LES COCOTTES EN SUCRE
17 octobre.
Malgré le temps encore chaud, la promenade des Champs-Elysées commence à prendre l'aspect triste des soirées d'hiver. Les cafés chantants ont éteint leur gaz, le cirque est fermé, on ne danse plus à Mabille. Seules les Folies-Marigny résistent. Le petit théâtre de M. Gaspari a des airs de fête: on y donne la première représentation d'une fantaisie en plusieurs actes : les Cocottes en sucre. Auteurs : MM. Guénée et Lassouche.
Oui, Lassouche; Lassouche lui-même; Lassouche, le Jocrisse du Palais-Royal. Le joyeux comique fait du théâtre à ses moihents perdus. L'art moderne lui doit déjà Y Ahuri de Chaillot. Lassouche fit VA huri de Chaillot, puis se reposa. Pendant plusieurs années on attendit une œuvre nouvelle qui ne vint pas. On désespérait déjà, mais il ne faut jamais désespérer. V Ahuri de Chaillot vient de trouver son pendant.
Ce qui sauvera les Folies-Marigny , ce qui transmettra leur gloire jusqu'aux générations futures, ce sont les femmes. C'est pour elles qu'on vient, c'est elles qu'on applaudit. Chaque pièce nouvelle en apporte de
nouvelles. L'étoile de ce soir a nom GabrielleElluini. Voici son histoire.
Il y a cinq ou six ans, la troupe féminine des Folies-Mari gny était aussi nombreuse que choisie. Gabrielle Elluini comptait parmi les plus jolies. On citait sa taille, ses jambes, ses dents; l'ensemble était on ne peut plus gracieux. Un jour, la pensionnaire du petit théâtre des Champs-Elysées s'embarqua à bord d'un transatlantique et partit pour le Brésil où elle comptait faire fortune, au pas accéléré.
Une fois installée dans le pays des Rastaquoerres, la jeune Gabrielle rencontra un riche négociant qui faisait la traite des singes. Celui-ci s'éprit des pieds microscopiques de la Parisienne. Ce que voyant, la Parisienne mit ses pieds à prix, en les offrant à celui qui y déposerait sa fortune.
— Sapristi, répondit le Brésilien, c'est que je ne puis disposer de ma fortune qu'en légitime mariage.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Gabrielle, ma famille donne son consentement !
Et le mariage eut lieu. Dès qu'elle fut en possession de la fortune du Brésilien, Gabrielle le rendit au commerce des singes et s'enfuit vers Paris.
A son retour, elle apprit que sa place était encore marquée aux Folies-Marigny. C'est là que nous l'avons retrouvée ce soir. Sur la scène, elle a ceci d'étrange qu'elle joue les femmes de chambre avec 5 0,000 francs de bagues aux doigts : ses alliances sans doute. Mais dans les coulisses, dans sa loge, c'est là qu'il faut la voir pour jouir d'un petit tableau artisti-
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que autas duquel la signature de Zamacois ne serait pas dépcée.
Figu^-vous une loge toute tendue de cretonne bleu foncé... ^le Elluini, vêtu d'un ravissant costume de soie cerispivote devant une armoire à glace, qui est entrée là r des prodiges de dislocation; enfin, aux pieds de Qe j0iie fine, une négresse de dix-huit ans, type charnt qu'elle a ramené du pays où elle a connu l'hyn et qui, vêtue d'une robe gris de fer et jaune et coà d'un madras de même couleur, complète un en%ie extrêmement piquant.
Dernier qi : Mademoiselle Elluini à reçu une foule de bo\^s qUj |uj ont été on ne peut moins adroitement és par UIïe personne qui disait avoir rempli aupr^^ ^ rj0^ ies fonctions de garçon d'honneur. Ls bouquets sont.tombés sur le trou du souffleur, &pr*chute du rideau, et leur destination est restée ignoe ja majeure partie des spectateurs.
On m'apportaouvene suiVante, que je publie sous toutes rése
LE DB<£ LA CHAUSSÉE-d'aNTIN.
Le Vaudeville)nc^ jes dernières représentations de Marcelle et l4ajne première d'une pièce nouvelle: Berthed'l
Un actionnaire^sQ,^ furieux de voir qu'on renonçât aux represt g^ss^ jaris je cabinet directorial et a, dm <je p0ignard, essayé de supprimer M. Cormo.
Par une chance providentielle, celui-ci avait ms la poche de sa redingote les billets de faveur qui tfaieat être distribués le lendemain. Le paquet était tement volumineux que la lame du poignard s'est breenle rencontrant.
ctobre.
