REPRISE DES MOUSQUETAIRES DE LA REINE
9 janvier.
Si jamais activité a mérité le qualificatif de dévo^ ante, c'est bien celle qui n'a cessé de régner aujourl'hui à rOpéra-Comique :
D'abord, la représentation de jour au bénéfice de Bouffé, avec le personnel et les décors des divers théâres qui ont participé à ce spectacle.
Puis, en deux heures à peine, les préparatifs de la oremière des Mousquetaires de la Reine.
Remarquez qu'en un si court espace de temps, il a fallu remettre en parfait état de propreté une salle dans laquelle les dix-huit cents spectateurs de l'après-midi avaient plus ou moins apporté la neige du dehors.
Mais c'est en scène surtout qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour faire disparaître les décors intrus de la matinée et planter, pour la première fois, ceux des Mousquetaires de la Reine. Ce genre d'opération exige justement plus de temps à l'Opéra-Gomique que dans la plupart des autres théâtres. La scène est d'une profondeur suffisante; mais, sur les côtés, les dégagements sont presque nuls ; aussi les portants formentils tous une sorte de châssis qu'on est obligé de replier pour pouvoir les empiler à plat contre les murs latéraux.
On peut juger des complications matérielles occasionnées par la coïncidence d'une matinée extraordinaire et d'une première représentation.
8 LKS SOIRKES PARISIENNES.
La reprise des Mousquetaires de la Reine n'est pas la première reprise venue; il ne s'agit pas d'une de ces fausses reprises d'œuvres qui n'avaient jamais quitté l'affiche, d'une de ces simili-reprises de la Dame Blanche ou du Pré aux Clercs dont les directions de rOpéra-Comique ont toujours été coutumières et qui font le désespoir du courriériste théâtral. Non, l'opéracomique d'Halévy, bien que figurant en belle place dans le répertoire de la salle Favart, n'avait pas été remis à la scène depuis de longues années. Aussi sa réapparition est-elle un événement de quelque importance.
Ce qui explique que ce charmant ouvrage ait pu quitter l'affiche aussi longtemps, c'est surtout la difficulté de la distribution. Ainsi, le rôle d'Olivier passe pour un rôle de fort ténor. Roger le créa justement, alors qu'il était à l'apogée de sa belle voix et de son grand talent.
C'est le ténor Dereims que nous devions entendre ce soir; il a répété son rôle jusqu'à la répétition générale inclusivement. Au dernier moment, il s'est trouvé dans l'impossibilité de chanter, et M. Carvadio -se serait même vu dans un sérieux embarras, sans la complaisance du plus complaisant de ses pensionnaires, j'ai nommé M. Engel, le ténor au répertoire inépuisable, et qui, en deux jours, s'est trouvé à même de remplacer M. Dereims.
M. Engel, c'est l'homme-ressource, le ténor-en-toutcas, le Deus ex machina qui apparaît toujours subitement pour sauver la situation.
Dès qu'un de ses camarades est subitement atteint d'un enrouement^ d'un rhume ou d'un mal de gorge, M. Engel qui, lui, ne s'enrhume jamais, est immédiatement affiché, sans qu'on songe même à lui demander avant s'il sait le rôle. Ce serait d'ailleurs inutile, M. Engel sait tout.
L'attrait principal de la soirée était surtout le second début de M"^ Bilbaut-Vauchelet, dont la première apparition, qui eut lieu dans le Pré aux Clercs, fut une agréable surprise et une véritable révélation.
On a déjà rappelé que la jeune cantatrice était un brillant premier prix du Conservatoire. Mais ce qu'on ignore absolument, ce sont les motifs qui, après de tels succès scolaires, l'avaient décidée à renoncer au théâtre.
M"® Bilbaut-Vauchelet se disposait à débuter, il y a deux ans, lorsqu'un jour, ayant chanté dans un concert, elle fut l'objet d'une petite critique. Très-impressionnable et nerveuse au plus haut point, elle en eut l'esprit vivement frappé.
— Ah ! mon Dieu, s'écria-t-elle, mais que me ferat-on quand j'aborderai le théâtre ?
Et son parti fut aussitôt pris. Renonçant à une carrière qui l'effrayait, elle se fixa à Douai où son père était caissier au Comptoir d'escompte. Là elle donna des leçons de chant et de piano, jusqu'au jour où elle se sentit assez maîtresse d'elle-même pour revenir sur sa première décision.
Musicienne hors ligne, elle est de première force sur le violon et a obtenu comme virtuose de véritables triomphes. Elle a même donné à Douai un concert, genre Pasdeloup, dans lequel elle montra, comme chef d'orchestre, les qualités les plus sérieuses.
D'une grâce un peu mièvre, blonde, W^^ Bilbaut- Vauchelet a généralement plu — je parle de la femme, n'ayant pas à juger la chanteuse.
Du côté des hommes, on disait : « Elle a du charme !» et du côté des dames : « Elle est sympathique I » Total : des applaudissements unanimes.
L'intéressante reprise de ce soir n'est que le commencement d'une série de solennités musicales auxquelles M. Carvalho se propose de nous convoquer.
10 LKS SOIREES PARISIENNES.
Tout est bo'dle versé dans les habitudes du théâtre. Les voisins stupéfaits y remarquent un mouvement inaccoutumé ; les visiteurs abondent ; les audiences et les auditions de toute sorte se multiplient dans une proportion folle.
C'est le contre-coup de la disparition du Théâtre- Lyrique.
M. Carvalho recueille une partie des brillantes épaves de M. Vizentini ; ténors, barytons, prima donna, choristes, musiciens, viennent à lui en foule. Il a déjà hérité de quelques brillants sujets et de plusieurs partitions : si cela continue, il héritera bientôt de la subvention sous forme de supplément à celle qu'il a déjà.
