PREMIER FESTIVAL DE L'HIPPODROME
17 décembre.
Je dis Festival, car l'administration de l'Hippodrome a jugé avec raison que le simple mot de concert ne saurait convenir à une solennité musicale de cette envergure. Ce que nous a offert l'Hippodrome ce soir est en effet un Festival, tout ce qu'il y a de plus Festival; le mot Festival n'eût pas existé qu'il aurait fallu l'inventer pour la circonstance, et je crois que jamais Festival n'a mérité le titre de Festival comme le Festival de ce soir.
Dans un cadre semblable, il faut faire grand. La musique de chambre y serait déplacée. Aussi a-t-on amoncelé des légions de musiciens pour soutenir une armée de choristes. Que diable! on donne un Festival ou on n'en donne pas!
L^enchaînement d'idées qui a conduit les administrateurs à faire cette tentative inattendue est assez facile à reconstituer.
Avec l'hiver, la neige, le dégel et autres avantages, la distance qui sépare l'Hippodrome du boulevard des Italiens s'est considérablement accrue. Les plus fidèles habitués ont déserté peu à peu, et l'on a dû renoncer à donner actuellement des représentations hippiques. Ayant un cirque immense à ne rien faire, ces bons administrateurs se sont dit qu'il était bien cruel de ne tirer aucun parti du local et de l'installation. Alors ils se sont rappelé avec à-propos qu'ils avaient là, sous la main, un homme précieux, un chef d'orchestre dont il leur serait facile de faire un Pasdeloup monstre en lui donnant des masses chorales et instrumentales à diriger sous les voûtes métalliques et sonores de l'Hippodrome.
De là l'idée du Festival de ce soir.
Il suffit de connaître Vizentini, ne fût-ce que de réputation, pour savoir que nulle tâche, si écrasante qu'elle soit, ne saurait épouvanter sa vaillance et sa témérité.
Muni de pleins pouvoirs, ayant carte blanche pour tout organiser, il en a profité pour composer un programme à s^sation et nous montrer successivement, à la tête de l'orchestre, Gounod, Saint-Saëns, Massenet et lui-même.
Avec de telles attractions, il était bien difficile de ne pas se rendre ce soir à l'Hippodrome.
Et pourtant, quel parcours! Que de ténacité il fallait pour aller jusqu'au bout ! Pour moi, ce voyagt m'avait plongé dans une suite d'idées, d'impression.* étranges et mélancoliques.
C'est devant les Variétés que je me suis abandonnt au courageux cocher chargé de me conduire. Tout d'abord, la route se fait convenablement, mai
vec les boulevards disparaissent les boutiques éclaiées. La rue Royale est relativement sombre, et après me diversion momentanée, causée par l'éclairage élecrique du Corps Législatif, on retombe dans une nuit Dointillée de petites lumières imperceptibles : ce sont es Champs-Elysées.
Cette superbe promenade est presque lugubre; la leige n'est pas encore fondue; aucun bruit, aucun mouvement : il est huit heures du soir, et l'on se croi- 'ait, à minuit, en pleine forêt. Cela manque de gaieté. A. gauche, la Seine coule avec des miroitements nocturnes du plus triste effet.
Ah ! si l'on n'allait pas à un Festival I
Enfin, j'arrive avenue Joséphine.
Cette fois, je tombe en plein vacarme... avant même d'avoir pénétré dans la salle.
Une foule de gens bien mis, de femmes en riches toilettes, presque tous venus en équipage pour voir Gounod et Vizentini, se pressent, se bousculent sans pouvoir entrer. Toutes les portes sont closes, et, bon gré mal gré, il faut attendre en plein air, au froid, en grelottant et en piétinant dans la neige.
A l'autre entrée, l'affluence est dix fois plus considérable; les portes sont également fermées.
Et les bureaux devaient ouvrir à sept heures trois quarts !
Ce qui m'a semblé mille fois plus étrange encore que le prodigieux sans gêne de l'administration de l'Hippodrome, qui s'est offert le luxe inconvenant de traiter ainsi l'élite du public parisien, c'est la bonne grâce avec laquelle ce public a enduré de pareils procédés.
Il n'est pas possible de se laisser infliger avec plus de bonne volonté des coryzas, des fluxions de poitrine et des rhumatismes articulaires ou non.
Par exemple, le coup d'œil de la salle nous dédommage immédiatement des déboires de l'entrée.
Impossible de rêver quelque chose de plus réu si, de mieux combiné. L'immense piste est couverte d'un plancher, éclairée par une soixantaine de gigantesques candélabres, chauffée par un nombre incalculable de calorifères. C'est la première fois que nous voyons le gaz ordinaire soutenir avec éclat la concurrence de la lumière Jablochkoff. Si l'éclairage électrique est plus brillant, l'autre est plus gai : les deux réunis de la façon ingénieuse imaginée par la direction de l'Hippodrome se font valoir merveilleusement l'un Tautre.