— Est-il malade?
— Il tousse.
— Allons donc I
— Je vous jure...
— Avouez que c'est un bien singuli^d...
— Hasard, si vous voulez, mais l,n*e existe. Demandez plutôt au docteur Lowe.
Vous avez deviné que cette conversse tient au foyer de l'Opéra et que c'est de M. H11^ s'agit, de M. Faure qui, jaloux du succès cattli refuse de chanter désormais devant des fa ** orchestre à douze francs.
Eh bien ! oui, M. Faure est msr* Faure est enrhumé. Malgré cela il y avait^nc*e ^ Guillaume Tell et un monde qui a cut mieux accueilli M. Lassalle, le remplaçarSOire de l'enrhumé du 19 octobre.
Naturellement, il est plus qi/ <lUestion de cette étrange et émouvante bisu1*115^011 auour de laquelle on fait tant de
Il la retirera, la retirera pas. Les paris sont ouverts.
— Je ne connais pas M. Faure, disait quelqu'un, mais je vous garantis qu'il nous restera, il a son appartement à Paris, et sa galerie de tableaux, et un tas de choses auxquelles il tient évidemment beaucoup. Pourquoi voulez-vous qu'il quitte tout cela pour aller chanter à l'étranger ? C'est invraisemblable !
En attendant, le rhume aidant, voilà M. Lassailç qui a eu du succès dans Guillaume. M. Faure est trop bon camarade pour en avoir du regret.
En sortant de l'Opéra, je vais terminer ma soirée aux Bouffes où l'on me raconte un petit fait parisien qui vient de s'y passer à l'instant même.
Au moment ou le rideau se levait sur la Jolie Parfumeuse, une dame fort distinguée, mais dont les traits portaient la trace d'une émotion violente, s'était approchée du contrôleur et d'une voix qu'elle essayait en vain de raffermir :
— Monsieur, lui avait-elle dit, la baignoire n° 16 est-elle occupée ?
— Non, madame, pas encore.
— Très-bien. On ne tardera pas à vous présenter le coupon, je reviendrai tout à l'heure.
Et la dame était sortie très-troublée sans ajouter une parole.
Le contrôleur, en homme qui en voit bien d'autres, commençait à oublier la mystérieuse apparition quand
un monsieur élégant et décoré s'avança vers lui et d'une voix dégagée s'écria :
— La baignoire n° 16.
Naturellement l'employé de M. Comte jeta sur lui un regard curieux.
Le monsieur n'était pas seul. Il avait à son bras une jeune personne soigneusement encapuchonnée.
De petites mèches rousses folâtrant imprudemment sur le haut du front, indiquaient à l'œil expérimenté du contrôleur, à quel monde appartenait la petite dame : évidemment, le monsieur décoré était en bonne fortune. Le contrôleur n'hésita pas. Son devoir était tout tracé. Il prit le monsieur à part et lui conta ce qui venait de se passer.
— Ciel! s'écria l'homme en bonne fortune, ma femme !
On voit d'ici la scène... La dame rousse se trouble, le monsieur lui parle énergiquement à l'oreille et moitié de gré, moitié de force, l'entraîne jusqu'au petit café qui est situé rue Monsigny. Puis il rentre vivement au théâtre et s'engloutit dans sa baignoire n° 16.
Il était temps, une minute après l'épouse irritée reparaissait au contrôle.
— Madame , lui dit le contrôleur de sa plus douce voix, la baignoire est occupée par un monsieur.
— Tout seul?
— Oui, madame, tout seul.
La dame poussa un gros soupir de satisfaction et pénétra vivement dans le théâtre.
On pouvait croire que l'histoire était finie et que l'époux infidèle ne courait plus aucun danger. Erreur profonde !...
Vers dix heures, un garçon de café se présente au contrôle.
— Monsieur le contrôleur, dit-il, une petite dame vient d'entrer dans notre établissement et n'a pas de quoi payer sa consommation. Elle se réclame de quelqu'un qui est ici. Il occupe la baignoire n° 16. Voulez-vous faire demander à ce monsieur s'il consent à solder la dépense de cette personne?
Le contrôleur se trouvait dans un cruel embarras.
Devait-il faire demander le mari volage? C'était renouveler les soupçons de sa femme. Et alors, un scandale, un horrible scandale avait lieu.
Après avoir réfléchi, l'employé de M. Comte prit un parti héroïque. Il plongea la main dans sa poche, et de ses propres deniers paya la consommation de la demoiselle.
