‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 100 sur 112 · LE DROIT 'DU SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE DROIT 'DU SEIGNEUR

i3 décembre.

On peut dire de l'opérette ce qu'on a dit des ch mins de fer : elle rapproche les distances.

Lorsqu'on jouait le mélodrame antique à Beauma chais, personne ne s'occupait de ce théâtre, qui ser blait n'avoir d'autre ambition que de faire connaît aux apprentis ébénistes du quartier les beautés sub mes de La\are le Pâtre ou de Jean le Cocher.

Aujourd'hui que le vieux Beaumarchais a tait pla aux jeunes Fantaisies-Parisiennes, que Vasseur a si cédé à Bouchardy; maintenant qu'une salle élégar et bien éclairée a fait oublier la salle obscure et e fumée d'autrefois, il semble que ce théâtre n'est pi si loin qu'avant et qu'on y arrive beaucoup plus vit

Les ennemis plus ou moins sérieux de l'opérette i sinuent que ce genre impur bénéficie des nombre moyens de communication qui relient actuelleme le quartier de la Bastille aux quatre coins de Paris; affirment que le drame aurait certainement fait flore Beaumarchais s'il avait eu le puissant concours i tramways. Certains esprits malveillants ne craigne même pas d'accuser la direction des Fantaisies-Pa siennes d'avoir fortement intrigué auprès de la Co pagnie générale pour faire mettre en circulation grands omnibus à plate-forme dont Tapparition sur ligne des boulevards coïncide précisément avec ce du Droit du Seigneur.

Quoi qu'il en soit, la salle de M. Debruyère prést tait ce soir un coup d'oeil comme, dans ses soirées gala même, le théâtre Beaumarchais n'en avait jam offert. On se serait cru à une première des Variétés

Le Jockey-Club et les grands cercles sont représen s à l'orchestre et dans les loges. Il y a des actrices mnues au dernier rang des fauteuils, encore bien ;ureuses d'avoir pu se caser là. Une partition nou- Ue de l'auteur de la Timbale d'argent est, il est ai, un petit événement parisien qui explique tant empressement.

Les ouvreuses regardent d'un œil étonné les belles imes aux chapeaux tapageurs et aux dormeuses incelantes; elles reçoivent avec respect les fourrures ;s messieurs et se communiquent leurs impressions une façon amusante :

— Quel beau monde!

— M'en parlez pas! J'en avais pas vu de pareil delis les courses de Vincennes !

Le directeur des Fantaisies-Parisiennes, M. Deuyère, se promène fiévreusement, mais fièrement, tre le contrôle et les coulisses. Il est plein d'enthouisme, de feu et de foi. Ancien acteur, ayant joué lantitéde mélodrames, le langage exagéré qu'il avait labitude de débiter en scène lui revient parfois. Alors il s'écrie :

— Burani est un grand poète ! Vasseur a du génie! 1 ! la belle nuit pour une première à Beaumarchais! Ou bien :

— Boucheron, tu es jeune, voici ta première pièce! )urage! L'heure de la victoire a sonné pour toi ! Au demeurant, excellent administrateur, directeur isciencieux, montant ses ouvrages avec goût, s'aessant aux bons faiseurs, à Grévin pour les costuis, à Cornil pour les décors, ne reculant pas devant dépense, M. Debruyère mérite de réussir. Il raiie, ce soir, avec orgueil, que le Droit du Seiewr avait été reçu par Cantin, qui ne l'a pas joué à ase du succès prolongé des Cloches. Puis il arrête

ami en lui disant :

— Savez- VOUS si Meilhac est là?

— Non! pourquoi ?

— Je voudrais lui demander une opérette pour l'a née prochaine!

Pour servir de traits d'union entre les théâtres , centre et celui du boulevard Beaumarchais, les a teurs ont eu l'excellente idée de choisir deux pensioi naires des Bouffes-Parisiennes : M"® Humberta M™' Guinet.

M"^ Humberta — la « jolie vilaine, » comme < dit dans le Droit du Seigneur — est presqu'uneno velle venue au théâtre.

Elle a beau appartenir aux Bouffes, elle y a si p joué dans une opérette qu'on a si peu vue, le petit n qu'elle tenait dans Maître Péronilla était d'une ii portance si secondaire, qu'elle possède encore, po les Parisiens, tous les attraits piquants d'une déh tante.