Une foule énorme qu'on peut évaluer hardiment à douze mille personnes, envahit le palais. Toutes les places sont prises. Et dire que la queue continue à pié tiner au dehors! Au-dessus de l'entrée du milieu, adossée au foyer-buffet, on a installé la loge de la Maréchale; M""" de Mac-Mahon s'y trouve avec quelques personnes de sa suite. La loge en velours rouge à crépines d'or, garnie au fond d'une panoplie dont on ne s'explique pas bien la présence, a le tort de rappeler un peu les petites baraques dans lesquelles les dames patronnesses étalent leurs marchandises aux ventes de charité. Mais elle est en face de l'orchestre et domine toute la salle.
Très-curieuse, cette salle. Il y règne un silence religieux pendant l'exécution des morceaux, une animation extraordinaire pendant les entr'actes. Comme la place ne manque pas, on circule, on se promène; c'estlà une des particularités les plus appréciées de l'installation. Tous les mondes se coudoient durant ces quinze minutes : le grand et le petit, celui des théâtres et celu' de la Bourse; on rencontre des sportsmen et des musiciens, des peintres, des journalistes, des princesses, deî demoiselles; c'est un pêle-mêle des plus pittoresques ^.^ des plus amusants.
Les écuries sont ouvertes. Des petits postillons se tiennent auprès des boxes. On entend causer de haute voltige et de musique sacrée.
— Ce Gounod, dit quelqu'un, depuis Poîyeucte il a une prédilection marquée pour les Cirques !
Devant moi, une dame fait des compliments à Saint- Saëns, qui a, dans la première partie, conduit son Orient et Occident, le morceau qu'il a composé pour la distribution des récompenses.
— Ce concert est superbe, lui dit-elle, magnifique! Je ne saurais vous dire, mon cher monsieur Saint- Saëns, quel plaisir j'ai éprouvé en écoutant la... Bénédiction des Poignards.
Le public fait à Gounod, à Massenet et à Saint- Saëns des ovations colossales, en rapport avec l'immensité de la salle de concert.
Massenet est obligé de reparaître trois fois pour saluer la foule. Le carnaval du Timbre d'Argent de Saint-Saëns est acclamé avec frénésie.
Devant cet accueil enthousiaste fait aux extraits d'une œuvre jouée au dernier Théâtre- Lyrique, M. Vizentini est assailli par des pensées sombres.
— Et dire, murmure-t-il, que tous ces gens-là auraient pu venir entendre cela chez moi!
La sortie ne s'opère guère plus facilement que l'entrée.
Décidément les dégagements manquent.
Pour regagner sa voiture, on est obligé de faire à pied un chemin considérable.
Les cris des ouvreurs et des commissionnaires retentissent lugubrement à travers les avenues.
— Le numéro 8782, le. cocher Emile de Chaillot, Henri de la Chaussée-d'Antin !
Je retrouve mon cocher aux environs de TArc-de- Triomphe, après une demi-heure de recherches. 11 est vrai que je suis parmi les privilégiés. A la fameuse fête
de .Versailles, on n'a égaré que les pardessus. Ce soir, on a trouvé le moyen d'aller plus loin : on a égaré les voitures !
Je vous disais bien qu'un Festival n'est pas un concert conime un autre !
Dans quelques jours, le directeur actuel de la Gaîté va nous convier à une reprise des Brigands. Il paraît que, sous les brillants oripeaux d'une mise en scène abondante et fastueuse, l'amusante opérette des Variétés ne sera plus reconnaissable. Ce sera une transformation en grand, comme celle qui a déjà eu lieu pour Orphée et Geneviève de Brabant.
Ce genre d'adaptation devient une mode à la Gaîté. M.Weinschenck va devenir spécialiste; il s'intitulera élargisseur de cadres dramatiques. Dans cette voie il pourra aller loin. Toutes les opérettes y passeront, et pourquoi les opérettes seulement? Le procédé est facile à suivre pour tous les genres.
Il n'est pas de pièce, si simple qu'elle soit comme action et comme mise en scène, qui ne puisse être assaisonnée de spectacle, de ballets, de cortèges, de tout ce qu'il faut en un mot pour fournir un succès fructueux.
Je choisis, au hasard, la première venue, la Joie fait peur, par exemple. Rien ne serait plus aisé que de métamorphoser cet acte si simple en une grande machine genre Tour du Monde, moitié drame et moitié féerie.
Et pour prouver ce que j'avance, voici le scénario que je livre aux méditations de tous les directeurs ayant quelques centaines de mille francs à dépenser.