‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 99 sur 112 · LE LENDEMAIN D'UNE PREMIERE · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN D'UNE PREMIERE

10 décembre.

Nous sommes en ce moment en pleine fièvre de premières. Il ne se passe guère de jour sans qu'un théâtre ne nous convie à l'audition d'une pièce nouvelle. D'ici au 3i décembre, on nous annonce : VAge ingrat, au Gymnase; les Droits du Seigneur, aux Fantaisies- Parisiennes; la reprise des Brigands, à la Gaîti : Les Enfants du Capitaine Grant^ à la Porte-Saint-Martin; Madame Favart, aux Folies Dramatiques; la revue de l'Athénée; la. Reine Berthe QtYedda^k l'Opéra, et peut-être même cinq ou six drames nouveaux au Château-d'Eau.

Il est donc tout naturel que l'on coudoie partout des auteurs fiévreux, anxieux, nerveux, passant par des alternatives de découragement exagéré et d'espoir sans mesure; puis d'autres, plus tranquilles, plus calmes, qui se trouvent arrivés au lendemain de la bataille, et qui n'ont plus qu'à prendre connaissance des bulletins de victoire ou de défaite.

Je vous ai présenté plus d'une fois l'auteur à la veille de sa première ; il n'est pas moins intéressant de rétudier le lendemain.

Prenons d'abord Fauteur heureux.

Il vient d'avoir un grand succès et il se promène triomphant, rayonnant, aux endroits les plus fréquentés du boulevard.

Il échange de nombreuses poignées de mains avec des amis, dont les félicitations et les complimenis ajoutent encore à sa joie.

Cependant, quelques notes discordantes se mêlent à ce doux concert d'éloges.

C'est un confrère qui rit jaune et qui murmure à l'oreille de l'auteur heureux :

— Ce n'est pas mal ! Public très-bien disposé! Vous avez eu de la veine !

C'est un journaliste, grinclieux de sa nature, et qui n'aime pas les succès des autres, disant d'un air protecteur :

— Vos interprètes ont dépensé un talent énorme. Seulement, vous savez, je vous conseillerai quelques coupures.

C'est un ancien camarade de collège, auquel, sans trop savoir pourquoi, l'auteur a donné une place à la première, et qui vient à lui le sourire aux lèvres :

— Tous mes compliments, mon cher. C'est un succès! Je ne sais pas si ça fera de l'argent, mais c'est un succès de première.

Un autre, qui a de temps en temps une pièce jouée dans les réunions intimes d'un cercle, l'aborde carrément :

— Voulez-vous que je vous donne mon impression sur vo;re succès d'hier ?

— Comment donc !... enchanté!

— Moi, je suis franc! je n'irai pas par quatre chemins : votre sujet est excellent... seulement, vous l'avez mal traité. Ainsi, au troisième acte, au milieu de la scène d'amour, j'aurais fait revenir le mari...

— Le mari!... mais puisqu'il s'empoisonne au prologue avec de Tacide prussique !

— Ça ne fait rien... Sardou eût trouvé un moyen!

L'auteur, fortement désappointé, continue sa promenade. Soudain, un autre ami surgit devant lui en s'écriant :

— A propos, mon excellent bon, vous n'avez donc jamais lu la Folle de la Grève, un vieux drame du boulevard du crime ?

— Non, jamais.

— Pas possible, c'est votre pièce toute calquée I

— Mais il n'y a ni folle, ni grève dans mon drame!

— Ca ne fait rien, c'est absolument la même chose. Cette fois, l'auteur, de plus en plus refroidi, se de-

lande sérieusement s'il tient bien réellement un sucîs, si les applaudissements qu'il a entendus étaient ien sincères.

Le soir, il se dirige vers son théâtre.

La seconde représentation lui paraît d'autant plus oide que la première a été plus chaleureuse.

Pendant un entr'acte, il se glisse dans les couloirs ;

a perdu son air triomphant et il prête une oreille nxieuse aux conversations des groupes.

Alors fatalement — on peut vérifier le renseignelent auprès de tous les auteurs joués — il tombe sur m groupe où quelqu'un s^écrie :

— Ça un succès!... Je n'ai jamais rien vu déplus diotl...

Passons maintenant à l'auteur malheureux.

La soirée de la veille a été mauvaise. Le public a té froid. Le malheureux auteur est rentré chez lui lésespéré.

Le lendemain, en s'éveillant, on lui apporte un pajuet de journaux. Le premier qu'il parcourt parle de ;a pièce, dans un article banal, comme savent le faire rertains critiques indulgents.