Qu'on vienne encore, après cela, nous dire du mal des contrôleurs !
Au moment où quelques âmes bienfaisantes se proposaient d'ouvrir une souscription en faveur des marchands de billets du Vaudeville, réduits à la plus
noire misère, nous avons reçu la lettre de faire part suivante :
SU
'Vous êtes prié d'assister au convoi et à Venterrement de Marcelle , morte le lundi jg octobre âgée de quatorze jours, dans la maison de santé du docteur 'Dumesnil.
<De la part de qMqM. WEnnery et <Brésil, de la Société nantaise et de <£\f. Cormon, ses pères, mère et exécuteur... testamentaire.
De Profundis.
BERTHE D'ESTREE.
21 octobre.
J'ai cherché vainement comment il se fait que b Vaudeville ait résisté à la tentation de reprendre ta Faux Bonshommes.
La mécanique à reprises dont j'ai suffisamment entretenu mes lecteurs, n'est-elle pas encore entièremea! réparée?
Les administrateurs intelligents qui représente* les intérêts de la Société Nantaise, ont-ils comprii
grâce à Marcelle, qu'on pouvait, même avec de nouvelles pièces , faire le maximum... du minimum ?
N'essayons pas d'expliquer au juste ce qui se passe. Il est certain qu'une are nouvelle semble s'ouvrir pour le théâtre de la Chaussée-d'Antin.
A la fièvre des reprises a succédé la fièvre des nouveautés.
La comédie inédite de M. Henri Rivière est précédée — ô prodigalité ! — d'ijne autre comédie non moins inédite de MM. Grange et Bernard.
Sans compter qu'on répète une comédie, toujours inédite, de Barrière.
L'activité la plus dévorante est à l'ordre du jour. C'est à peine si Ton donne aux pièces nouvelles le temps d'éclore.
En envoyant aux journaux le service pour la première de ce soir, le Vaudeville l'accompagnait d'une réclame pour la prochaine première de Barrière. Les premières vont vite, aile? ! • Au premier acte de la comédie de M, Henri Rivière, nous faisons la connaissance de M, Goudry dans l'emploi des jeunes premiers.
Cet acteur a une façon toute particulière de prononcer Laurence. Il dit Lorange tout le temps. ~r Ah ! Lorange, que je vous aime !
La toilette de Mlle Massin est tout à fait charmante. Cest une robe en faille paille avec un plastron de broderies en soie blanche et une longue traîne surmontée d'un poufif à coulisses.
. Sur la traîne, des volants en organdi brodé, à grandes dents et à festons.
Tout autour de moi, c'est un concert de louanges féminines.
— Ah ! que c'est bien fait... que c'est joli ! Malheureusement, c'est de la toilette et non de la
pièce qu'il s'agit.
Par exemple, la plupart des artistes parlaient bas ce soir, mais si bas qu'on les entendait à peine.
Je sais bien qu'ils jouaient une comédie intime, cependant la raison est mauvaise.
Peut-être aussi ont-ils entendu dire que M. Henri Rivière est Pauteur de Pierrot et Cain, un des plus jolis contes que je connaisse, et se sont-ils figuré que le romancier à succès de la Revue des Deux-Mondes avait l'habitude de faire des pantomimes.
Dans le couloir du premier étage, on cause de la pièce — entre confrères.
Quelqu'un raconte que Dumas y a travaillé.
— Ce n'est pas* possible! s'écrie-t-on en chœur.
— Et pourquoi donc pas ? Dumas est un malin. Il veut bien qu'on essaie de faire son théâtre, mais non pas qu'on le fasse comme lui.
On m'explique à ce propos comment Dumas s'y prend d'ordinaire quand un jeune auteur embarrassé vient lui demander un dénouement.
' Dumas, après avoir lu la pièce, dit au jeune auteur :
— Il y a dix façons de dénouer votre comédie, les voici.
Et il énumère les différents dénouements.
— Mais, M. Dumas, répond généralement le jeune auteur, de tous ces dénouements-là, quel est celui que vous choisiriez ?
— Moi, je n'en choisirais aucun.
— Ce n'est donc pas le bon ?
— Non, vous comprenez... le bon... je le garde pour moi!
La collaboration anonyme de Dumas fils me rappelle ce mot de Cherubini qui avait, lui aussi, travaillé à un opér£ dont la chute fut éclatante.
— Mais cette musique est pleine de fautes, lui disait-on.
— Je sais bien, répondit fièrement Cherubini, j'en ai laissé.