Le plus amusant, c'est que les purs, les farouches sectaires de l'art maussade qui, lors de la résurrection du Théâtre-Lyrique, n'avaient point assez d'expressions dédaigneuses en parlant de l'Opéra-Comique et de son genre vif et gracieux, ne sont pas aujourd'hui les moins empressés à s'y présenter la main tendue.
Mais aussi quel changement de langage à l'appui de ce changement d'allures !
Ceux qui disaient l'année dernière :
— L'Opéra-Comique est un théâtre impossible : son répertoire est usé, fini, on n'en veut plus ; sa salle est triste, et puis on y voit trop d'épiciers !
Disent maintenant :
— Eh !... après tout !... l'Opéra-Comique a du bon; la salle est bien située, le théâtre a une clientèle sérieuse, des habitués fidèles et un répertoire qui assure des lendemains!
Et le tout se résume par ce cris général :
— Le Lyrique est mort, vive l'Opéra-Comique !
1 1 janvier.
Il y a dans tous les théâtres, les soirs de première, toute une catégorie de spectateurs bien malheureux, et pour lesquels je ressens depuis longtemps une commisération bien sincère.
Ce petit clan si intéressant se compose de journalistes, d'auteurs, d'artistes des deux sexes, et même aussi de simples amateurs qui n'aiment pas les succès des autres.
Lorsqu'une .pièce va à la dérive, lorsqu'un artiste pique une tête, leur situation n'a rien de fâcheux. Ils affectent même un petit air chagrin qui leur permet de faire bonne figure, tout en accentuant le mauvais résultat de la soirée.
Malheureusement pour eux, on n'assiste pas toujours à des fours : il y a parfois des pièces qui réussissent et des artistes qui, du premier coup, se font adopter par le public. Or, j'ai dernièrement parlé du petit baveux qui, dans tous les cas, succès ou chute, trouve tout exécrable et ne se gêne pas pour le dire.
Le spectateur dont je veux m'occuper aujourd'hui est dans un cas bien différent. Il est aussi malveillant que le petit baveux; mais, soit par sa situation, soit par ses relations amicales avec l'auteur ou les interprètes de l'œuvre nouvelle, soit par un reste de pudeur, il ne peut manifester ostensiblement son hostilité, et se voit même contraint de prendre part à la satisfaction générale.
Franchement, ce supplice rappelle les tortures les plus réussies de l'Inquisition; la question de l'eau n'était qu'un jeu de société, auprès des tortures endurées le soir de la première de Paul et Virginie, par exemple, par tel auteur d'un opéra sifflé, ou bien encore à la première de la Cigale^ par tel vaude-
li LES SOIRÉES PARISIENNES.
villiste se croyant méconnu. Eh bien, ces infortunés ont dû faire contre fortune bon cœur, sourire, applaudir la mort dans l'âme et, torturés, mis à la question, avoir l'air de dire à leur boureau : « Mon Dieu, monsieur, quel plaisir vous me faites! »
Il m'a semblé utile et humain d'imaginer quelques expédients pour venir en aide à ces pauvres gens en leur indiquant divers procédés d'une exécution facile à l'aide desquels ils pourront, sans contribuer efficacement au succès, sauver les apparences.
Ainsi, pour les dames, l'éventail est recommandable. Il peut rendre plus d'un service. Au moment où il serai t impossible de ne pas applaudir, vous prenez votre éventail de la main droite, et vous avez l'air de frapper à grands coups répétés sur votre main gauche ouverte. Vous avez bien soin, naturellement, de ne jamais toucher cette main. Cette pantomime animée fera dire à tous ceux qui vous observent de loin : « Voilà madame une telle qui va casser son éventail à force d'applaudir ! »
L'homme n'a pas la ressource de l'éventail, mais il trouvera une compensation dans la canne, qu'il peut agiter bruyamment de haut en bas, en s'arrangeant de façon à ne jamais frapper le parquet. Le résultat est identique.
Mais l'important, pour les hommes comme pour les femmes, est d'arriver à applaudir des deux mains sans risquer d'augmenter le bruit des applaudissements.
Pour cela, une petite gymnastique préparatoire est utile, mais il suffit de quelques répétitions à huis clos pour arriver à une certaine habileté.
I. Les mains bombées. — Bomber les mains et frapper à tour de bras. Le vide neutralise le bruit.
IL Les paumes. — Frapper l'une contre l'autre les
.urnes des deux mains. Moyen fatigant, mais précieux itre tous.
III. Le bout des doigts. — Se servir du bout des )igts à la place des paumes. Moyen moins recom-
andable, une distraction fâcheuse pouvant vous enaîner plus facilement à applaudir pour de vrai.
IV. Les bras. — Agiter les bras au-dessus de la tête, e mouvement est vu de tous les coins de la salle, et ;mble occasionner un grand fracas, alors qu^il vous [Qcure le soulagement de penser que vous ne faites iicun bruit.
Il est bien entendu que la lorgnette aussi pourra oiis être d'une grande utilité. Il suffit de la tenir dans ne main pour amortir le bruit des coups.
Enfin, il reste certainement de grandes découvertes
faire dans cet ordre d'idées. Je ni'en rapporte pour ela aux intéressés.
Ainsi, une forte doublure d'ouate glissée dans le ;ant de peau est le meilleur des préservatifs. On risue, il est vrai, de souffrir un peu de la chaleur ; mais ue n'endurerait-on pas quand il s'agit de ne pas être gréable à un camarade ?