‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 108 sur 112 · LA REINE BERTHE · texte numérisé non relu

LA REINE BERTHE

29 décombre.

Eh bien, oui, M. Halanzier est un administrateur éminent, un directeur à poigne, un travailleur infatigable, tout ce que vous voudrez, mais. . . il y a un mais. . . il manque de sens artistique.

En voiilez-vous des preuves ?

Il y a\%it quelque part un jeune homme dont les connaisseurs disaient : « Ce sera un grand musicien! » Le public l'avait peu entendu. Il en était réduit, afin qu'on ne l'oubliât pas trop, à écrire la musique de scène d'une tragédie de l'Odéon. Ceux qui s'occupent des théâtres et des concerts étaient sûrs qu'il arriverait, mais quand?

M. Halanzier lui ouvre toutes grandes les portes de l'Opéra. Pour monter l'ouvrage de ce jeune homme, il dépense près de trois cent mille francs. Et voilà le nom de Massenet connu, non plus seulement des amateurs, des fidèles du Concert Pasdeloup, mais de tout Paris, de la France^ de l'étranger. Le Roi de Lahore s'impose à l'admiration de tous. Son auteur est d'emblée nommé membre de l'Institut. Au festival de l'Hippodrome, vingt mille personnes l'acclament. Les hommes lèvent leurs chapeaux en l'air, les femmes agitent leurs mouchoirs. Allons, monsieur Halanzier, vous avez un peu contribué à la fortune de ce jeune maître. Décidément, vous manquez de sens artistique 1

On venait d'inaugurer le Théâtre- Lyrique du square des Arts-et-Métiers.

L'opéra d'ouverture était Dimitri.

Son auteur, M. Victorin Joncières, dont la musique v^agnérienne, implacablement sévère, n'avait pas eu, jusqu'à ce jour, le bonheur de plaire au public, crut

entendre sonner enfin l'heure de la victoire décisive.

Dlmitri fut un grand succès de première.

Presque tous les journaux célébrèrent les louanges du compositeur.

Joncières reçut la croix de chevalier de la Légion d'honneur.

Mais le Théâtre-Lyrique était condamné d'avance.

On y alla peu.

Après Dimitri, Joncières risquait d'attendre quelques années avant de faire exécuter une autre partition.

M. Halanzier lui commanda un opéra en deux actes, n'hésitant pas un instant à accueillir ce jeune, à faire les frais toujours considérables que nécessite un nouvel opéra, quitte à ne récolter ce soir qu'une déception.

Vraiment, monsieur Halanzier, vous ne faites rien pour l'art musical!

Le décor du premier acte de la Reine Berthe, une forêt de Chéret, est une merveille de composition et d'exécution.

L'automne a doré les feuilles. Les arbres ont des reflets rouges. Les grands chênes, penchés les uns vers les autres, forment une voûte de verdure qui nous voile le ciel. On voudrait s'étendre sur le tapis de mousse bordant le pied des noyers.

Eh bien, franchement, tout cela est bien peu de chose. Un décor réussi qui coûte une vingtaine de mille francs, la belle affaire, et qu'est-ce que cela prouve ?

Ah! si M. Halanzier avait composé, brossé, construit, planté son décor lui-même, peut-être aurait-on pu lui en tenir compte.

Chacun sait qu'avant l'arrivée de M. HalanzicrJ c'est ainsi que procédaient les directeurs de FOpéra.

Et quand on aura rétabli le bienheureux régime de

la régie, c'est ainsi que procédera le successeur de M. Halanzier.

Mais M. Halanzier, lui, ne peut pas.

Que voulez-vous! Il manque totalement de sens artistique.

Salle magnifique. Les premières du vendredi sont les plus belles de l'Opéra.

On remarque beaucoup la présence de M""" Nilsson dans la loge directoriale. La diva n'a plus qu'un pas à faire maintenant pour passer sur la scène.

Dans l'une des avant-scènes de gauche se trouve l'amiral Jaurès, le nouvel ambassadeur de France à Madrid. Un certain nombre de ministres anciens et nouveaux, dont l'énumération m'entraînerait trop loin, sont répartis dans les loges et dans les baignoires.

