LA SOIREE THEATRE
14 décembre.
Je me trouvais, tout à l'heure, au foyer des artistes u théâtre de la Renaissance, un peu fatigué et son- ;eant avec envie — faut-il en convenir? — au sort leureux des gens de la campagne qui se couchent à luit heures tous les soirs.
J'étais à moitié étendu, dans un grand fauteuil, prés .'un grand feu.
Autour de moi, je voyais, comme à travers un voile, irculer les habitués de l'Opéra de lySo, les seigneurs le la Glacière, des Lions-Saint-Paul et de la Grange- Batelière, magnifiques dans leurs habits brodés d'or et ous leurs perruques poudrées.
Ils causaient et j'essayais de prêter une oreille attenive à leur conversation.
Mais je n'y parvins que difficilement.
J'eus quelque peine, tout d'abord, à comprendre ce qu'ils se disaient.
Au bout de peu d'instants cependant leurs propos levinrent plus nets.
Alors, je fus témoin d'un étrange phénomène.
Les la Grange-Batelière, les Lions-Saint-Paul et les a Glacière s'entretenaient de ce qui se passait dans les héâtres parisiens, en décembre lySo, comme s'ils •taient réellement les contemporains de M"® Camargo.
— Ainsi donc, disaient les Lions-Saint-Paul à la jrange-Baielière, ainsi donc vous venez de la Comédie- Françoise ?
— Je ne saurais manquer d'y aller les jours de pa-
rade. Tous les lundis, les mercredis et les samedis on est sûr de m'y voir.
— Que jouait-on?
— Cénie et les Trois Gascons.
— Pouah! Triste spectacle! Passe encore pour lej Trois Gascons; l'acte deBoindin est divertissant, maij Cénie. . .
— Quoi, Cénie? C'est une comédie dont je raffole N'a-t-elle pas beaucoup réussi ? Voilà vingt fois qu'or la joue... et toujours devant des chambrées pleines.
— Je n'y contredis pas, mais j^ai pour les femmesauteurs une aversion insurmontable. Françoise d'Is sembourg d'Happoncourt de Graffigny manque complètement de poésie à mes yeux. Quand je pense qu( l'ancienne commensale de Voltaire est vieille et laide cela me gâte tout ce qu'elle fait. Y avait-il du beat monde, au moins?
— Comme tous les samedis. La Gaussin...
— Est-ce qu'elle grossit toujours?
— Elle n'a plus que cela à faire.
— Puis encore?
— La nièce de l'auteur : M"* Minette...
— Alors, Helvétius aussi?
— Naturellement ! Il en est amoureux fou !
— Et que racontait-on de nouveau ?
— Demandez à de la Huchette... il vous le din mieux que moi...
De la Huchette tourne sur son talon rouge, preni une prise et s'écrie :
— Le souper de la Clairon, messieurs. On ne parlai que de cela. Il paraît qu'on a beaucoup ri... beau coup...
— Dans la petite maison du Marais, bien entendu
— Où voulez-vous que cela fût?
— Vous a-t-on nommé les convives ?
— Parfaitement... Voltaire... Diderot... [baissan
la voix et mystérieusement) M"" du Deffant et de Galitzin...
— Diable! Et pour la Clairon? Personne?
— Que vous êtes naïfs ! Le peintre, parbleu !...
— Vanloo ?
Vanloo lui-même!
— Plus épris que jamais?
— Delà passion! Il a fait le portrait de la Clairon... On dit que c'est un vrai chef-d'œuvre 1
Eh bien! moi, messieurs, s'écrie des Vieilles-Hau-
driettes en entrant brusquement, voulez-vous que je vous l'avoue?... La Clairon m'ennuie!
— Tout vous ennuie !
— Une fausse tragédienne... l'ancienne Frétillon... trop petite pour les grands rôles... voulant toucher à tout... On dit qu'elle termine ses mémoires, qu'elle dessine comme Moreau, il ne lui manquerait plus que de faire de la sculpture ! Et dire qu'il y a des niais qui osent la comparer à Adrienne Lecouvreur!
— Je la préfère !
— C'est cela! Parisiens de la décadence! L'art dramatique se meurt. Il n'y a plus d'auteurs, il n'y a plus d'artistes. Vous vous pâmez aux parodies de Favart, aux pantomimes de la Comédie italienne! Le père Visentini est un acteur de génie, n'est-ce pas, et il n'y a rien de plus beau que Le je ne scai quoi de de Boissy, avec son divertissement ridicule?...
— Vous divaguez! Vous nous parlez de décadence alors que la Comédie-Françoise a joué cette année deux tragédies nouvelles, une comédie en cinq actes, une en trois, une petite pièce en un acte; quand l'Académie royale de musique a donné cinq opéras nouveaux; quand nous avons des acteurscomme Poisson...
— Qui cela, Poisson le cadet? Aucun talent! Son frère aîné à la bonne heure... et il est usé... tout à fait usé...
— Et Baron?
— Le petit-fils! Bon pour ceux qui n'ont pas vu le grand-père, le grand Baron! Celui-là on ne le remplacera jamais!
— Et Lekain ?
— Le débutant? Voltaire prétend qu'il illustrera la scène. Fantaisie de philosophe ! Nous baissons, croyez moi. Nous ne faisons plus rien pour répandre le goût des belles-lettres. Je me souviens de la dernière représentation gratuite qui a eu lieu, au mois d'aotit, pour fêter l'heureuse convalescence de monsieur le Dauphin : on jouait le Légataire universel et le Mariage forcé. Jamais je n'ai vu spectateurs plus attentifs. Je voudrais que l'on créât un vaste théâtre populaire...
— Sur la cassette royale? Le Roi vient encore d'accorder vingt mille francs de gratification extraordinaire aux comédiens pour les réparations de leur salle. On fait trop pour la littérature et pas assez pour la musique!
— C'est vrai, messieurs, pas assez pour la musique' dit de Pontcalé en entrant. J'ai soupe cette nuit avec quelques demoiselles du ballet : Lany, Saint-Germain Sauvage, Gauthier, Désirée, elles sont furieuses. Penses donc! Toujours les mêmes musiciens... toujours lej maîtres de la musique du roi... les surintendants de h musique du roi...
— Puisque c'est le roi qui paye...
— Je voudrais, à l'Opéra, un simple entrepreneui qui exploiterait le théâtre pour son compte.
— Quel rêve!
— Pas tant que cela!
— Et la Camargo?
— Elle ambitionne de nouveau un rôle où elle pour rait chanter et danser à la fois... Elle se souvient d< son succos dans les Talents lyriques!... Après tout elle chante fort bien !...
— Cela va mal, tout va mal, le théâtre se meurt! A ce moment, un chœur éclate non loin de moi :
Guerre à Mandrin, A ce Malandrin, Ce hardi coquin, Que partout on craint!
J'ouvre les yeux, le foyer est vide, puis, tout à coup, je vois entrer Zulma qui va regagner sa loge et Desclauzas qui s'écrie :
— Quelle salle, mes amis, c'est tropical!
Je me réveille tout à fait et je m'empresse de vous livrer mon rêve.