Le second compte rendu se termine ainsi :

« Allégée de quelques scènes qui ont paru faire ongueur, cette pièce pourra fournir une carrière Tuctueuse. »

— Eh! eh! murmure l'auteur malheureux, avec une satisfaction visible, c'est vrai pourtant... avec des coupures !...

Puis arrivent successivement :

Le bouquet des machinistes; — la vue des fleurs

apporte quelque consolation et chasse des idées m roses ;

La carte des gaziers ;

La carte de M. le coiffeur;

Et même celles du souffleur et du chef d'accessoin

L'auteur distribue à tous ces braves gens des bo sur Péragallo.

Gela le soulage de faire quelques heureux. Il 1 semble qu'on n'oserait pas accepter son argent s'il v nait de subir un four.

Un peu après, dans la matinée, paraît sa femme ( ménage qui, la veille^ a assisté à la première. El complimente Fauteur.

— J'ai beaucoup pleuré, lui dit-elle.

La pensée que sa femme de ménage a versé d larmes en écoutant sa prose, rassérène encore l'ai teur. Ce n'est qu'une servante, mais Molière ne lisai il pas ses pièces à la Laforêt?

Il descend sur le boulevard et rencontre successive ment quelques amis, qui, pour le consoler, croient d< voir lui dire :

— Eh bien, ce n'est pas mal.

— Ça ira très-bien.

— On a beaucoup ri et beaucoup pleuré.

— Ça fera quelque argent.

Enfin, le soir, il entre dans son théâtre. La pièc marche mieux, les acteurs sont plus sûrs d'eux-mè mes, le public paraît assez content.

A l'entr'acte, il entend au foyer le dialogue suivan entre deux messieurs :

• — Eh bien, franchement, on disait que c'était mau vais; moi. . je ne trouve pas. Je dirai plus : cel m'intéresse.

Et l'auteur, tout à fait rassuré, rentre chez lui con vaincu que le public de la première s'est tio iipé e qu'il tient un succès.

VAGE INGRAT.

II décembre.

M. Edouard Pailleron, l'auteur de la comédie nouelle dont le Gymnase vient de donner la première retrésentation , ayant eu plusieurs pièces représentées vec succès au Théâtre-Français, on pourrait croire \ue V Age ingrat a été égalQmQnt écrit pour la scène le la rue Richelieu, et peut-être qu'il y a subi une de :es réceptions à corrections, plus vexatoires qu'un re- "us franc.

On ferait bien de renoncer à cette idée. , La pièce de M. Pailleron a été faite en vue du Gymlase, et si jamais elle se jouait à la Comédie-Française, :'est que, comme le Demi- Monde, le Fils natut^el et le Rendre de Monsieur Poirier^ elle émigrerait du bouevard Bonne-Nouvelle à la rue Richelieu.

M. Pailleron a d'ailleurs trouvé, en M. Montigny, un collaborateur encore précieux.

Il est peu de comédies dans le répertoire modernesauf peut-être le Club, au Vaudeville— qui aient présenté autant de difficultés d'installation et d'arrangement que ÏAge ingrat.

Sardou disait, en parlant de M. Montigny, au mornent de la grande vogue du Gymnase :

— Il a le génie de la mise en scène ! El c'est, en effet, faire preuve d'un génie particulier que de débrouiller une comédie dans laquelle s'agitent trente-et-un personnages, ni plus, ni moins. Les plus petits rôles sont tenus par des artistes. Les étrangers de distinction, russes, polonais, italiens, anglais, qui dédient au i;ecoad acte, simples fi-

garants, rôles muets exigeant de la tenue, sont représentés par les pensionnaires ordinaires de la maison.

« Tout le monde sur le pont ! » crie le capitaine du navire, en cas de danger.

La saison d'hiver s'annonçait mal pour le Gymnase, l'horizon était noir, il a fallu un effort : « Tout le monde sur le pont! » a crié le directeur. Et tous les artistes ont répondu à l'appel, personne n'a songé à déserter.

De très-gentilles personnes, des actrices de talent, se sont contentées de paraître, de passer dans le salon du second acte, salon exotique, bizarre, mais facilement reconnaissable, où tant de gens, ce soir, se sont retrouvés comme chez eux.

On comprend, par exemple, qu'en recrutant ainsi sa figuration dans sa troupe, M. Montigny ait fait bien des malheureuses. Ainsi, Alice Regnault est désolée. Et pourtant, elle est beaucoup mieux partagée que bien d'autres : elle parle.

— On va encore dire que je suis une jolie femme ! soupirait-elle ce soir.