Elle est jolie, fine, élégante ; la bouche est ma cieuse et les yeux sont spirituels ; le nez, un peu poin semble agité de temps à autre par de petits frémis ments d'impertinence. Il y a je ne sais quoi d'al mand dans cette physionomie parisienne. Figun vous une image de Gretchen... après le jardin, cray» née par Grévin.

M"* Humberta est toute jeune, mais elle a ce mencé son éducation théâtrale en Russie, où l'ex rience s'acquiert plus vite que n'importe où. A se ans, elle débutait dans le drame. Elle a joué dans Deux Orphelines et dans la Closerie des Gew Cette charmante personne est sérieusement éprise son art. On m'affirme que ses moyens lui pern traient de vivre tranquillement, selon sa tantaii mais les tracas des répétitions, les fatigues des élut les souffrances de la première l'amusent mieux i tout.

Depuis trois mois, avant d'aller à ses répétitions, qui i prenaient toute l'après-midi, elle a travaillé, trois ures tous les matins, avec M"^ Ugalde.

M"® Humberta a, d'ailleurs, sur la plupart des chanases d'opérettes, cet avantage inappréciable de par- ' également bien , avec la même correction et la ême facilité, une quantité de langues étrangères, le pourra, quand elle le voudra^ jouer son rôle du

' '^oit du Seign^r ou de toute autre opérette, en anîis à Londres, en allemand à Vienne, en russe à îtersbourg, en italien à Milan, en espagnol à Maid. Enfin, si le fils du Soleil manifestait, par extradinaire, le désir d'entendre l'opérette de Vasseur,

: "® Humberta apprendrait certainement le chinois 1 moins de temps qu'il en faut pour aller à Pékin. Je n'ai pas à vous présenter M"** Guinet, qu'on a le aux Bouffes et à la Gaîté, ni M"** Rose Méryss, li a débuté et réussi dans la Croix de V Alcade, l'elle vient de chanter plus de cent fois, sans en resntir la moindre fatigue. Quant à Sujol, c'est l'anm Sujol de l'ancien Lyrique de l'ancien boulevard i Temple. Il a partagé les triomphes de Marie Cabel ns le Bijou perdu, dans la Promise, dans le Mule- ?r de Tolède. En ce temps-là il était mince et avait le voix de ténor. Aujourd'hui^ il est gros et a une )ix de baryton.

J'ai dit que les costumes sont de Grévin. Ceux de "*' Guinet sont amusants, juste assez excentriques 'Ur ne pas être disgracieux; ceux de M"*' Humberta nt charmants, le second surtout : un costume de ma- ;e, avec corsage de jais blanc, et ridicule en fleurs Dranger sur la jupe courte de faille blanche. La fleur oranger est décidément à la mode. On en met irtout.

Du reste, les tieurs n'ont pas manqué ce soir.

Il en est entré un véritable chargement dans la )og de la t' jolie vilaine. »

Les roses ont dû faire prime, aujourd'hui, chez U fleuristes en renom.

Une corbeille, notamment, a fait l'admiration d tous ceux qui sont allés voir M"^ Humberta, pendai l'entr'acte; une corbeille gigantesque tout entière e roses-thé, avec l'anse en violettes de Parme. Perch sur ce nid embaumé, un ravissant oiseau de parad au plumage doré. Cet oiseau et cette corbeille proi: vent vigoureusement que l'ancien théâtre Beaumai chais a cessé d'être « un théâtre de quartier. »

J'ai parlé plusieurs fois, depuis quelques jours, d l'énervement des auteurs à la veille de leurs première

Aux Fantaisies-Parisiennes, cet énervement s'c manifesté d'une façon encore plus intense que partoi ailleurs.

Dans la dernière quinzaine, compositeurs, auteur directeur et interprètes en étaient arrivés à donner d signes non équivoques de folie dangereuse.

On ne discutait plus, on se disputait.

Il y avait des provocations en l'air.

Vasseur parlait de remporter sa musique; Burai — qui fait en même temps répéter une revue à l'Aih nzc — demandait à tout le monde combien il fallait t temps pour aller au Plessis-Piquet; Boucheron, q; en sa qualité de débutant souffrait plus que tous 1 autres réunis, se levait la nuit pour relire le Manu du parfait Duelliste ; Debruyère repassait ses bonn bottes de Vingt ans après et de la Tour de Nesli Cuinetet Rose Méryss s'exerçaient au pistolet; Hur berta, qui n'avait que ses soirées ù elle, en profits pour prendre des leçons d'escrime.

Mais, ce soir, les nerfs se sont brusquement détendu

Et je ne crois pas m'avancer trop en affirmant qi tout cela finira par des soupers.

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