‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 85 sur 126 · LE FILS DU DIABLE · texte numérisé non relu

LE FILS DU DIABLE

29 octobre.

Dans l'admirable et terrible préface du Demi- Monde, Alexandre Dumas s'est chargé de raconter lui-même l'histoire de la pièce que la Comédie-Fran- Çaise, en la prenant au répertoire du Gymnase, vient de sacrer chef-d'œuvre.

Je renvoie à cette préface les lecteurs qui voudraient

savoir comme quoi le Demi-Monde, dans son origine, a failli être créé par les comédiens qrflinairq ds l'Empereur.

M. Fould, ministre des Beaux-Art^ avait fiait à l'auteur de la Dame aux Camélias, les avances les plus flatteuses.

Dumas s'était défendu en disant qu'il n'était qu'un auteur de tolérance et que sa littérature relevait de la préfecture 4e police bien plus que du ministère des Beaux- Arts.

On lui rappela probablement cette réponse, plus tard, quand, sa comédie achevée, il vint la porter à M. Fould. On lui dit que son manuscrit avait eu l'honneur d'une lecture secrète, à, Saint-Cloud, devant Leurs Majestés et que la pièce était impossible, monstrueuse, d'une immoralité qu'on "ne saurait admettre sur la première scène du monde.

Malgré l'immense succès qu'il obtint au Gymnase, le Demi-Monde resta, aux yeux du plus grand nombre, une œuvre immorale.

Dumas eut beau plaider sa cause, avec l'éloquence et la verve que l'on sait, dans une préface que tout le monde a lue, le Demi-Monde avait été jugé immoral dans les sphères officielles ; le public ne songea pas à casser le jugement.

En quoi la morale de 1 874 diffère-t-elle de la morale de i855 ? Cela n'est pas mon affaire.

Mais il m'a paru piquant d'ouvrir la brochure du Demi-Monde et d'en détacher au hasard quelques pensées sur l'amour, sur la tendresse filiale, sur Ta-

octobre. 363

dultère, sur le mariage, sur l'amitié', sur le duel, dont l'immoralité ne manquera pas de sauter à tous les yeux.

Ces pensées,- les voici :

« Une mère veuve ne devrait jamais se remarier! En rayant de sa vie le nom du père de ses enfants, elle devient presque une étrangère pour eux. »

« Aller chez un homme, lai serrer la main, rappeler son ami et lui prendre sa femme, tant pis pour ceux qui ne pensent pas comme moi, mais je trouve cela honteux, répugnant, écœurant. »

« Les témoins doivent être aussi soucieux de l'honneur de leurs commettants que de leur honneur propre; seulement, la vie des gens me paraît une chose assez sérieuse pour qu'on la discute sérieusement, et ce n'est que lorsqu'il est impossible de faire autrement qu'on doit amener de sang-froid deux hommes sur le terrain. »

« Si jeune que Ton soit, le jour où Ton perd sa mère, on devient -vieux tout à coup, a

« L'amour ne va pas sans l'estime. »

« Il existe entre les honnêtes gens un lien mystérieux qui les unit avant même qu'ils se connaissent n

« L'homme qui a été aimé, si peu que ce soit, d'une

femme, du moment que cet amour n'avait ni le calcul, ni l'intérêt pour bases, est éternellement l'obligé de cette femme, et, quoi qu'il fasse pour elle, il ne fera jamais autant qu'elle a fait pour lui. »

« La loi sociale veut qu'un honnête homme n'épouse qu'une honnête femme. »

J'en passe, et de plus immorales.

Inutile de* dire, n'est-ce pas, qu'il y avait une belle salle, ce soir, aux Français ?

Cependant, quelques fauteuils vides dans l'orchestre montrent leur velours rouge qui fait tache au milieu des habits noirs. Le public se demande les noms des critiques qui ont délaissé la maison de Molière et Dumas fils pour celle de M. Cantin. Puis, plus tard dans la soirée, ces fauteuils se remplissent : un ah! approbateur accueille les retours d'enfants prodigues, qui ont d'ailleurs Pair d'échappés de prison.

MUe Croizette dont l'élégance n'est contestée par personne, MIle Croizette que tout le monde admire quand elle tait, dans son landau, le tour du lac, voilée et mystérieuse comme le Sphinx auquel elle doit son premier succès, Mlle Croizette a fait, au premier acte du Demi-Monde, ce que j'appellerai une faute de toilette.

Comment ! la baronne d'Ange revient de Bade, ce qui laisse supposer que nous sommes vers la fin de septembre — le Kursaal fermait le 3o — et elle porte un costume de grenat bordé de fourrures.

Trop tôt, baronne, beaucoup trop tôt. Que votre

OCTOBRE. 365 j

couturière, ou votre couturier, répare au plus vite cette erreur. Gardez-nous, au moins, votre réputation d'élégance, mademoiselle !

— Vous seul connaissez ma véritable fortune, quelle est-elle? demande la baronne d'Ange au marquis de Tbonnerins.

— Vous avez eu, jusqu'à présent, quinze mille livres de rente f répond le marquis.

