‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 82 sur 126 · D'UN RICHE ETRANGER, D*UNE ACTRICE ET D*UNE PARURE · texte numérisé non relu

D'UN RICHE ETRANGER, D*UNE ACTRICE ET D*UNE PARURE

L'actrice, tout le monde la connaît, aussi ne la dési-

gnerai-je pas autrement qu'en vous disant qu'elle a pour les bijoux un goût des plus prononcés.

Le riche étranger, lui, avait quitté patrie et famille pour venir, à Paris, ni plus ni moins que Dupuis dans la Vie parisienne, « s'en fourrer jusque-là. » ' Quant à la parure, une splendide parure éblouissante de diamants, l'actrice Pavait remarquée à la vitrine d'un joaillier en vogue avec lequel elle était en relations d'affaires.

Donc, le riche étranger se fit présenter chez l'actrice qui parut ne pas être trop indifférente à sa recherche. Seulement, au bout de deux ou trois visites, la parure fit son entrée dans la conversation. L'actrice la dépeignait sous les couleurs les plus engageantes, si bien qu'il fallait y mettre une mauvaise volonté évidente pour ne pas comprendre.

L'étranger comprit, et le lendemain il était chez le joaillier.

— Combien votre parure ?

— Vingt mille francs.

Vingt mille francs I Le chiffre était de nature à faire naître bien des réflexions. L'étranger présenta donc quelques observations timides à l'actrice.

— Si encore il ne s'agissait que de douze ou quatorze mille francs. Mais vingt mille francs !

— Vous n'aurez pas su vous y prendre, répondit-

elle, il fallait marchander. Tenez, retournez-y, nommez-moi, dites que cette parure m'est destinée et vous verrez qu'on vous demandera beaucoup moins cher. L'étranger promit de retourner. Mais à peine avait-

il le dos tourné que l'actrice se faisait conduire chez le joaillier.

— Voyons! vingt mille francs, ce n'est pas votre dernier prix?

— Si fait ! et je ne pourrais, rien en rabattre.

— Diable!... Eh bien! écoutez. Je tiens absolument à avoir cette parure. Quand on reviendra, laissez-la pour quatorze mille francs et je vous tiendrai compte de la différence.

Ainsi dit, ainsi fait. Quand l'étranger revint chez le joaillier, celui-ci, après une très-courte discussion, — pour la forme — lui vendit la parure le prix convenu , et l'étranger , le cœur palpitant d'une douce espérance, se dirigea vers la demeure de la belle.

En route il rencontra un ami.

— Vous icil Où courez-vous donc si vite?

— Chez qui ? Mais chez la divine, xhez la ravissante ***. Et tenez, voyez ce que je lui porte.

— Oh! merveilleux! Par exemple, vous devez savoir ce que ça vous coûte.

— Bah ! une bagatelle, quatorze mille francs.

— Quatorze mille francs! Comment! vous, un homme marié, vous ne rougissez pas d'aller jeter quatorze mille francs aux pieds d'une demoiselle*, quand vous avez là-bas, chez vous, une femme adorable... et légitime... qui vous attend et qui serait si heureuse d'un pareil cadeau fait par vous !

L'ami était en veine de morale. Il fut persuasif, éloquent même et... le soir, le riche étranger repen-

tant, prenait le train pour porter la parure à sa femme, en se disant :

— Au fait, comme cela du moins, il m'en restera quelque chose!

Le lendemain, l'actrice recevait la lettre suivante :

« Mademoiselle,

« Ainsi que vous nous Paviez dit, nous avons fait la concession que vous nous aviez demandée. La personne envoyée par vous n'a payé la parure qui vous était destinée que quatorze mille francs. C'est donc de six mille francs que nous venons de débiter votre compte.

« Recevez, etc.

« X..., joaillier, rue de la Paix.»

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