— Puisque c'est la vérité !

— C'est possible, mais rien ne m'agace autant depuis que j^ai pris la résolution de trav. iller sérieusement. Des succès de jolie femme! Dieu! que j'en suis lasse! Une seule ligne sincère dans un compte rendu : « M'^^ Alice Regnault joue très-gentiment son rôle de... » Voilà mon rêve, voilà mon ambition!

Or, non-seulement le rôle de M"** Regnault est court, mais il a fallu en retrancher l'effet principal.

Cet effet était pourtant fort gracieux..

Il consistait en une petite scène de flirtage, où xM"<= Regnault donnait la réplique, en montant sur une balançoire.

Tant qu'il s'agit de répéter sans accessoires, tout alla bien.

M"® Regnault disait :

— Pendant ce temps, je me balance ' Et l'on passait outre.

Mais quand la balançoire fut installée, M"' Regnault découvrit avec terreur que cet exercice lui causait un mal de cœur violent. En vain essaya-t-elle de réagir, elle n'y parvint pas. Il a bien fallu qu'elle renonçât à la balançoire.

M. Guitry, lui, a renoncé à sa coiffure — celle qui lui allait si mal et dont on a tant souri à la dernière reprise de la Dame aux Camélias. Bien à regret, me dit-on. Le jeune amoureux tenait à cet arrangement de cheveux. C'est ainsi qu'il se plaisait. Cependant, étant donné le vent de sacrifices qui soufflait dans les coulisses du Gymnase, il n'a pas cru devoir résister aux instances de ses camarades, et ses mèches sont tombées sous les ciseaux d'un vulgaire coiffeur. C'est toujours cela !

Une pièce aussi riche en détails que VAge ingrat, peut fournir à la chronique plus d'une anecdote plaisante. Je me contente, pour ce soir, de celle-ci :

Dans l'étrange salon dont je parle plus haut, Saint- Germain, parlant du goût de la comtesse pour les personnalités en vue, s'écrie :

— Nous invitons tout le monde ! Nous avons invité sept fois Lecocq et quatorze fois Renan... Il est vrai qu'ils ne sont pas venus!

L'effet de cet aveu naïf a été d'autant plus grand que M. Renan, un ami de M. Pailleron, se trouvait dans la salle et qu'une partie du public s'est tournée vers sa loge.

Or, dans le principe, au lieu de Renan, Saint-Germain disait : Gambetta.

La censure a été impitoyable. Elle a rayé le nom de Gambetta. M. Pailleron tenait pourtant à son eftet,

Voyant qu'il n'obtiendrait rien de la commission d'examen, il s'en fut à la République française tvouvei le chef de la majorité qu'il connaissait à peine.

Il lui exposa son cas et lui demanda l'autorisation de le nommer.

— Comment donc, répondit Gambetta qu'un peu de publicité n'offusque jamais, mais je vous y autorise de grand cœur !

M. Pailleron s'empressa donc de rétablir le nom de l'orateur. Mais à la répétition générale devant les censeurs, ces messieurs exigèrent de nouveau et formellement la suppression du nom.

— Cependant, leur fit observer M. Pailleron, j'ai vu Gambetta... il consent.

Messieurs de la censure se montrèrent plus gambettistes que Gambetta lui-même. Ils se déclarèrent forcés de maintenir leur première décision :

— Prenez tous les noms que vous voudrez, dirent-ils à l'auteur, tous... excepté celui-là.

M. Pailleron alors se décida pour le nom de Renan.

Salle brillante, très-animée, comme on n'en voit pas à toutes les premières du Gymnase.

L'entrée d'une débutante. M"* Jane May, a causé un long murmure.

M"^ May est cette jeune personne qui, tout récemment — dans un procès dont vous vous souvenez certainement — a produit, devant le tribunal, un certificat de vertu, en bonne et due forme, signé par un médecin.

Le chuchotement qui a accueilli l'entrée de cette gentille et vaillante jeune fille prouve combien le public incrédule et sceptique des premières représentations est agréablement surpris toutes les fois qu'on cesse de lui montrer des banalités.

— Et savez-vous, me demanda un voisin d'orchestre, savez-vous si M"* May a toujours... son certificat?

Conversation de couloir :

— Ainsi... Après VAge ingrat... Legault va au Palais-Royal?

— Oui.

— Quelle étrange idée !

— C'est pour se rapprocher des Français !

M"' Tessandier continue ses débuts dans le rôle de la comtesse étrangère auquel tout le monde a donné, dans la salle, un nom... de princesse.

