui inculqua les premières notions et Tenvoya à Dumas.

Dumas, enthousiasmé, s'écria :

— C'est Rachel!

Il courut à Montigny.

Quand Montigny l'eut entendue, il s'écria, plus enthousiasmé que Dumas :

— C'est mieux que Rachel !

Et M. Perrin, prévenu, en voulut à Régnier de ne pas lui avoir amefté cette étoile naissante.

La toilette de M11* Pierson, qui fit sensation lors de la première représentation de la Princesse Georges, a subi quelques modifications. On y a ajouté des rubans verts et roses qui en rompent un peu l'harmonie, et nuisent à l'ensemble si charmant et si étrange qui complétait si bien la dangereuse comtesse de Terremonde. Les diamants sont plus nombreux aussi qu'à la création ; il est vrai qu'ils sont plus beaux.

14 octobre.

Dépêche du Vaudeville*.

Delannoy vient de recevoir un bronze magnifique de chez Barbedienne, avec cette inscription :

« A notre vaillant et unique lecteur, la rédaction de l' Union reconnaissante ! »

Je savais bien qu'un si grand dévouement finirait # par avoir sa récompense.

i5 octobre.

Chaque fois que je vais aux Italiens, j'ai une distraction favorite; je regarde les choristes. J'avoue qu'ils ont le don de m'intéresser au plus haut point et je ne sais ma foi s'ils ne m'intéressent pas plus que les ar-

tistes en vedette et que les étoiles en t dont le défilé dure depuis octobre jusqu'à mai.

C'est que les choristes des Italiens ne ressemblent pas du tout aux choristes des autres théâtres. Us sont d'une race à part qui tend de jour en jour à disparaître et dont l'histoire mériterait d'être contée.

Plusieurs sont vieu*. Ils font en quelque sorte partie du matériel du théâtre. On peut dire qu'ils y ont toujours été. Ils sont nés choristes, ils mourront choristes — si la destinée le permet.

Us ont vu les beaux jours d'autrefois. Quelques-uns se rappellent avoir porté des costumes neufs. Us ont chanté leurs parties devant des rois et des reines. Aussi ne leur parlez pas du public d'aujourd'hui et des quelques grandes dames qui ont gardé leur loge par habitude. Us ont pour notre époque démocratique un dédain profond qui se lit d'ailleurs sur leurs visages.

Et pour les artistes, donc !

Eux qui ont chanté à côté des plus grands et des plus grandes, Rubini, Tamburini, Mario, la Grisi, la Sontag, la Malibran, quelle petite estime ont-ils pour les interprètes d'aujourd'hui !

Examinez-les avec soin au moment de la romance du ténor ou de la cavatine de la prima dona. Plusieurs vous sembleront inertes, l'œil atone, la bouche béante, et vous mettrez la chose sur le compte du métier ingrat qu'ils exercent. Erreur ! Us songent à autre* fois et comparent.

— Comme il lançait mieux son ut, se disent-ils!... Comme elle nuançait mieux ce crescendo!

Et les pauvres gens, malgré cet amer dégoût qu'ils ont pour l'art actuel, ne peuvent pas le quitter. La plupart baragouinent à grand' peine un mauvais français et sont incapables d'être choristes ailleurs qu'aux Italiens. Aussi, tous les ans, à la réouverture des théâtres, sont-ils plongés dans une inquiétude mortelle. La salle Ventadour sera-t-elle rendue aux Lucre\ia et aux Trovatore?

C'est là pour eux une question de vie ou de mort.

Cette année encore, ils sont sûrs de vivre. Mais leur joie n'est pas sans mélange. Ils ont appris qu'au mois de janvier ils auraient une concurrence et que l'on jouerait l'Opéra français. Horreur!

Que M. Bagier prenne garde à ce moment. Les intransigeants italiens pourraient bien faire un mauvais parti aux choristes français, d'humeur plus placide. Et au moment où le gouvernement évite avec tant de soin les complications diplomatiques, je lui signale ce casus belli de nouvelle sorte.

Dans un théâtre qui... un théâtre dont... un théâtre, enfin, que je ne nommerai pas, on m'a conté ce soir une bien piquante aventure que je transcris ici fidèlement. Notez que je n'invente rien.

Un romancier en vogue ne manquerait pas de l'intituler ainsi :

Page 1