‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 83 sur 126 · LES SOUFFLEURS · texte numérisé non relu

LES SOUFFLEURS

16 octobre.

Chaque fois que je vais flâner dans les coulisses des théâtres, il est un homme modeste, isolé, auquel personne ne fait jamais attention et sur lequel se portent instinctivement mes regards: c'est le souffleur. Au milieu du brouhaha de l'entr'acte, des conversations plus ou moins spirituelles des artistes, derrière les robes de gaze et les petits pieds de ces dames, la tête mélancoli-

que du pauvre diable m'apparaît comme le spectre de Banco et je me dis : « A quoi pense-t-il? »

Car enfin — tout porte à le croire — un souffleur doit penser à quelque chose. Ce n'est pas une raison, parce qu'il est enfermé dans une petite boîte, pour qu'il ne soit pas un homme.

Tous les jours on cite un mot de Mlle Pichenette, un calembour de M. Alfred. Qui% nous dit que le souffleur n'est pas beaucoup plus spirituel que tous les deux réunis ?

Souffler n'est pas jouer, a dit un moraliste. D'accord. Mais pour jouer, il faut être soufflé. Le souffleur est aussi nécessaire au théâtre que l'acteur luimême.

Son influence sur le sort d une pièce nouvelle peut êtçe considérable et il est des exemples nombreux d'ouvrages n'ayant pas réussi à la première représentation par suite de la mauvaise volonté d'un souffleur ayant trahi son mandat.

Il en est un entre autres qui est resté célèbre. Il appartenait à feu Mourier, l'ancien directeur des Folies- Dramatiques. Pendant longtemps on le cita comme un modèle. Nul mieux que lui n'encourageait du regard les débutants intimidés et ne secourait de la parole les vieux artistes à la mémoire défaillante.

Mais un beau jour il eut des chagrins domestiques, et il se mit à boire. Plusieurs fois il s'était présenté à des répétitions dans un état peu digne. On lui fit vainement des observations.

Un soir, pendant la représentation, il fut pris d'une

soif subite. On jouait une pièce à grand succès, qui en était à sa cinquantième représentation. Il pensa que tous les artistes savaient admirablement leur rôle, et qu'il pouvait bien s'absenter pendant cinq minutes. Il quitta tout doucement sa boîte et courut chez le marchand de vins du coin.

, Au commencement tout alla bien. Mais le hasard voulut qu'un des artistes, au milieu d'une grande tirade, dirigeât par hasard ses regards sur le trou resté désert.

La surprise de ne plus voir le visage accoutumé le fit s'arrêter net et il perdit subitement la mémoire. Ses camarades surpris jettent instinctivement les yeux sur le souffleur. Ils ne le voient plus. La peur les prend et ils restent tous bouche béante.

Le public étonné se fâche. On siffle, les acteurs éperdus quittent la scène et on est obligé de baisser le rideau.

Inutile d'ajouter que le souffleur intempérant fut congédié le soir même.

L'ancien Théâtre-Lyrique possédait un souffleur plus sobre, mais tout aussi dangereux.

Celui-là était un ancien artiste qui avait perdu sa voix. Il ne pouvait s'empêcher d'interpeller ses camarades pendant la représentation et de leur donner des conseils paternels.

Alors. les spectateurs placés aux premiers rangs des fauteuils d'orchestre, pouvaient entendre des monologues comme ceux-ci :

— Bravo ! un tel. Tu es en voix aujourd'hui... Très

bien le point d'orgue... Et bien ! ils ne te bissent pas. Les imbéciles î

— A toi, une telle ! Ne chante pas faux comme hier... si tu peux... Aie, un couac!.,. Qu'est-ce que je disais f

Celui-là ne conserva pas longtemps sa place, et on l'envoya donner des leçons ailleurs.*

Une autre sorte de souffleur, très commune et très redoutée des directeurs, c'est le souffleur sensible.

On appelle souffleur sensible, celui dont le cœur facilement impressionnable s'éprend tout à coup d'une des dames de la troupe. Alors on ne peut plus compter sur lui. Aux moments les plus difficiles et où la mémoire d'un artiste a besoin d'appui, il l'aperçoit dévorant du regard son idole et l'entend s'écrier ces mots qui ne soiit pas dans la pièce:

— Dieu du ciell comme elle est belle !

Le souffleur sensible est surtout dangereux dans les théâtres où l'on joue des pièces à femmes. Là son cœur volcanique s'enflamme, non pas pour une, mais pour toutes. Le malheureux est au supplice. Les petits pieds sont si près de lui ! Les maillots le frôlent presque, et l'infortuné, oubliant qu'il est souffleur avant d'être homme, admire le col tendu, les yeux écarquillés, pendant que la pièce marche comme elle peut, et que le public se dit :

— C'est curieux, ils ne savent pas leurs rôles ce soir. Un directeur qui avait un de ces souffleurs [impre**

sionnables, eut un jour un trait de génie. Il le remplaça par une souffleuse.

Mais voyez sa malechance. Il ne put pas la garder. Elle donnait des distractions à son jeune premier.

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