MADAME L'ARCHIDUC
3i octobre.
Sonnez, clairons, battez, tambours !
La diva Judic rentre dans son théâtre des Bouffes- Parisiens.
Théo s'en va, mais Judic revient; battez, tambours, sonnez, clairons !
Les Bouffes ont pris un air de fête; on n'a mis qu'un seul drapeaju à la porte, mais tous les cœurs sont pavoises.
Sonnez, clairons, battez, tambours !
Comte rayonne et tout rayonne autour de lui. Le gaz brûle plus joyeusement que de coutume; on n'a pas ajouté des becs, mais tous les visages sont illuminés.
Battez, tambours, sonnez, clairons !
Isabelle a apporté ses plus belles fleurs; elles ne sont pas plus fraîches qu'à l'ordinaire, mais tout le monde est épanoui.
Sonnez, clairons, battez, tambours !
La diva Judic* rentre dans son bon théâtre des Bouffes- Parisiens.
Assez de poésie ; parlons sérieusement.
Le lever du rideau était annoncé pour huit heures et demie; c'est pourquoi l'on a commencé verç neuf heures un quart.
Eh bien ! il y a encore eu des retardataires.
La salle de ce soir ressemble à celles d'hier comme celles de demain lui ressembleront.
Ce sont les mêmes clubmen, les mêmes boursiers, les mêmes cocottes, les mêmes critiques solennels, les mêmes confrères médisant , les mêmes reporters furetant, les mêmes « Bonsoir cher ! — D'où viens-tu ? — Du cabaret. — Où vas-tu? — Au cercle. — Où irastu demain ? — Aux courses ! »
C'est Judic, Judic seule, qui va se livrer ce soir aux bravos ou aux critiques du public des Bouffes.
Pendant ce temps, Peschard se prépare pour un succès non moins isolé, aux Variétés, dans les PrésSainU Gervais.
Judic et Peschard, Peschard et Judic ont donc fini de roucouler ensemble.
Finis, les duos d'amour, les déclarations brûlantes malignement écoutées* Ju<Jic réussira sans Peschard et Peschard réussira loin de Judic.
C'est tant mieux.
On dit que Ja diva du passage Choiseul avait refusé de faire une création nouvelle à côté de Mme Peschard et que l'auteur aussi n'avait pas voulu se risquer à refaire la Timbale, la Petite Reine et autres opérettes sorties du même moule.
Je comprends cela.
Rien n'est agaçant comme de savoir d'avance qu'on retrouvera dans une pièce nouvelle, une situation qu'on a déjà vue une douzaine de fois exploitée au profit des mêmes personnages.
Judic et Peschard sont devenues impossibles dans la même pièce. Séparées, on les aime; réunies, on se trouve agacé.
C'est pourquoi j'applaudis à la combinaison de ce soir qui nous a montré Judic sur la scène et Peschard dans la salle.
Disons -tout de suite du. bien des coutumes de la diva. Grévin s'est surpassé. On sait comment il s'y prend pour déshabiller Judic tout en l'habillant;
ses costumes sont de véritables petits chefs-d'œuvre.
Le premier et le dernief* surtout.
Le premier : un costume de mariée sicilienne, vert tendre et rose, tout brodé d'or. Trop d'or, peut-être.
Le dernier, d'une fantaisie charmante ! robe longue en cachemire blanc, le corsage garni de brandebourgs d'or, épaulettes d'or, l'épée au côté, le grand cordon bleu sur le corsage, le chapeau de maréchal, en feutre gris, crânement campé sur les cheveux. C'est h la fois mâle et coquet.
Un bon point aussi pour la toilette de MUe Perret : une robe fourreau mauve à plusieurs petits collets avec une cravate-écharpe verte, un ridicule vert et un énorme chapeau Marie-Antoinette, mauve à plume mauve.
Si la toilette est jolie, la persorihe qui la porte est bien jolie aussi. Voilà un double succès de plus pour la Diane de la Gaîté, succès de femme et succès d'artiste.
Au premier acte, un refrain qui deviendra populaire :
Un p'tit bonhomm' pas plus haut qu'ça.
Avis important :
Il ne s agit pas de M. Thiers.
Le p'tit bonhomm' c'est Mne Grivot, le capitaine des dragons de l'archiduc Daubray.
Quel amour de militaire ! *
Le buste étroitement sanglé dans sa veste blanche au plastron rouge brodé d'or, les jambes finement des-
sinées sous un collant bleu-ciel, et les pieds emprisonnés dans de mignonnes botte$ vernies, il faut la voir marcher la tête droite, commandant d'une voix brève . ses hommes et leur faisant faire la manœuvre.
Ce joli soldat est irrésistible auprès des dames. Quel coup d'œil impertinent il leur jette. Avec quelle crânerie il lance son juron favori ! Tout cela est parfait.
Vue parle gros bout de la lorgnette, Mme Grivotm'a représenté absolument ces charmantes statuettes de Saxe, si fines de dessin et si vives de coloris, que Ton place soigneusement sur la planche la plus élevée de l'étagère, tant on a peur de les faire tomber et se briser en mille miettes, rien qu'en les frôlant du coude.
Sur la scène, il y a une grande animation. Ce sont des allées et venues continuelles. Les amis de la maison viennent serrer la main aux auteurs ou apporter des fleurs à la diva, dont la loge est littéralement encombrée de bouquets.
Quant aux auteurs, ils s'occupent encore de leur mise en scène. Millaud court partout en donnant ses derniers ordres.
— Surtout, n'enlevez pas le fauteuil de l'archiduc !
— Les conspirateurs entrent par la droite f
— Tous les dragons sont-il là ?
Ces phrases se succèdent fiévreusement.
De temps en temps, des premiers rangs de l'orchestre, on aperçoit une main qui fait des signes aux cho-
ristes en scène. Quelquefois lelbras tout entier dépasse. C'est Offenbach, qui, dissimulé derrière un portant, remplit l'office de régisseur et se donne une peine inouïe pour exciter tout son monde de la voix et du geste.
A un moment donné, le bras ne suffisant plus, il allonge sa canne pour pousser en ayant un des ministres de l'archiduc. Ce manège a duré pendant les deux premiers actes. Par exemple, au troisième, le maestro a été malheureux. Tout un côté delà scène était occupé par un pavillon et un praticable qui lui cachaient le théâtre : impossible de faire le moindre signe aux artistes. Il lui a fallu rester tranquille, rongeant son freiu et se plaignant de sa grandeur qui le retenait dans la coulisse.
Un petit côté bien amusant.
Offenbach a dit à son fidèle chef de la Gaîté, M. Vizentini, qu'il le mettrait à l'amende de cinq cents francs si un autre que lui conduisait l'orchestre, ce soir, à Orphée aux Enfers.
M. Vizentini brûlait pourtant du désir d'assister à la première de Madame V Archiduc.
Mais Offenbach a tenu bon.
— De deux choses l'une, a dit le maestro, ou bien j'aurai un four, — ce n'est pas probable, mais ça s'est vu — et alors je ne veux pas que vous y assistiez au risque de voir diminuer mon prestige directorial, ou bien j'aurai un succès et en ce cas je n'aurai pas besoinde vous pour applaudir.
Vizentini est donc resté à son pupitre de la Gaîté.
A moins pourtant que ce fût lui, le gros monsieur à longue barbe grise qui s'est fait remarquer par son enthousiasme au premier rang des fauteuils de balcon ?
Cette barbe grise m'inspirait quelques doutes.
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