L'absence de la claque se fait de plus en plus regretter. Sans défendre outre mesure cette ancienne institution, je crois qu'elle est absolument indispensable à l'Opéra, où le public toujours un peu froid a besoin plus qu'ailleurs d'être entraîné.

Mais quel est ce chanteur aux cheveux blancs, dont la longue barbe blanche descend sur la poitrine, dont le visage est hâlé par l'air, brûlé par le soleil, ce bon vieillard ridé, courbé par l'âge, dont les jambes flageolent et dont les bras tremblent?

Il ouvre la bouche, il chante: oh! stupeur, *c^est Gailhard.

Le beau Gailhard, l'élégant Gailhard, le sympathique ami du sympathique Capoul. Quelle transformation ! Les chanteurs n'hésitent que trop souvent à se faire des têtes en rapport avec leurs rôles. Quand, par hasard, on en trouve un qui veut bien sacrifier ses avantages personnels à la vérité de son personnage, on ne saurait lui en faire trop de compliments.

Le décor du second acte est de MM. Rubé et Chape-

ron. C'est une salle du palais de Pépin le Bref: da voûtes basses soutenues par de gros piliers, une architecture belle, mais sévère; peu d'ornements; au loir quelques armures; d'immenses cierges rouges sur de grands et lourds chandeliers; des lustres en or massi) ornés de pierres et de verreries de couleur.

M*"^ Barbot a une superbe tête d'impératrice romaine : un vrai camée vivant.

Quant à M"^ Daram, elle est charmante en page. Impossible de porter le travesti avec plus d'aisance. M"* Daram avait longtemps été reléguée au second plan; c'est à peine si le public avait eu le temps de la remarquer; M. Halanzier l'a prise, l'a mise en relief, si bien qu'il peut aujourd'hui lui confier des créations importantes. Pas mal non plus pour un homme aussi complètement dénué de sens artistique.

Mot recueilli pendant le dénoûment de l'opéra de MM. Jules Barbier et Victorin Joncières.

Pépin le Bref épouse la reine Berthe.

— Ils se disposent, dit quelqu'un, à faire Charlemagne!

Un mot à l'appui de ce que je disais sur la suppression de la claque. N'ayant pas à apprécier l'œuvre de M. JoncièreSj ni à parler de l'impression qu'elle a produite, je crois pouvoir dire cependant que certaines manifestations regrettables auraient été atténuées par des applaudissements peut-être moins sincères, mais en tout cas moins nuisibles que ceux des amis maladroits.

J'avoue, par exemple, ne pas avoir compris les rires fâcheux et les bravos ironiques qui ont accueilli les fac-similé de tapisseries déployées au dénoûment par la Vierge aux tissus d'or.

Ces fac-similé sont fort intéressants à regarder. Ils

-appellent la fameuse tapisserie du musée de Bayeux. Figures rudes et barbares, chevaux invraisemblables, arbres tordus, rien n'y manque. Pour peu que vous aimiez les antiquités, voilà un véritable régal pour votre lorgnette.

N'allez pas croire, cependant, que l'imitation de ces tapisseries soit due au talent de M. Halanzier.

Quand l'Opéra sera en régie, les directeurs qui seront à la fois poètes, compositeurs, peintres, couturiers et brodeurs, confectionneront naturellement leurs accessoires eux-mêmes, comme ils feront leurs poëmes eux-mêmes et qu'ils écriront eux-mêmes la musique de leurs poëmes, mais — en attendant — M. Halanzier est trop privé de sens artistique pour pouvoir accomplir de pareils tours de force.

Ah ! 5 Régie , sainte Régie, délivre-nous des direc- ;teurs qui montent les œuvres des jeunes ;

Et qui dépensent beaucoup d'argent pour les monter;

Et qui ont fait de l'Opéra un des spectacles les plus courus de Paris;

Et qui ont trouvé le moyen d'y encaisser des recettes colossales;

Et qui donnent à l'État des dividendes énormes ;

Envoie-nous des directeurs ayant le sens artistique;

Des directeurs comme il y en a déjà eu à l'Opéra;

Qui puiseront sans compter dans les caisses de l'Etat;

Qui perdront tous les ans de cinq cent mille francs à un million ;

Que l'on ira prendre dans la poche des contribuables ;

Ainsi soit-iij!

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