— Très- bien habillée, n'est-ce pas?

— Trop de goût. Cela l'empêche de ressembler au modèle.

— Moi, à la place de Pailieron, j'éviterais désormais de me promener à pied, le soir, dans l'avenue du Boisde-Boulogne !

A la sortie, un mot — étranger à l'Age ingrat — me frappe.

Vous savez que, dans la Camargo, Desclauzas s'écrie à plusieurs reprises :

— C'est vraiment tropical !

Il faut croire que l'exclamation est en train de faire son chemin et qu'on s'en servira un peu à tort et à travers, car voici ce que je viens d'entendre :

— Brrr, mon cher, quel froid ce soir!

— Oh ! ne m'en parlez pas, c'est tropical !

12 décembre.

Tous les ans, quand les Champs-Elysées sont bien déserts, quand il fait bien froid, quand on est bien sûr de ne plus rencontrer âme qui vive entre la place de la Concorde et l'Arc de triomphe, un spéculateur intelligent se frappe le front en se disant :

— Si je profitais du moment pour ouvrir les Folies- Marigny?

Et le lendemain, nous recevons un billet rose pai lequel on nous invite à assister, aux Folies en question, à la première représentation d'une revue de fin d^année en plusieurs actes et un tas de tableaux.

C'est encore ce qui nous est arrivé hier.

La Revue, cette fois, est de M. de Jallais.

M. de Jallais est un homme d'esprit. Aussi n'en met-il pas dans ses revues. Il sait que c'est parfaitement inutile. 11 prend au hasard, dans ses œuvres complètes, quelques vieux couplets, des rondeaux ayant souvent servi, il distribue le tout à un compère entouré de jeunes ou de vieilles personnes recrutées un peu partout, dans les bals publics, dans les cafés du boulevard Montmartre, dans les skating-rink, au promenoir des Folies- Bergère, après quoi il s'en rapporte au public pour faire le dialogue.

Le public — il faut lui rendre cette justice — celui de la première surtout — s'acquitte à merveille de cette mission de confiance.

Il cause avec ces dames, leur donne des conseils, les force à recommencer deux ou trois fois leurs couplets, reprend en chœur les refrains connus, souligne les mots à double entente, pousse des « oh ! oh ! » indignés ou des « ah ! ah I » encourageants, fait enfin tout ce qui concerne son état.

L'inamovible Quérette représente la couveuse artificielle.

— Prenez cette chaise ! dit-elle au compère, asseyezvous sans crainte, il n'y a pas de pétard dedans.

Aussitôt de tous les coins de la salle :

— Des pétards! Philippe, as-tu des pétards ?

Le représentant de la maison Brandus fait un geste désespéré. Hélas! il n'a pas prévu le cas, il n'a pas de pétards I

La poupée nageuse affirme qu'elle est à ressort.

Le public. — Faites voir! — C'est pas possible! — i elle était à ressort on le verrait! — Ous qu'il est •n ressort? — Tu vas nous le montrer, dis?

On chante une ronde dans laquelle il est question i lapin.

Le public. — Bis, pour le lapin ! — Vive le lapin !

— Donne-nous ton lapin !

Quérette reparaît. Elle raconte qu'elle demeure au xième au-dessus de trois entre-sols.

Le public. — Où? — L'adresse! — Voyons, (guette, tu peux bien nous confier cela, à nous? — L'a- •esse, l'adresse!

Une demoiselle en bleu, intimidée de ce tapage, arrête au beau milieu de son couplet.

Le public. — Allons, la bleue! — Du courage, mon ilr.nt! c'était très-gentil! — Pas de fausse timidité!

— Sarcey n'est pas là ! — Ne te gêne donc pas !

Et comme une ouvreuse, portant un gros bouquet, montre dans une loge vide, tout le monde se tourne 2rs cette loge :

— Le bouquet pour la bleue !

Puis, sur l'air des lampions!

— Le bouquet ! le bouquet !

La bleue se trouble tout à fait. Elle envoie des bairs à la salle. L'ouvreuse disparaît, emportant son )uquet. Le délire est à son comble. Le compère interille les spectateurs. Toché tombe dans les bras de son )isin. Oswald disparaît sous un fauteuil. Mendel )usse des rugissements. Et seul, dans une loge de ce, unique représentant du feuilleton dramatique, douard Fournier rêve qu'il imite le chant du coq.

Dans les coulisses, de Jallais serre la main de son )llaborateur, en disant :

— Je crois que nous tenons encore un succès !

4î8 LES SOIREES PARISIENNES.

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