Quinze mille francs de rente I

Une femme qui reçoit, joue, donne à dîner, a des domestiques, habite un appartement qui représente sept mille francs 3e loyer au bas mot !...

Quinze mille francs de rente !

Mon Dieu, que tout a donc'augmenté depuis i855 !

La comédie de Dumas sert de début à M"e Broizat. (On m'a affirmé qu'on dit aussi Mne Broizat?)

M"e Broizat (ou M11*) se trouvait, cet été, à Cabourg et quand je l'ai rencontrée sur la plage, les cheveux au vent, les joues rouges, courant comme une petite folle, ne la reconnaissant pas tout d'abord , je demandai :

— Quelle est donc cette charmante jeune fille ?

Cest vous dire que Mlle Broizat (ou M"*) ne pouvait choisir, pour débuter aux Français, un rôle plus heureux que. celui de Marcelle. Je parle au point de vue du physique, puisqu'il ne m'appartient pas de juger l'artiste.

g Le début de Mie (ou M,le) Broizat inspirait à quelques critiques des réflexions bien justes.

— Drôle de situation, disait-on, que celle du direc-

teur de l'Odéon. Il trouve, en province, on ne sait où, une actrice parfaitement inconnue. On arrive défiant, en disant : « Qu'est-ce que c'est encore qile cette cabotine-là? » L'actrice paraît. Devant son talent, la défiance du public s'étanouit. L'actrice réussit, on commence à l'aimer. Un rôle écrit pour elle ferait recette à l'Odéon. Frrrou ! Envolée l'actrice: Oîi est-elle? Aux Français. La Comédie l'a prise. Reverte» à l'Odéon demain, pour quelque pièce nouvelle, vous entendrez des gens qui diront : * Toujours des artistes inconnus! M, Duquesnel ne peut donc pas se faire une troupe une fois pour toutes? »

— Eh bien ! disait-on en sortant^ et Croizette?...

— Ah ! mon cher, que Rousseil a donc eu du succès dans V Idole!

Arrivons aux Folies- Dramatiques*

Si Chabrillat n'a pas fait tort à Dumas * Dumas a fait du tort à Chabrillat.

Le théâtre de M, Cantin a connu des premières plus brillantes. Peu de noms marquants à citer. Tous les rédacteurs en chef de journaux sont aux Français. Je vois Sardou, Lecocq, les directeurs bruxellois Hurabert et Dervil, Bertrand, Suzanne Lagier, Peschard, Paola Marié, Grandville, Gervais, Mme Priston et quelques demoiselles : de Lizy, Caroline Hassé, Cora Pearl, Adèle Courtois.

Ah! si celles-là, comme la fiancée du roi de Garbe, frappaient un coup de tam-tam chaque fois qu'il leur arrive de pécher, comme cela serait gênant pour leurs voisins !

Au temps oh Polydbre Millatid était â l'apôgéé de ses millions, il offrit un jour un dîner monstre à la pressé parisienne et chargea quelques-uns de ses amis du soin de régler le menu.

Ceux-ci se dirent :

— Polydore est un nabab, un LuculluS richissime ; il faut qtie tous les mets figurant dans le repas Soient en or.

Et ils commandèrent des faisans dorés, du pain doré, du Mont-Dore, dû vin de la Côte-d'Or.

On avait invité Gustave Doré !

M. Cantin s'est un peu tenu le même raisonnement.

— Le public qiie je reçois chez moi, s'est-il dit, sait qu'il vient chez un milliohnalre. Il faut absolument que je lui montré mon million.

Et M. Cantin a fait, pour l'opérette de Lîtolff, des dépenses folles.

Il y a telles robes portées par dé simples figurantes qui ont dû coûter les yeux de la tête.

A ce sujet, je me souviens d'une autre anecdote qui trouve ici naturellement sa place.

Lorsque mourut le baron d'Aligre, il laissa par testament des sommes très-importantes à des personnes qu'il connaissait à peine.

Comme il passait de son vivant pour être plus qu'économe, on s'étonnait beaucoup de cette générosité posthume.

— Parbleu ! s'écria un homme de beaucoup d'esprit, la chose s'explique facilement.

N'ayant jamais rien donné, il ne savait pas !

Il y a première aussi au Château-d'Eau; où, en attendant la revue, Ton reprend la Fille du Diable, un ancien succès de Thiboust, agrémenté pour la circonstance d'une pantomime nouvelle.

La salle est curieuse à examiner. Ces sortes de premières qui coïncident avec d'autres premières plus importantes par lesquelles elles se trouvent absorbées ont leur public spécial.

C'est jour de fête pour toute une catégorie de gens qui, d'ordinaire, n'assistent qu'aux deuxièmes ou aux troisièmes représentations. Les petits journalistes non influents, les reporters sans conséquence, s'étalent avec jubilation aux meilleures places et semblent dire: Oui, c'est bien moi, j'y suis. Et dans les couloirs ils serrent la main aux gens de la maison et ajoutent d'un air protecteur :

— Je vous ferai un bon article !

C'est la première des doublures.

Page 1